Chapitre 1

Chapitre 1 "Ouvrir l'oeil"

Ouvrir l’oeil..

Les remous du fleuve grondaient avec furie. Dans une gerbe d’eau boueuse, la tête blonde d’un Incarné émergea des flots tourbillonnants. Malgré plusieurs immersions, elle souriait avec ravissement, comme si rien n’était plus réjouissant que la perspective d’une noyade imminente. L’homme situé sous la tête béate s’agrippa au cadavre gonflé d’un destrier flottant à la surface du fleuve et, poussant sur sa macabre bouée, parvint à regagner la rive et contempla joyeusement le paysage.

La bataille était finie. La clairière était hérissée de pointes d’acier et d’éclats d’os, le sol détrempé de sang, de larmes et de sueur, et, partout, des cadavres tordus surgissaient de la boue sous le regard étincelant du jeune homme heureux. Le calme fracassé de la mort avait envahi le champ de bataille. Plus rien, ni homme, ni bête, ni plante, ne vivait sur les berges du fleuve ravagées par l’irruption des flots. Le barrage de fortune qui avait permis la victoire des armes d’Anverion l’Obscur, le Dieu Roi de Guensorde, avait cédé alors que notre homme et ses compagnons regagnaient le sud et le camp des vainqueurs. Il commença à avancer, dégoulinant. Il arracha les lambeaux restants de sa tunique de cuir vert. Pour survivre sous l’eau, il avait tranché les sangles de son armure, tailladant ses vêtements en dessous dans le même geste. Mais rien ne semblait lui importer.

Il saisit une épée au sol pour se prémunir d’éventuels fuyards ennemis, et reprit son chemin, en chantonnant une romance de lui seul connue. Il n’avait pas fait trois pas quand un gémissement l’interrompit. Un blessé était appuyé sur un tronc d’arbre, le cœur battant encore sous son plastron aux armes de Guensorde. Décidément de belle humeur, l’Incarné marcha vers son camarade en haussant son arme, pour lui octroyer avec tendresse une mort rapide ; se prépara au coup de grâce.

Arrêtez ! cria une voix enfantine.

Et une jeune femme surgie d’un bosquet bouscula le bras du grand blond.

Habituellement, il n’aurait même pas senti la bourrade. Extraordinairement vigoureux, même pour un Incarné, il aurait pu arracher de terre la demoiselle accrochée à son bras rien qu’en le soulevant. Mais, surpris par l’assaut, pataugeant encore dans les vestiges de l’inondation, il glissa piteusement et s’étala face contre terre ou plutôt face contre boue. En un clin d’œil, sa gaieté se mua en une rage froide.

Je suis désolée. J’espère que vous ne vous êtes pas fait mal.

Elle lui tendit une main potelée et délicate pour l’aider à se relever. Il la saisit par le poignet et la tordit brutalement. Elle poussa un petit couinement.

Mais… je voulais juste pouvoir soigner mon blessé. Je nettoyais mes… aie !

Il la regarda d’un air sardonique. Sur sa poitrine charmante, en dessous du chiffre onze, s’étalait le cercle blanc percé de l’épée de l’ordre des médecins militaires, censé les prémunir contre toute attaque d’un parti ou de l’autre. Elle tenait à la main une sacoche de cuir vieillie sur laquelle un blason, l’Estivie peut être, avait été brodé.

Votre blessé ? persifla la brute en continuant sa torsion. Chère docteur, avez vous remarqué que votre  »blessé » a la tête transpercée d’une flèche ?

Oui mais la pointe a traversé la grande aile du aïeuh sphénoïde pour ressortir sans percer l’artère zygomatico orbitaire par l’os temporal. L’œil ne pourra être sauvé, mais en appliquant… Dites, vous pourriez arrêter de m’essorer le radius quand je vous parle ? C’est déplaisant et ça me gênera pour opérer.

Il la relâcha et bondit sur ses pieds. D’une pichenette, l’Incarné envoya valser l’humaine à son tour dans la boue, et fit tournoyer son arme au dessus du moribond.

Je vais vous montrer comment on opère un œil crevé, moi.

Il allait abaisser sa lame quand une douleur fulgurante irradia son mollet. À ses pieds, à quatre pattes dans la fange, la jeune femme avait planté son scalpel dans sa botte.

Mais allez vous faire oculer, à la fin ! éclata-t-elle d’une voix qui ne ressemblait plus du tout au couinement mélodieux qu’elle avait produit jusqu’ici. Est-ce que je viens vous embêter pendant que vous massacrez, que vous terrorisez, que vous dévastez, moi ? Non ? Bon, alors, laissez moi soigner, apaiser et réconforter tranquillement. Maintenant on arrête de pourfendre ses petits camarades et on va se saouler gentiment avec les catins du camp pendant que les gens sérieux travaillent. 

L’Incarné éclata de rire. Sa belle humeur était revenue, malgré le sang qui dégouttait le long de sa jambe. Comme tous les natifs de cette race, descendants des soldats de l’Ultime Guerre Céleste, il disposait d’une force et d’une résistance à la douleur supérieures à celles des simples humains. Les membres de l’aristocratie guerrière Incarnée étaient capables de transformations physiques monstrueuses, et il aurait pu la réduire en pulpe d’une simple pression de l’index. Mais il eut une espèce de sourire sournois et ses beaux yeux verts prirent l’éclat de l’émeraude.

Vous pourriez trouver mieux à faire que des chirurgies sans espoir.

C’est à dire que je suis médecin, voyez-vous. Alors, oui, je pourrais aussi jouer de l’accordéon, mais j’ai comme la vague idée que ça serait moins utile sur un champ de bataille. Le divin monarque me paye pour rafistoler ses hommes.

Peut être aime-t-il l’accordéon ?

Je lui demanderai quand il m’invitera à boire le thé. En attendant, déguerpissez. 

insert

Dans sa colère, la jeune femme avait laissé transparaître une noblesse dure et acérée qui se cachait sous la couche de gentillesse benoîte et effarouchée dont elle avait fait preuve jusqu’alors. Elle resserra ses nattes auburn attachées ensemble sur la nuque et s’agenouilla près du soldat blessé.

– Pardonnez mon retard, mon ami. N’écoutez pas cet imbécile, je suis certaine que vous pouvez vous en sortir. J’aurais préféré vous retrouver sur ma table d’opération, mais enfin, bon, le grand air, ça a aussi son charme. 

L’homme était déjà inconscient. De l’affrontement entre la jeune femme zélée et l’Incarné brutal, il n’avait rien perçu. Elle mesura avec l’écart de ses doigts la longueur de la flèche qui dépassait de l’œil de son patient.

Deux et quatre et presque cinq… Bon, soit un fut standard de trois empans et demi, et vu que la pointe ressort un petit peu, on peut évaluer que vous n’avez que trois virgule huit pouces de bois et de métal dans le crâne. Et puis il me semble bien que le poinçon n’est pas barbelé, quelle chance ! 

Elle considéra l’homme au visage maculé de terre, de sang et de corps vitré.

Oui, bon, chance est peut-être exagéré. Mais enfin, le cerveau doit être intact. Vous serez simplement borgne. Or vous savez, un visage asymétrique peut être très séduisant pour les dames.

Tout en parlant, elle déversait délicatement de l’eau sur le visage du soldat en tamponnant avec prudence les croûtes de terre et d’humeurs autour de la plaie. Avec une douceur infinie, presque de la tendresse, elle allongea l’homme sur le flanc et se pencha sur lui pour terminer de nettoyer le côté de sa face. Elle vida le reste de sa gourde sur ses propres mains, et sortit une petite outre de sa sacoche.

Essence de thym. Excellent pour les plaies ouvertes et les poivrons grillés. Non pas que je vous compare à un poivron grillé, très cher, même si vous avez l’air d’une brochette. Encore que ça soit délicieux, un poivron grillé.

Son babil habituel avait d’ordinaire pour but avoué mais pas unique de distraire le blessé pendant les préparatifs de l’intervention. Elle considérait qu’il était plus facile d’opérer sur un patient détendu et bien informé. Mais, aux hommes inconscients comme celui qu’elle désinfectait alors, elle parlait surtout pour se détendre elle même. Habituée depuis plusieurs mois aux opérations sauvages et solitaires au milieu des débris, elle sentait confusément le besoin de parler aux soldats presque morts pour ne pas se sentir comme le boucher prêt à découper sa viande inerte.

Après avoir appliqué généreusement son antiseptique, elle tira de sa poche une paire de gants de soie extrêmement fine et l’enfila prudemment. Contrairement à bon nombre de ses collègues, elle prenait, instinctivement, l’asepsie très à cœur, sans toutefois en connaître la raison exacte. Mais elle avait remarqué qu’une propreté méticuleuse et l’usage de certaines herbes permettait des guérisons plus fréquentes et plus complètes.

En plus de ses petits rituels prophylactiques, la damoiselle cultivait un enthousiasme parfois exagéré pour l’analgésie.

Je vais tâcher de vous endormir avec ce que j’ai sous la main, fit-elle en tâtonnant pour trouver sa sacoche.

Ses doigts agrippèrent une épaisse branche morte.

Hmm, pourquoi pas ? Non, je plaisante. Vous ne riez pas. Je ne suis pas drôle ?

Pendant un acte de soin, plus sa nervosité augmentait, plus le discours de la jeune femme devenait pétillant. Son assistante et les guérisseurs qui travaillaient avec elle pouffaient souvent en lui tendant un écarteur.

Retenant sa respiration, elle fit couler sur une éponge un mince filet de liquide huileux, vert et odoriférant. Mélange de jusquiame, de ciguë, d’opium et de mandragore, son narcotique préféré, l’essence d’Oneiro, était aussi difficile à se procurer qu’à préparer. Elle savait au fond d’elle qu’elle aurait du l’économiser et parier sur le fait que son patient ne se réveillerait pas pendant l’opération, mais la simple pensée de la douleur qu’il devrait endurer lui fit imbiber encore un peu plus l’éponge. Elle fredonna en lui appliquant sur le nez :

Mon narcisse, demain tu auras du pain d’épice… 

Puis elle prit une grande inspiration, et, d’un geste assuré, cassa le fût de la flèche en prenant garde aux éclats de bois. Saisissant la pointe jaillissant de la tempe avec une lourde pince, elle appuya de toutes ses forces pour contracter l’acier et tira avec une méticuleuse lenteur. Lorsqu’elle eût enfin réussi à extirper les restes du projectile, elle était aussi pâle que le soldat qu’elle aidait.

En essuyant le sang qui maculait son visage, elle lui confia en joignant le geste à la parole.

C’est maintenant qu’on commence à s’amuser. Je vais tirer sur votre globe oculaire avec l’instrument que voici. Ensuite, je sectionne le nerf… Attention… Voilà. Je pense que vous êtes à l’heure qu’il est ravi d’être endormi. Personnellement, je le suis. Ravie, pas endormie. Si vous bougiez, là, tout de suite, ça deviendrait compliqué. On va laisser une pince dessus, n’est-ce pas joli ? Bon, il est temps de dire adieu à votre œil gauche. Il ne fallait pas attraper de flèches avec, aussi. J’extirpe…

Et la demoiselle retira le globe oculaire dans un grand épanchement d’humeur vitrée et de sang. Elle vérifia mécaniquement le souffle et le pouls du blessé. Puis, avec des gestes précis et assurés, elle sectionna les muscles internes, gratta les résidus, tout en essuyant régulièrement les dégoulinades hémorragiques. Elle reprit sa petite pince dans l’orbite du soldat qui commençait à frémir.

Là, là… On y est presque. Un petit nœud pour décorer… Je ligature les vaisseaux sanguins de votre nerf optique, je nettoie, je panse, donc j’essuie, je recouds votre paupière, j’emplâtre et je mets en place le protocole de réanimation avancée numéro un. Mon préféré, d’ailleurs.

Elle fit promptement, car elle sentait son patient près de revenir à lui. Après lui avoir posé un emplâtre de racines et enroulé la tête dans un bandage immaculé qui s’imbiba à peine de sang, elle poussa une profonde exhalaison et eut un sourire réjoui.

Bon, maintenant, il me faut un corniaud… Tiens, la brute de tout à l’heure qui voulait vous tuer ! Attention, réanimation !

Et, convoquant dans son esprit l’image de l’Incarné blond sorti des flots, elle envoya à toute volée une gifle monumentale au soldat. En ouvrant les… un œil, le blessé gémit.

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