Chapitre 2

Chapitre 2 - De sang et d'argent

Résumé du chapitre précédent:

Alors que le fracas des armes s’apaisait enfin, les guérisseurs de l’armée de l’Ouest erraient sur le champ de bataille, à la recherche de survivants, parmi les vaincus en fuite et les vainqueurs arrogants. L’une des jeunes doctoresses des troupes guensordaises s’apprêtait à tenter une opération périlleuse pour sauver l’un de ses soldats, malgré l’interruption brutale d’un Incarné, un des Seigneurs de guerre parmi les plus féroces…

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De sang et d’argent

Devant la tente du Dieu Roi, le vieux médecin était inquiet. Depuis plus d’une heure, les soldats revenaient au camp, épuisés mais ravis par leur victoire. Des messagers et des gradés arpentaient les artères principales ; des cris de joie, de la musique fusaient des tentes, des cris de douleur montaient aussi des hôpitaux propres à chaque régiment. Cela faisait bien longtemps que lui, Geneio Fóros, n’avait pas pénétré dans l’un d’eux. Seigneur de l’Esprit, Premier Médecin Royal, il veillait depuis près de trente ans sur la santé de fer d’un jeune Divin vigoureux et bien nourri, combattant surarmé quasi invulnérable et perpétuellement entouré des Quatre Infâmes de sa Garde Royale, presque aussi talentueux aux armes que lui. D’un point de vue somatique pur, Anverion était jusqu’à son entrée en guerre un patient parfaitement assommant.

Mais à cette heure, et pour la première fois en plusieurs mois de campagne, Geneio était inquiet et tirait sur sa belle barbe blanche. L’Obscur n’était pas encore revenu du champ de bataille, pour s’engouffrer en trombe dans la tente de commandement et s’enquérir aussitôt des pertes, de la position ennemie et des moyens de pousser l’avantage.

Il élevait en effet la connaissance de son environnement à des sommets de précision stupéfiants. Dans sa Cour de Campagne, historiens, géographes, architectes, sociologues et économistes le renseignaient en permanence sur la nature, le milieu, les ressources, l’âme et le passé des peuples qu’il allait affronter.

Ses nuits se passaient à la lueur des chandelles, à étudier les correspondances d’innombrables espions et diplomates envoyés non seulement dans les cités, mais aussi dans les campagnes et jusque dans chaque lieu désolé. De lui, ses soldats disaient :«  il sait toujours où et quand chaque type d’en face va chier; imaginez ce qu’il sait sur nous ! »

Il connaissait son ennemi comme il se connaissait lui-même. L’état de ses coffres, de ses provisions, de ses armes, les rapports sur le nombre, la santé et le moral de ses guerriers, était réévalués chaque jour. Il n’ignorait rien des besoins de ses troupes et des moyens de les exploiter ; savait piquer l’orgueil d’un capitaine couard en le plaçant à l’arrière-garde, récompenser la bravoure d’un régiment en lui attribuant la meilleure place au camp.

« Mais où es-tu donc, mon féroce souverain adoré ? » pensait le vieil humain en parcourant du regard le camp démesuré en espérant apercevoir un signe d’Anverion. Son inquiétude grandissante puisait à deux sources. D’une part, il nourrissait pour le jeune dieu une vive tendresse, presque paternelle, et d’autre part, il craignait de n’être pas capable, en cas de blessure, d’assurer son office.

Un mouvement derrière lui le fit sursauter. Temox, son assistant, lui caressait doucement la nuque.

Il va revenir, mon Seigneur.

J’espère, Temox, j’espère, mais dans quel état ?

Il tendit ses mains tavelées devant lui et fit remarquer leur imperceptible tremblement à son cher ami.

J’ai presque quatre-vingt-quinze ans. Si notre divin monarque est blessé, comment vais-je pouvoir examiner ses plaies ou panser ses lésions ? Comme il déteste les médecins, il ne veut pas me donner de second, et moi, je suis… je suis vieux, Temox, simplement vieux.

À quatre-vingt-sept ans, je ne suis plus un jeune homme, mais après tant d’années au service d’un éminent docteur comme toi, je devrais être capable de soigner un bobo du roi si nécessaire, que Wareegga m’entende.

Geneio eut un rire sans joie.

Parce que tu crois qu’il te laisserait faire ? Pardonne-moi, mais… un simple assistant comme toi ? Jamais, jamais, tu ne pourrais poser la main sur lui.

-Et j’en suis bien malheureux, sourit Temox en inclinant sa tête grise et bouclée sur l’épaule de son maître.

Soudain, des abords du camp monta une clameur, d’abord indistincte et confuse, puis enflant, gonflant la toile des tentes et venant éclater, triomphante :

– Anverion ! Anverion ! Dehan !

Le divin monarque était de retour, sous les acclamations de ses guerriers en adoration. Sur un cheval d’emprunt, torse nu, il caracolait, glorieux, l’épée dressée vers le ciel, une Oulichnitza idolâtre derrière lui. Les soldats aimaient accoler au nom de leur roi celui de la Haute Déesse Dehan, grande déité des métaux et protectrice des combattants.

À le voir ainsi, on ne pouvait douter que le souverain de Guensorde eût bien été façonné par les divinités et destiné à régner sur les Incarnés et les Hommes. Ses cheveux d’or comme une aube finissante dansaient autour de son visage ciselé et volontaire. Jeune chêne souple et vigoureux, il élevait sa stature puissante une bonne tête au dessus des autres, éclairant son peuple d’un sourire étincelant comme l’acier. Anverion semblait issu des rêves solitaires d’artistes, peintres, sculpteurs et poètes.

Mais aucun rêve, aucune ascendance divine, aucune race ne pouvait expliquer le mystère de ses yeux, dont les nuances chatoyaient au gré de ses humeurs, depuis un pers calme comme une mer épuisée par la tempête jusqu’au vert sombre, saisissant et glacé des forêts d’Erevo.

Arrivé devant la tente de commandement, il sauta à bas de son cheval, et passa devant les deux vieillards qui s’empêchaient de le dévorer des yeux. Ils allaient pour s’agenouiller, mais un geste de la main du roi les arrêta.

Ah, ma vieille barbe !

Votre Altesse. Êtes-vous blessé ? demanda Geneio en remarquant la légère boiterie du souverain.

Une égratignure, chère barbe. Ce n’est pas encore aujourd’hui que je vous paierais à faire quelque chose. Quoi que… Maintenant que j’y pense et puisqu’il faut bien vous occuper, trouvez-moi donc qui est votre consœur du onzième régiment. Gayos!

Et Anverion s’engouffra dans la tente, tandis qu’un adolescent Incarné surgissait de nulle part pour se faufiler derrière lui. C’est un Geneio soulagé qui se tourna vers son assistant.

-Temox, mon cher, tout semble aller pour le mieux. Viens, allons nous informer.

Après un compte rendu sommaire et détendu de la bataille avec ses généraux (seuls huit furent condamnés au fouet), Anverion se baignait dans son pavillon derrière une lourde tenture brodée d’or, pendant que Gayos servait largement du vin aux Quatre, avachis sur des coussins au centre de la pièce de toile. Le roi sortit de la baignoire et enfila des pantalons noirs de cuir souple, une tunique satinée couleur feuille et sa longue veste sans manches richement ornée. Par habitude, il boucla sur ses reins une ceinture parée d’un fourreau, désormais vide. Sa superbe épée bâtarde gisait au fond du fleuve. Il attrapa deux poignards luxueux et en attacha un dans son dos. Il se penchait pour ranger le second dans sa botte quand il réalisa.

Gayos ! Bottes !

Renversant presque tout le vin sur le garde Dricaion sous les éclats de rire des trois autres, Gayos se précipita auprès du Dieu Roi, les bottes à la main. Pendant qu’Anverion les enfilait avec une grimace, le jeune valet se permit.

Votre Altesse ? Vous êtes blessé, je vois. Ne voulez vous pas que j’aille chercher un médecin ?

C’est justement parce qu’il en a trouvé un qu’il est blessé, lança Oulichnitza.

Oh ! Qu’est-il arrivé à Ton Altesse ? demanda Meli Ha, dont la perpétuelle suavité égalait la sauvagerie de sa capitaine.

Notre divin monarque déteste les médecins, et les médecins détestent notre divin monarque, proféra Hu Micles d’une voix sentencieuse.

Frère de la précédente, il s’exprimait la plupart du temps en maximes, calembours et autres boutades. Quand au quatrième, Dricaion, cousin putatif du Dieu, il se contentait de considérer les gens d’un regard noir.

Anverion sortit de sa salle de bains, ajustant la dernière touche de sa tenue. Un bandeau d’argent figurant deux serpents entrecroisés aux écailles minutieusement sculptées retenait ses cheveux. Sans pierreries ni arêtes, la couronne d’Anverion pouvait passer pour sobre. En réalité, le monarque aimait à penser qu’il était lui-même le plus éclatant insigne de sa divine majesté, et qu’une couronne n’était pour lui qu’un joli accessoire.

Je ne déteste pas tous les médecins. Ma vieille barbe est assez satisfaisant. Ceux que je déteste, ce sont les maniaques de la scie. Ils n’avaient qu’à devenir bûcherons, au lieu d’éparpiller des bras et des jambes un peu partout.

Toi-même, tu aimes bien éparpiller des membres un peu partout.

Oui, mais sans prétendre le faire pour le bien des autres, moi. Au contraire, il n’est nul endroit sur ma Terre comme au Ciel où l’on ignore ma passion pour la souffrance d’autrui. Mais ces hypocrites qui amputent à tout va, et qui s’acharnent à produire des éclopés, des aveugles, des boiteux et des idiots au lieu de beaux cadavres calmes et propres me débectent.

Mais, Ton Altesse, qu’est-ce que ça peut te faire ? Ça n’est pas toi qu’on découpe, il me semble…

Au lieu de mourir comme des héros, dignement, mes hommes reviennent à leurs familles incapables de travailler ou de se battre. Oisifs, inutiles, dégénérés ! Ces charlatans et leurs lancettes leur offrent de longues années d’une existence misérable au lieu d’un instant sublime de gloire impérissable !

Anverion s’était exalté. Célébrer ses soldats et vilipender les médecins étant deux de ses thèmes de prédilection, il avait haussé le ton et pris une pose de tribun.

Que vive le Guerrier et que crève l’Archiatre !  s’exclama-t-il pour conclure.

L’Archiatre est aux ordres de Son Altesse, répondit Geneio qui venait d’entrer sans bruit et sans frapper pendant le discours de son roi. Mais toutefois, j’ai l’information qu’elle m’a demandée.

Et bien ?

-Dans chaque régiment, on compte deux médecins appointés. Pour le onzième, ce sont deux Dames. Pilè Laolin et Aldanor Markan. Je pense que celle que vous cherchez est la seconde. 

Anverion fronça les sourcils.

Je n’espère pas. Qu’est-ce qui vous fait croire que c’est l’Estivienne qu’il me faut ?

-Pilè Laolin est morte il y a deux mois, Votre Altesse. La jeune Markan assume pour le moment seule les six cent hommes du onzième régiment, avec son équipe de guérisseurs. J’ai questionné les soldats, mon divin souverain, elle semble très appréciée.

-C’est la marque des Markan, railla Hu Micles qui n’avait pas vu s’assombrir l’humeur d’Anverion debout près de lui.

Sans un mot, le monarque pivota sur lui même et envoya brutalement son pied en travers du plexus solaire de son garde. Il le posa ensuite sur sa gorge et se mit à appuyer, tout en ramenant son attention sur Geneio.

Markan de quelle branche ?

-La lignée directe, Votre Altesse. Peu de terres, peu d’argent, mais c’est la petite fille du Sauveur de l’Est en personne. Le sang pur des héros de la liberté…

-Pfff, Sauveur de l’Est, cracha Oulichnitza. Ces humains s’attribuent de ces titres…

-C’est une Déesse qui lui a attribué ce titre, ma Dame. L’arrière grand-mère de notre Dieu et Roi, la Reine Oramastis. Vous connaissez l’histoire du ralliement de l’Estivie au royaume, je pense ?

-Elle ? Probablement pas, coupa Averion sans cesser d’appuyer de son pied sur le cou d’un Hu Micles de plus en plus bleuâtre. Je sais à quel point vous aimez faire cours, mais faites court. Où est-elle maintenant ?

Par déformation professionnelle, Geneio évalua la situation du Garde Royal et estima qu’il allait perdre connaissance dans moins de deux minutes. Il toussota bruyamment. Anverion releva son pied et le garde Incarné se mit à haleter et hoqueter, sans oser se relever. Personne n’avait fait un geste en sa faveur.

-Lorsque j’ai quitté le secteur du onzième, elle n’était pas encore revenue du champ de bataille. Mais elle ne saurait plus tarder maintenant. Elle devrait arriver à l’hôpital d’un instant à l’autre pour y soigner les derniers blessés.

Le Dieu Roi se mit à arpenter son pavillon tandis que Meli Ha relevait son frère d’une main négligente. Il se tourna finalement vers ses Quatre avec un sourire sardonique.

– Au fait, ne suis-je pas blessé, moi ? 

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Anverion, ses comparses et son docteur entrèrent dans la tente hospitalière du onzième régiment où quelques dizaines d’hommes gisaient. Geneio examina l’ensemble. Les guérisseurs affectés à chaque hôpital circulaient paisiblement entre les lits de camp légèrement surélevés. La propreté était surprenante pour un soir après la bataille. Il remarqua les seaux d’eau claire régulièrement disposés contre les bords de la tente, les bandages impeccables, l’absence de cadavres, l’odeur douceâtre du thym et surtout le calme qui régnait. Le groupe avança dans l’allée centrale vers la salle d’opération, séparée de l’infirmerie par un épais rideau, pas encore tiré. Une assistante répandait de la sciure fraîche autour d’une haute table sur laquelle était allongé un homme à la jambe ensanglantée.

Aldanor était penchée sur lui, caressant ses cheveux noirs en fredonnant une ode estivienne. La peau du malade, s’il avait été en bonne santé, aurait rappelé la couleur du miel qu’on retrouvait dans le teint de la doctoresse. Ses nattes s’étaient séparées, et tombaient de chaque côté de son visage pendant qu’elle rassurait son patient.

Oulichnitza eut un rictus méprisant.

C’est un médecin, ça ?

Ça n’est pas un médecin, siffla le roi, c’est une poupée. Et je vais jouer avec la poupée.

Anverion était tombé juste. Certains visages sont beaux, d’autres jolis, mais celui d’Aldanor n’était seulement qu’adorable. Absolument rond, il se rehaussait de pommettes charnues qui appelaient la pince, et de deux yeux chocolat qui vous donnaient l’impression de vous noyer dans un bol de crème.

Agitant négligemment la main en direction des rares soldats éveillés qui avaient remarqué sa présence, ignorant les guérisseurs agenouillés et l’assistante éberluée qui venait de l’apercevoir, le roi avança d’un pas décidé vers la salle d’opération. La doctoresse, absorbée par la préparation de ses instruments, ne le vit qu’au moment où il posait ses mains sur les bords de la table et se penchait vers elle. De prime abord, elle ne remarqua que les yeux verts qu’elle identifia instantanément.

-Vous ! Mais décidément, c’est une manie ! Sortez de mon hôpital ou…

Le sourire du roi devint cruel et découvrit ses dents. Aldanor nota d’abord les vêtements luxueux, puis, alors que le temps s’étirait autant que la bouche royale, elle reconnut le Seigneur Geneio Fóros, le praticien le plus célèbre du royaume, puis identifia les uniformes de la Garde Royale, et, enfin, la couronne qui cerclait le front auguste de celui qu’elle avait poussé, raillé et poignardé quelques heures avant.

Votre… Al… Altesse, bredouilla-t-elle en s’agenouillant, disparaissant presque sous la table d’opération.

Et bien, c’est pas dommage, commenta Anverion amusé.

Altesse… souffla le blessé en voulant se relever.

Repos, soldat, répliqua le roi en tapotant doucement la poitrine fiévreuse et se penchant encore plus au dessus de la table pour apercevoir la jeune femme tétanisée. Et vous, la poupée, debout, par contre.

Elle voulut se lever d’un bond, et son front vint heurter la table dans un poc sonore. Le roi et les Quatre éclatèrent d’un rire mauvais.

Tiens donc, la poupée s’est fait mal à la tête. Qu’en pensez vous, Docteur Fóros, va-t-on devoir amputer ? 

Le vieux médecin ne répondit pas. Il regardait la blessure béante sur le genou du blessé, sommairement arrangée par les guérisseurs, et les préparatifs d’Aldanor.

Où est votre scie, ma Dame ? demanda-t-il étonné.

Ouiiii ! On va l’amputer alors ! chantonna Hu Micles en battant des mains.

Il la fusilla du regard, puis revint à la jeune doctoresse, qui lui répondit :

Je ne coupe pas, Seigneur Docteur. Le membre est encore sain, les chairs pourront se réparer. L’articulation restera raide, il ne pliera jamais plus, mais il marchera.

Geneio passa derrière le roi désormais attentif et examina la plaie.

Voyons, voyons…Coup de hache dans le genou, je suppose ? Oui, c’est bien cela, oui. L’hémorragie est maîtrisée par garrot et compression, fort bien, fort bien. Il me semble, donc, si je ne m’abuse, y avoir là… Fracture de la rotule, cartilage en miettes, fémur probablement fendu, ligament déchiqueté. Et, donc, là, vous ne coupez pas ?

Non, je ne coupe pas. Je…

Je peux couper quelque chose, moi ?  geignit Oulichnitza qui commençait à s’ennuyer.

Le roi, sans même se retourner, leva la main pour imposer silence à sa bande, puis il fit signe du doigt à Aldanor de poursuivre. Les bras croisés, il écoutait la conversation des deux médecins, à leur stupéfaction.

Donc, euh… Je disais… Oui, ligature des principaux vaisseaux, puis je nettoie la plaie en grattant les chairs trop abîmées, en ôtant les éclats d’os, je sectionne les ligaments perdus. Une fois l’excavation débarrassée des résidus dangereux, j’insère de la charpie pour évacuer les humeurs. Pour terminer, j’applique un cataplasme à base de racine de Sympythe à renouveler toutes les trois heures.

Mais le patient va mourir de cardiomyopathie aiguë due à la douleur.

Le patient en question pâlit encore plus. Aldanor lui sourit gentiment en pressant sa main.

Il sera absolument apaisé et détendu, Seigneur Docteur. Avec l’essence Oneiro comme narcotique, et une injection de de liqueur de chondrodendron dans les veines, pour relâcher les muscles. La seule douleur qu’il sentira, ajouta-t-elle en inclinant la tête, ça sera le protocole de réanimation avancée numéro un. Mon préféré.

Liqueur de chondrodendron, oui, oui… J’imagine que oui, mais le souffle, Docteur Markan, le souffle ? Sans mentionner l’antidote ? 

La jeune femme désigna à son confrère captivé un appareil formé d’un épais masque de cuir, conçu pour recouvrir le nez et la bouche, relié à une solide tige de jonc creux terminée par un embout de bois évasé. Elle expliqua à Geneio qu’en fixant le masque sur le visage du blessé paralysé par l’action du curare, un guérisseur soufflant doucement à l’extrémité du jonc pouvait lui envoyer l’air indispensable.

C’est le Docteur Laolin qui me l’a montré , dit-elle en regardant amoureusement le dispositif. Une merveille… Pouvoir insuffler la vie elle même, à partir de la sienne propre ! Et comme antidote, j’ai une faiblesse pour les poudres éleuthérosides qui…

Ah oui ! Là, oui, mille fois oui ! Magnifique, ma Dame ! J’en suis moi aussi un fervent partisan, car…

Quand un docteur rencontre un autre docteur, c’est à toute heure des histoires de docteurs, ne put s’empêcher de murmurer Hu Micles, assez prudent toutefois pour garder sa voix hors de portée de l’oreille d’Anverion.

Ce dernier ne lui aurait d’ailleurs prêté aucune attention. Il était tout entier à la conversation médicale, le visage fermé, impénétrable.

Cela dit, ça vous prendra sans doute plusieurs heures, ma Dame, pour réussir une telle opération. Alors qu’une amputation….

Et bien, si on n’ampute pas ma tête, j’aurais du temps devant moi, sourit Aldanor.

Le vieux médecin baissa la tête, mal à l’aise. Les Quatre s’agitaient dans l’infirmerie, n’osant pas parler. Le Dieu Roi considérait la blessure intensément. Ses yeux prirent des nuances inhabituelles et changeantes alors qu’il les posait sur la doctoresse dont le discours enthousiaste avait coloré les joues. Il ne souriait plus. Elle n’avait pas lâché la main du blessé, et osa un bref un coup d’œil hardi sur Anverion, avant de détourner le regard. Le silence se fit pesant. Puis, brusquement, il fit demi tour, les pans de sa veste voltigeant autour de lui, et quitta l’hôpital. Sa suite inquiète de son humeur se hâta derrière lui sans proférer une parole.

Tout de même, osa Geneio une fois dehors. Si ce soldat garde sa jambe, je veux bien manger ma barbe !

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La suite…

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