Chapitre 3- Suite N

Chapitre 3 "Le prix de la chair"

Dans le secteur du onzième régiment aussi, la détente était à son comble. Une fosse à feu gigantesque avait été creusée, et des odeurs appétissantes s’élevaient des grilles jetées dessus.

Et un poivron grillé pour not’ toubib, un ! chantonna un cuistot écarlate en tendant vers Aldanor une broche au bout de laquelle grésillait un beau poivron rouge.

-Merci, Psito.

-Et une saucisse ? J’ai des belles saucisses sur le feu, si ça vous dit ?

-Moi zossi, j’ai un feu bien chaud… fit alors une des filles officielles du camp, dûment identifiées, examinées et encadrées par l’administration militaire pour la sûreté du plaisir des soldats.

Pouffiasse, silence ! On parle pas comme ça d’vant Dame Markan ! Casse toi !  gronda l’une des sergents à la ribaude goguenarde. S’cusez, Doc, ces catins, elles sont…

-Elles gagnent leurs vies, sergente Cenei. Honnêtement, d’ailleurs. Il en faut plus pour me choquer, croyez-moi.

-Du coup, vous êtes pas offensée si je… ?  tenta un autre soldat qui se tenait près du feu.

Aldanor éclata de rire. L’homme se leva en hâte, partit après la belle qui s’éloignait en se trémoussant et, tout en l’enlaçant, il l’entraîna entre deux tentes à l’écart du chemin.

-Comment tu t’appelles ?

-Comme tu veux.

Elle se pressa contre lui avec un sourire enjôleur.

-Dis moi ton nom, allez. Il embrassa le bout de son nez. J’aime bien savoir.

-T’es un espion du divin, ou quoi ? J’m’appelle Invavi, tu veux savoir quoi d’autre ? 

La donzelle se faisait plus câline encore, peu soucieuse de la conversation.

-Mmmh…T’es d’où ?

-Bregthal.

-J’connais pas… Ouah, toi tu t’y connais par contre ! 

Décidée à ne pas perdre de temps, la jolie fille avait déjà commencé son ouvrage.

-C’est dans quelle province?

-T’es sûr tu veux faire de la jographie là tout d’suite ?

-Ouais, nan.

Il embrassa goulûment Invavi, en se laissant entraîner. Elle fut assez surprise de la douceur et de la gentillesse dont il fit preuve, mais n’en montra rien, et réclama âprement son paiement sitôt l’affaire terminée.

Piteux, il tira une pièce de bronze de sa poche et la lui tendit d’un air contrit. Elle l’empocha avec vivacité, se releva et s’éloigna sans plus le regarder. Lui poussa un soupir, se rajusta, s’étira, et rejoignit le reste de son groupe près du feu. Il avait à peine rempli une chope de bière qu’elle revenait d’un pas hargneux pour lui lancer violemment la pièce en travers du visage.

-C’est une fausse ! Connard !

Et elle repartit avec la même furie pendant qu’il contemplait stupidement le beau visage d’Anverion martelé sur le bronze. Aldanor souriait.

-Mais non, enfin, c’est pas une fausse ! C’est not’ divin roi lui même qui l’a jetée dans mes mains à son triomphe de l’aut’ jour ! Ça peut pas être une fausse !

La sergente Cenei s’empara de la pièce, la leva à hauteur de ses yeux, examina chacune des faces, puis y donna un franc coup de dents. Elle la rendit à son homme.

-T’amertume pas, mon garçon, c’est bien une vraie. Elle est juste secouée, l’aut’. Y ferait jamais ça, notre Anverion. Pas vrai, Doc’ Markan ?

Les yeux d’Aldanor brillèrent avec malice et ses sourcils se haussèrent.

-Ooh, évidemment que non. Mais surtout… Il me semble qu’elle n’en a pas réclamé d’autre, n’est-ce pas? Je reprendrais bien du poivron, moi.

Au cœur du campement, un Geneio accablé quittait le pavillon royal, avec un Temox non moins désolé sur ses talons. Ils s’arrêtèrent à quelque distance de la superbe tente et s’envisagèrent du même air cafardeux. Depuis plus de soixante-dix ans, les deux hommes travaillaient ensemble, voyageaient ensemble, vivaient ensemble, couchaient ensemble. Et ils n’avaient plus besoin de se parler pour se comprendre, aussi réservaient-ils les conversations aux joies et aux futilités.

Ils repartirent vers la sixième voie principale quand le médecin s’arrêta brusquement et secoua la tête. Temox fronça les sourcils avec inquiétude. Geneio répéta son geste de tête, tout en tirant nerveusement sur l’insigne de médecin militaire surmonté d’une couronne qui barrait sa poitrine.

-Tu n’as pas à voir ça.

Et il s’éloigna seul, le dos voûté, vers les tentes du onzième régiment.

-Bonsoir, Seigneur Fóros. Tiens, vous avez rasé votre barbe ? 

Le vieux médecin eut un soupir d’une infinie tristesse.

-L’humour de notre Dieu et Roi, souffla-t-il en tapotant son menton rougi. Suivez-moi, Docteur Markan. Il veut vous voir.

Aldanor bondit à la suite du Premier Médecin Royal qui avait déjà tourné les talons et se hâtait vers le centre de commandement, trottinant sur les planches du chemin. À peine les tentes dressées, les capitaines faisaient paver de bois ou même de pierre les artères principales du camp, évitant ainsi de transformer la plaine en un champ de boue infâme sous les pas innombrables des hommes et des bêtes.

-Savez-vous ce que désire Son Altesse ?

-Il ne laisse jamais un affront impuni, ma Dame. J’ignore ce qu’il vous reproche, peut être même rien, mais croyez moi, il vous le fera regretter. Notre monarque n’est pas… Enfin, il peut être…

Geneio cherchait ses mots. Une sympathie sincère pour sa jeune consœur l’animait, et il regrettait déjà qu’Anverion eût décidé d’exercer ses talents infinis pour la cruauté sur elle. De nouveau il soupira tristement. Il s’arrêta et considéra Aldanor médusée.

-Méfiez-vous. Toujours, de tout et en tout temps, méfiez-vous, et méfiez-vous encore. Ah, et si vous pouviez vous méfier… Allons-y, mon enfant, quittez cet air ahuri et soyez humble, soumise, rampante. Et surtout… méfiante.

Les deux médecins repartirent en silence, songeurs. Aldanor avait cru que le divin monarque avait pardonné leur petite altercation sur le champ de bataille, et même oublié jusqu’à son existence. Bien sûr, elle connaissait la réputation féroce d’Anverion, mais n’avait jamais imaginé qu’elle pourrait, un jour, en faire les frais. Geneio méditait un moyen d’éviter un trépas trop douloureux à sa compagne, mais en recrachant quelques poils de barbe, il réalisa que sa tête glabre pouvait tout aussi bien tomber.

Ah ! Notre docteur-poupée ! ricana Anverion alors que les médecins pénétraient sous la tente et s’agenouillaient face à lui, mains sur les cuisses et tête inclinée, suivant le protocole de soumission absolue en vigueur à la Cour des Divins.

-C’est regrettable, soupira le Dieu en s’adossant sur son trône, mais vous portez un nom de peu d’importance, certes, mais trop célèbre et trop populaire pour qu’il me soit vraiment possible de vous faire mettre à mort ou même supplicier un tant soit peu. J’y ai vraiment réfléchi, je vous assure, mais je ne vais pas pouvoir.

Sa voix se brisa.

-Je suis navré.

Oooh, mais voilà qui est dommage alors, ironisa Aldanor d’une voix de fausset.

Le silence qui suivit fut assourdissant. Le Premier Médecin se prenait la tête entre les mains, désespéré. Le Conseiller Suprême Chenas, mentor et oncle d’Anverion, dont la dureté et la brutalité étaient légendaires, avait tiré son poignard. Une joie mauvaise étincelait dans les yeux des Quatre, avides de la riposte sanglante de leur prince adoré. Quant à la doctoresse toujours agenouillée, fixant le sol, elle semblait s’être elle même pétrifiée en réalisant mais un peu tard qu’elle venait, tranquillement, de se payer la fiole d’un dieu sadique.

Le sadique en question passa en un clin d’œil de la fureur stupéfaite à la franche gaieté. Ses superbes yeux verts s’éclaircirent vers des nuances de menthe et son sourire illumina la tente.

-Ah mais nous sommes bien d’accord ! Cela dit, n’ayez pas d’inquiétudes. Il a certes fallu être créatif, sortir de l’arsenal habituel et confortable des lames, pinces, fouets et autres tisonniers géants, mais je crois avoir trouvé un calvaire aux petits oignons pour cette poupée là.

Il tapotait le bout de ses doigts entre eux avec jubilation.

-Vous aimez votre métier, je crois ? Sauver des vies, relever des blessés, réparer d’atroces blessures ? Soigner, apaiser, réconforter, aviez-vous dit ?

Aldanor se surveillait.

-Oui, Votre Altesse.

-Et bien, c’est fini !  gloussa le Dieu en écartant les bras comme un jongleur en fin de spectacle.

Elle releva brusquement la tête.

Je suis renvoyée de l’armée ?

Il savoura avec un plaisir infini la détresse qui secouait la jeune femme.

Vous me sous-estimez, ma poupée jolie. Pour bien châtier, sachez qu’il faut non seulement que le supplicié souffre, mais que moi j’y trouve un avantage. Puisque je suis privé du spectacle délicieux de vos chairs démantelées et que vous semblez une médicastre potable, je vais vous imposer une patientèle ennuyeuse, ingrate, exigeante et odieuse. Vous êtes désormais Second Médecin Royal, en charge de la Cour de Campagne… et surtout de moi-même. Et j’ai horreur de l’accordéon, au fait.

Dans le regard intense d’Anverion brillait une joie d’anticipation si perverse qu’Aldanor sentit son âme geler.

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