Chapitre 4

Chapitre 4 "Quelques carats de griffes"

Résumé du chapitre précédent:

C’est la relâche au campement. Ripailles, plaisanteries et réjouissances en tout genre pour tous les régiments! Mais la discipline d’Anverion demeure inébranlable, et le docteur Aldanor Markan a entendu le châtiment prononcé par le divin monarque. Une patientèle ennuyeuse, ingrate, exigeante et odieuse... Heureusement, elle aura à ses côtés le sage et prudent Seigneur Docteur Fóros.

Quelques carats de griffes

La muette contemplait amoureusement le paquetage médical d’Aldanor. Pour les briquer et les ranger plusieurs fois par jour, elle savait rien qu’à effleurer trousses et sacoches quel en était le contenu. Mais se servir ? Elle aurait eu le sentiment de voler sa chère Al’. Même si la malheureuse n’en aurait jamais plus besoin. Nul ne tombe entre les griffes de l’Obscur pour en revenir ; tout natif de Capoïa Sympan, la capitale des Divins, savait cela. Sa maîtresse lui avait raconté avec un détachement insensé ses rencontres avec Anverion, et la terreur ne l’avait pas quittée depuis. Mais malgré la complicité qui unissait les deux femmes, la muette n’avait su se faire comprendre cette fois, ni pu convaincre Aldanor de fuir loin, très loin, dans un endroit qui n’existait pas, hors du monde, hors du temps, hors d’atteinte de l’Incarné Suprême. La doctoresse n’avait pas tenu compte de ses avertissements affolés, elle avait suivi ce vieux bonhomme mal rasé, depuis nul ne l’avait revue.

Et maintenant, son cadavre devait traîner sous un chariot dans un coin isolé du camp militaire. Des sanglots étranglés secouèrent la muette avec furie. Elle tomba à genoux sur le sol de la petite tente et enroula ses bras autour d’elle même. Si elle ne se calmait pas, elle allait s’asphyxier dans ses larmes.

Si Al’ était là, elle aurait su l’apaiser d’un simple sourire. Elle savait toujours tout faire, Al’. Quand son frère avait lui éclaté la mâchoire et le nez contre le rebord de la table de pierre de l’auberge qu’il tenait pour pouvoir en vider les barils, Al’ avait su la faire respirer. Quand les os tendres de sa face d’adolescente s’étaient agglutinés en un rictus horrible, Al’ avait su percer au bas de sa gorge le trou qui laissait passer le souffle vital. Quand elle s’étouffait avec une mie de pain, Al’ savait la faire avaler sans lui faire mal.

Et quand sa voix s’élevait en un magma rauque et grondant de voyelles, Al’ savait toujours ce qu’elle voulait dire. La muette arracha son foulard et posa l’index sur la canule d’ivoire que son amie lui avait posée trois ans auparavant. Al’ lui avait sauvé la vie, l’avait tirée de la misère, lui avait redonné un nom et un métier, et elle… elle ! Elle pleurait sur son sort pendant que le corps de son amie était offert aux chiens.

La muette se releva. Sa décision était prise. Elle irait préparer dignement la dépouille de Dame Markan, élèverait son bûcher funéraire de ses propres mains et s’immolerait dans les flammes auprès de sa chère maîtresse. Elle remit le foulard aux délicats motifs estiviens qui cachait la canule, et sortit de la tente. Elle avait senti arriver le pire dès que le vieux docteur avait emmené Aldanor vers le pavillon central, et aussitôt désespéré de la revoir jamais. Elle avait pensé à se tuer dès que la silhouette altière de la doctoresse s’était évanouie dans l’ombre.

Aussi, ce fut avec une joie sauvage qu’elle se jeta à son cou quand elle l’aperçut revenant silencieuse et songeuse dans les pas de Geneio. Bien que dix ans les séparassent, les deux femmes faisaient exactement la même taille, mais les formes de la Dame étaient plus appétissantes et voluptueuses que celles, graciles et élancées, de son assistante. Pourtant cette dernière serrait jusqu’à la douleur le corps de sa maîtresse sur le sien.

– Morgiane ! Qu’est-ce que… Tu croyais que je n’allais pas revenir, n’est-ce pas ?

Elle lâcha Aldanor et secoua vigoureusement la tête.

– Et bien, tu vois, je suis revenue. Comme quoi…

Morgiane accentua son air stupéfait en haussant les épaules. Elle avait appris à faire parler tous ses muscles pour elle.

Ne présumez jamais des intentions du divin monarque, jeune fille, jamais, asséna le Premier Médecin. Nul ne les connaît vraiment. Et je crois que vous n’êtes pas au bout de vos surprises pour ce soir. C’est votre assistante, n’est-ce pas ?

Seigneur Fóros, voici Morgiane. Enfin, ce n’est pas son vrai prénom. Comme elle ne parle plus qu’avec énormément de difficultés, et qu’elle ne savait pas comment l’écrire quand nous nous sommes connues, nous avons choisi celui là ensemble.

-Elle sait écrire désormais, n’est-ce pas ?

Mmmh… Elle progresse, disons. Elle ne travaille avec moi que depuis deux ans.

Deux ans ! Et dites-moi, ma Dame, vous-même…

Je sais écrire, moi-même, pouffa Aldanor.

Je voulais savoir… C’est délicat… Oui, délicat… Depuis combien de temps avez vous entrepris votre …

-J’ai terminé depuis trois mois, répondit-elle avec tact, devinant la question d’âge que le gentilhomme n’osait poser.

Chaque médecin, après les sept premières années d’école que suivait tout jeune noble un peu dégrossi, passait près de neuf ans dans une académie ou sous le patronage d’un praticien expérimenté pour y apprendre son métier. Mais, pour exercer pleinement, dans toutes les provinces du royaume et avec les titres, dignités, droits, honneurs et privilèges associés, un voyage initiatique de quatre années était requis. Aldanor venait donc juste de terminer ce dernier cycle.

-Et bien, et bien ! Être nommée à un tel poste si jeune, si… C’est étonnant, vraiment, étonnant… constata Geneio avec une pointe de jalousie.

Morgiane tiqua sur  »un tel poste ». Elle interrogea sa maîtresse d’un coup de menton.

-Figure-toi que nous changeons d’affectation, ma puce. Le régiment royal, rien que ça. Et je suis désormais Second Médecin Royal de la Cour de Campagne.

Les yeux de l’assistante s’étaient écarquillés de stupéfaction au fur et à mesure que parlait Aldanor qui éclata de rire à ce spectacle. La muette souffla d’un air désolé, et saisissant un coin de son foulard, fit mine de se pendre en grimaçant comiquement.

-N’exagère pas.

Elle a vos dons pour l’insolence, je vois. Méfiance, ma petite ! Toujours, de tout et en tout temps, méfiance…

-Et méfiance encore ! reprit Aldanor en chœur. Allons, s’il vous plaît ! Suis-je la seule à voir le bon côté des choses? 

Merde!

Cette gracieuse interjection coupa court à leur conversation. Jaillissant de derrière la tente administrative à quelques pas, Invavi, le cheveu en bataille et les seins ballottant à l’air, déboula en furie sur le chemin de bois, poursuivie par un intendant Incarné tout aussi débraillé et avec presque autant de poitrine.

-Pute ! Comment oses-tu ! meugla-t-il. Si je te dis de…

-T’es qu’un pervers déburé d’la glingue, je dis, moi !

-Une sale pute n’a pas à…

-Justement, mon gros loup, une sale pute, ça s’y connaît en pervers, et j’peux dire qu’t’es cador dans l’domaine. Un nas, un champion, un s’gneur d’la perversitude, comme que j’en ai jamais vu. Et un connard roguant et rapiat par d’sus la foire, avec ça.

-Espèce de pute, tu vas…

Pute, pute, pute… Mais c’est qu’t’en connais plein des mots toi ! T’en connais moins qu’des saletés comme c’que tu m’as d’mandé, j’crois !

Le bonhomme commençait à suffoquer de rage, surtout que les soldats attirés par la dispute commençaient à faire cercle autour d’eux, sentant venir une bonne rigolade aux dépens de l’administration.

Tais-toi ! Tais-toi ! Ferme ta gueule de pute !

-Et d’quat’ ! 

Invavi pointa trois doigts en l’air devant la petite troupe de briscards hilares, ravis de voir le fonctionnaire assaisonné par une fille. Même les deux médecins, qui observaient la scène de loin, ne pouvaient s’empêcher de sourire.

Malgré la fosse à feu rougeoyant à peu de distance, un courant d’air froid traversa la scène. Les yeux de l’intendant rosirent, il se mit à cracher comme un chat obèse devant une souris trop agile, et ses rares cheveux se dressèrent sur sa tête, ses griffes émergeant péniblement de ses doigts boudinés.

-Comment j’ai peeeur ! Non mais de vrai ! On dirait ma Tata Lalon rassise comme eun’ brouette.

Invavi fanfaronnait toujours, mais un léger malaise infusait l’atmosphère.

-Pour la dernière fois, boucle-la et rends-moi mon argent, éructa l’Incarné en train de se transformer.

C’est gâcher un bon trou du cul qu’d’avoir mis des dents dans t’bouche !  répliqua majestueusement la courtisane.

Il se jeta sur elle, plus fort et plus rapide qu’en sa forme originelle. Brutalement saisie à l’épaule, la belle lui plantait ses ongles dans la joue pour se dégager au moment où la sergente Cenei arrivait.

Ça suffit ! tonna-t-elle. Vous, soldats! Attrapez-moi cette harpie !

Sergente… tenta timidement son précédent client, c’est plutôt lui qui…

Silence, toi. Dispersion générale ou c’est vingt-cinq pompes pour toute l’escouade. Et dix coups de verges pour la catin.

L’intendant eut un sourire torve alors qu’il ressemblait maintenant de nouveau à un humain.

Et… Sergente… mon argent…

Cenei lui jeta un coup d’œil dégoûté.

Vous l’avez baisée ?

Oui, mais…

Vous la baisez, vous la payez. Si vous ne l’avez pas baisée…

Et bien… Pas tout à fait comme je…

J’ai d’excellents fortifiants pour ce genre de défaillance, Sire Intendant, intervint alors une Aldanor irradiant un mépris incendiaire. Mais puisque le manque vient de vous, on ne peut léser la fille. À moins bien sûr que vous ne souhaitiez expliquer par le menu devant le capitaine en quoi vous vous sentez floué ?

Le pitoyable Incarné baissa la tête et s’en fut. Dame Markan, dans toute sa noblesse, allait interpeller Cenei quand Geneio, qui l’avait suivie, posa une main sur son épaule.

-Laissez-faire, mon enfant. Elle a porté la main sur un spécialiste du régiment. Je ne dis pas qu’elle mérite ce châtiment, mais la sergente fait appliquer les règles de notre Dieu et Roi. Il est temps d’apprendre à brider votre nature.

Aldanor lui jeta un regard noir. Invavi désormais silencieuse avait été dénudée jusqu’à la taille, et deux soldats la maintenaient bras en croix devant la sergente Cenei. L’énergique sous-officière s’était trouvé une badine semi rigide dont elle cingla l’air à plusieurs reprises pour en évaluer la tonicité. Le chuintement sec produit par ce mouvement fit monter les larmes dans les yeux de la ribaude et de la doctoresse.

J’irai vite, promit une Cenei moins féroce qu’il ne semblait. Je vais compter les coups à voix haute.

J’connais pas après quat’. Ça s’ra plus que quat’ ?

Un peu. J’y vais.

Le premier coup tomba. Invavi sursauta sous la morsure du bouleau, mais ne dit rien. Une première zébrure rougit sur son dos.

– Un.

Sans s’éterniser, Cenei frappa de nouveau, avec une violence toute réglementaire.

– Deux.

Parallèle à la première, une deuxième marque apparut sur la peau nue.

– Trois.

La verge avait touché le bas des reins, qu’un réflexe de la suppliciée avait creusés. Le quatrième coup s’abattit, porté dans un geste perpendiculaire. Là où les blessures se croisaient perla un mince filet sanglant.

– Pas trop de zèle, Sergente, pas trop de zèle, grommela Geneio dans sa barbe ou ce qu’il en restait.

– Quatre.

Invavi eut un petit rire triste et murmura :

– Après, ch’ais pas, alors c’est plus la peine de compter

Cinquième coup ; cette fois la fille poussa un petit cri. L’épiderme s’était ouvert avec plus de franchise. Six. Le sang gouttait entre les omoplates, imbibant doucement les boucles blondes emmêlées. Sept. Les meurtrissures commençaient à se confondre entre elles. Huit. Elle gémissait sans discontinuer. Neuf. Un lambeau de peau. Dix. Elle s’écroula.

Le vieux médecin entraîna d’autorité Aldanor qui allait s’élancer vers Invavi inanimée à terre.

Vous êtes Médecin du régiment royal, mon enfant, gronda-t-il d’une voix étonnamment forte. Les civils ne sont plus votre préoccupation.

Mais, Seigneur…

-J’ai dit ! clama-t-il.

Il laissa ensuite aller son emprise et chuchota pour que nul autre ne l’entende :

-Mais la créature, affaiblie, vulnérable est toujours notre préoccupation, n’est-ce pas ? Sans aucune discrimination selon sa naissance… Je donnerai mes soins à l’indigent… Un jour, Dame Markan, la médecine sera fidèle aux lois de l’honneur et de la probité. Mais en attendant, nous devrons aller la chercher quand la soldatesque sera partie.

Une fois la scène du supplice désertée, ne laissant que la victime inconsciente, les trois comparses revinrent promptement chercher cette dernière pour l’installer dans la tente d’Aldanor. En effet, les lois de Guensorde étaient strictes : Quiconque portait assistance à un criminel était reconnu complice, et, partant, susceptible de partager sa peine.

Et si Anverion apprenait que ses deux médecins personnels mettaient leur art au service d’une misérable roulure ; que les mains honorées par le contact de son auguste peau se posaient sur celle d’une catin pouilleuse et, enfin, que quelqu’un sur terre osât se préoccuper de quelqu’un d’autre que de lui, sa fureur serait sans limites.

Geneio, rajeuni de trente ans par les joies simples de la transgression, décida de soigner lui même la pauvrette, et, sautillant presque dans la tente, les manches retroussées, nettoyait, désinfectait, puis préparait et appliquait généreusement un cataplasme rafraîchi d’argile rouge sous l’œil amusé des jeunes femmes qui discutaient.

Morgiane fit une série de signes et de mimiques en direction de sa maîtresse.

Oh, je ne suis pas sûre. Le sergent Cenei ne fait pas ce genre de distinction, elle. C’est le règlement militaire qui est comme ça. Ce n’est pas parce qu’elle s’est battue contre un Incarné qu’elle a été fouettée, c’est parce qu’elle s’est battue contre un officier, répondit Aldanor à son assistante dubitative.

Comme la plupart des roturiers des grandes villes, Morgiane avait tendance à accuser le sang des Incarnés à la première injustice. Elle expliqua avec véhémence en quoi les positions qu’ils occupaient, l’admiration qu’on leur vouait, les honneurs et les privilèges que le monde leur accordait était immérités, scélérats, voire même franchement dégueulasses.

-Ne crie pas, je connais ton avis. Oui, ce n’est pas parce qu’ils descendent des légions envoyées par les Dieux qu’ils valent forcément mieux que nous autres. Mais reconnais qu’à défaut d’être plus malins, ils sont plus forts et plus puissants que nous au combat. Ce monde est gouverné par les guerriers, et les meilleurs guerriers sont les Incarnés. Après, réussir à cracher du poison ou à se faire pousser des griffes ne justifie peut être pas de mépriser les humains…

Ils ne nous méprisent pas, mes Damoiselles, intervint alors Geneio penché au dessus de sa patiente toujours inconsciente. Oh, non, ils nous envient.

Nous envier ?! Qu’ont-ils à nous envier ?

Anciens légionnaires des Dieux, ils sont leurs esclaves; nous sommes leurs enfants. Alors que les Dieux écoutent nos voix et répondent à nos prières, ils ne laissent aux Incarnés que des pouvoirs qui les détruisent. Vous, Morgiane, fille du peuple, et vous, Dame Markan, noble d’Estivie, vous n’avez eu que peu affaire aux Incarnés dans leur intimité. Mais ces transformations terribles et sublimes dont ils semblent si fiers abrègent leur vie, dévorent leurs esprits et dessèchent leurs joies. Plus puissantes elles sont, plus élevé est le coût. Et, alors qu’ils se dissiperont dans l’essence divine après leurs trépas, pour nous, hommes, la mort est une ascension merveilleuse, car nous sommes dotés d’une âme éternelle. Sauf notre divin monarque qui prendra place au panthéon, chaque Incarné ne deviendra que partie infime et anonyme d’un grand tout céleste. Auriez-vous des sels d’ammonium, s’il vous plaît ?

-Il doit m’en rester, mais ne préférez vous pas le protocole de réanimation avancé numéro deux ?

Ah, jeunesse, folle jeunesse ! Vous et vos techniques modernes !

Mais il souriait, et saisit la bassine d’eau glacée qui lui avait servi à préparer le cataplasme apaisant et cicatrisant étalé sur le dos d’Invavi. Il la souleva au dessus de sa tête blonde et la pencha en gloussant comme un gamin :

–  Attention, réanimation !

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