Chapitre 5

Chapitre 5 "Gardes à vous"

Résumé du chapitre précédent

Fort de la loyauté de ses sujets, de la bravoure de ses soldats et de sa propre puissance, le Dieu Roi de Guensorde fait appliquer sa justice dans l’Ouest révolté, et nul n’y échappe, sur le champ de bataille comme sous les toiles du campement. Anverion demeure invaincu, inébranlable, intransigeant. Mais pas infaillible.

Gardes à vous

Les yeux verts d’Anverion brûlaient d’un éclat aussi sombre que le verre de la bouteille intacte posée devant lui. Il avait commis une erreur, et il détestait se tromper. Tout à sa gloire d’avoir noyé les Ci’maxais dans le sang et les flots rugissants du Loý, il avait négligé plusieurs points capitaux.

Les bâtisseurs et ingénieurs envoyés à la source du fleuve pour préparer le stratagème dont il avait été si fier tardaient à revenir au camp.

La relâche qu’il avait offerte à ses hommes leur avait permis de reprendre joie et vigueur, mais ils commençaient à s’amollir et à s’agiter – on lui rapportait des incidents, des bagarres, des problèmes avec les filles – et les entraînements ne les canalisaient plus.

Tout comme le Loý, qui lui, revenait peu à peu dans son lit d’origine, redevenant le monstrueux serpent d’eau infranchissable qu’il avait un temps dompté. Mais, pour poursuivre sa reconquête, le Dieu Roi et son armée devraient le traverser, vers le Nord, vers la petite cité d’Atla et ses greniers débordants, sans tarder.

Les réfugiés des campagnes de la plaine ci’maxaise envahissaient la ville. S’il arrivait trop tard, le blé serait coupé, engrangé et mangé, et les murs de la cité défendus par des paysans déterminés et bien nourris au lieu des fuyards hagards qu’il avait compté affronter.

Évidemment, il n’y avait plus un pont sur le fleuve qui fût assez large et solide pour permettre le passage de troupes. Durant leur avancée, les Guensordais en avaient détruit deux pour éviter d’être pris à revers ; et la coalition de Ci’max avait appliqué la même stratégie de son côté.

Il se servit un verre de vin, se demandant si cela soulagerait la migraine arachnoïde qui commençait à étendre ses pattes noires et velues dans les tréfonds de son esprit. Il ne fallait pas qu’il se laisse encore prendre dans la toile de douleur qui lui comprimait de plus en plus souvent le cerveau. Geneio lui avait fait avaler quantité de remèdes, mais s’ils maintenaient l’araignée tapie dans un coin pour quelque temps, elle revenait toujours tisser sur ses nerfs sensibles.

De la dangereuse relâche coulait un fil. Puis où sont les bâtisseurs ? Un autre en travers. Le fleuve ! Un nœud. Un fil pour Atla, un lien pour le blé, un câble, les ponts et encore un nœud… La toile prenait forme, l’araignée n’avait plus huit pattes, mais douze, vingt, cent pour lui engluer la tête.

Un modeste filigrane se tendit en travers des autres. Que faire de la petite Markan ? Posé sur l’atroce et délicat engrenage de ses pensées, il compromit la solidité du tout. Qu’elle prouve donc son utilité ! En tant que médecin si elle soignait sa migraine, en tant que jouet si elle l’en distrayait.

Il appela Gayos.

Ce fut le Seigneur Stroitel qui entra dans le pavillon royal. Premier Ingénieur d’Anverion, puissamment bâti, passionné, il ne rechignait jamais à poser sa plume et ses plans pour saisir un marteau au côté des escouades de bâtisseurs. C’était grâce à lui que le formidable projet de détournement du Loý imaginé par le divin avait pris forme, et il avait inspecté chacun des ouvrages d’art qui avaient permis le spectaculaire assèchement du fleuve. Il venait à peine de rentrer au camp et courait au rapport.

Quand il sortit de la tente, l’araignée dans la tête royale s’était endormie. Anverion sirotait son vin en souriant. Ses yeux avaient repris leur couleur naturelle de jeune feuille de hêtre.

Il finit son verre et se leva pour donner des ordres. La poupée attendrait.

Justement elle attendait. On l’avait installée avec Morgiane dans la tente voisine de Geneio, et on lui avait remis son nouvel équipement. À son vieux sarrau râpé, grisâtre, s’était substituée une belle blouse de velours noir, dont l’insigne blanc de médecin était maintenant niellé de fils d’argent et où la couronne remplaçait le chiffre onze. Comme l’ancienne, elle la boutonnait depuis le col montant jusqu’à la taille, laissant les pans évasés ouverts pour marcher et monter à cheval plus facilement. En dessous, elle avait gardé les chemises et les braies de ses montagnes natales. Autorisée à renouveler son matériel, faire le plein de fioles, de pots, de boîtes et de lancettes, ciseaux, scalpels, sondes, aiguilles, pinces et rasoirs l’avait un temps ravie, mais elle s’ennuyait maintenant assez ferme.

Conseillée par son cher supérieur, elle avait tenté de se lier avec les Dames et Seigneurs de la Cour de Campagne, mais les Érudits, tous en bonne santé, passaient leur temps penchés sur leurs parchemins pour informer le roi insatiable de connaissances. Et comme il était interdit de quitter le campement, elle ne pouvait pas aller étudier la flore locale. Elle en venait à souhaiter une belle bataille, au moins une petite épidémie, un accident de chariot ou une tente qui s’écroule.

Le tambour roula pour annoncer l’heure du bain. Tous les trois jours, d’abord les femmes, puis les hommes, s’éloignaient du camp vers une grosse rivière peu profonde, où la troupe s’ébattait pendant un temps prescrit afin d’éviter odeurs et maladies parmi les soldats. Aldanor termina un court livre sur les fleurs de camomille prêté par Geneio, et sortit en retard de sa tente avec Morgiane pour prendre le chemin de la baignade.

Là aussi, les privilèges se maintenaient, jusque dans la nudité des corps. On remontait dans la hiérarchie sociale en remontant le courant de la rivière. Alors qu’Invavi dont le dos zébré cicatrisait à merveille éclaboussait ses compagnes dans les eaux déjà troubles au plus près du camp, Cenei se frictionnait énergiquement avec les autres sous-officières quelques mètres plus haut. Guérisseuses, prêtresses, capitaines, chacune avec ses paires, toutes les femmes qui marchaient aux ordres d’Anverion témoignaient du souci maladif de leur Roi pour le protocole et la discipline. Au plus haut, là où les ondes restaient pures et fraîches, les Dames du régiment royal se prélassaient dans l’eau, enveloppées dès la sortie dans de grands draps moelleux que leur tendaient des servantes qui n’auraient pas osé immerger un orteil à ce niveau de la rivière.

Morgiane leva les yeux au ciel, révoltée.

-Bon, ben, va avec les prêtresses, comme d’habitude. Mais ne te baigne pas plus haut que la naissance de la poitrine, hein ! Si l’eau entre dans ta canule…

L’assistante imita le mouvement des lèvres de sa maîtresse qui eut un petit rire.

-Je te couve trop, je sais. Bon, je n’aime pas ça, mais le Seigneur Fóros me ressasse de garder mon rang. Alors, à tout à l’heure. Je vais aller batifoler dans les flots avec les érudites. Peut être noyer une géographe, qui sait.

Mais quand Aldanor estima avoir assez remonté le courant pour sa qualité, les quatre Dames de l’Esprit de la Cour de Campagne prenaient déjà le chemin du retour. Elles la saluèrent sans hostilité, tout à leur conversation. Seules Oulichnitza et Meli Ha, non loin d’une petite cataracte, restaient là.

Les deux femmes étaient aussi dissemblables de traits que de caractères. La beauté d’Oulichnitza était aussi tapageuse qu’elle même ; celle de Meli Ha délicate et subtile à son instar. À la peau pâle, presque aussi blanche que ses cheveux, de sa capitaine, la Garde Royale opposait un teint brun mordoré velouté et des cheveux bleus comme la nuit dont les longues mèches balayaient ses yeux noirs. Oulichnitza, originaire des épaisses forêts d’Erevo où même le jour ne pénétrait qu’avec hésitation, dardait un regard rouge et acide sur son public, tandis que Meli Ha, habituée aux étendues infinies et mouvantes des steppes de Caihu Do, posait sur le monde une œillade à la fois lointaine et suave.

Mais l’antinomie s’inversait une fois les tuniques à terre. Le corps de la Caihusienne était aussi sec et cinglant qu’une remarque de sa supérieure. Celle-ci avait une chair pleine, déliée, aux courbes aussi généreuses qu’une des gentillesses de Meli Ha. Avec ses petits seins durs, ses cuisses fuselées, ses hanches fines et son derrière ferme, elle enviait la chute de reins vertigineuse, la taille marquée, les jambes galbées et surtout, surtout ! la poitrine fière et grandiose que l’Erévite avait du mal à comprimer dans son armure de bataille.

Aldanor posa ses affaires sur une pierre à un coude de la rivière, déboutonna rapidement sa blouse, fit valdinguer chemise, braies et petit linge, puis entra dans l’eau, frissonnant d’une joie glacée lorsque celle ci atteignit son ventre moelleux. Elle se laissait aller au plaisir de la caresse des flots quand la Capitaine en amont se dirigeant vers elle en roulant des hanches.

– Mais qui voilà ?! C’est le nouveau jouet de notre divin monarque, ricana-t-elle devant Aldanor qui s’immergea jusqu’au cou. Finalement cette robe ridicule n’est pas cousue à son col comme je le croyais. Voyons voir ça.

Elle attrapa la doctoresse trop prude par la gorge et la fit se relever. Elle écarta sans ménagement les bras croisés d’instinct sur les seins et le sexe, et examina la jeune femme pantoise de haut en bas.

-C’est plutôt mignon, tout ça, tout doux et tout frais…

Elle soupesa un sein dans sa main en coupe et agaça le téton rosissant.

-J’en croquerais bien un bout avant qu’Anverion ne l’abîme trop, moi.

Alors que la guerrière saisissait brutalement sa taille, Aldanor reprit ses esprits et tenta de se dégager.

-Je suis flattée, Dame Oulichnitza, mais je n’ai pas de goût pour…

-Si tu savais comme je m’en fous, répliqua la Dame en question.

Elle se fit plus caressante, dans la voix comme dans le geste. Une main sur les fesses bien arrondies de sa victime, elle ajouta :

-As-tu déjà tâté du minou au moins ? On ne peut pas savoir si on aime avant d’avoir goûté.

-Ce qui vaut pour les épinards, Ma Dame, ne s’applique pas forcément aux… plaisirs.

-Tu aimes mieux une belle courgette, toi, c’est ça ? 

Elle pinça violemment la peau douce piquetée de chair de poule d’Aldanor qui rougit chastement.

-Je ne…

-Oh, je vois, c’est du ni l’un ni l’autre !

D’une poussée sur l’épaule, elle envoya plonger la jeune femme.

-Estivienne jusqu’entre les jambes, hein ! Honnêteté, virginité, pudibonderie, telle est votre devise. Et ben, attends donc qu’un crétin t’épouse, tu sais pas c’que tu perds.

-Non, ma Dame, je l’ignore. Mais je l’ignore avec honneur, au moins, riposta la vierge qui rassemblait les lambeaux de sa dignité.

Oulichnitza, piquée au vif, enfonça la tête d’Aldanor sous l’eau en crachant :

-Certaines situent leur honneur plus haut que l’entrecuisse, pouffiasse.

Ma Capitaine, intervint alors Meli Ha qui les avait rejointes dans une brasse discrète. Notre Dieu et Roi se trouverait fâché que tu noies sa gentille poupée.

Elle aida la pauvre à sortir le crâne de l’eau et écarta les mèches dégoulinantes de son visage d’un geste caressant.

-Oui, oui. Il préférerait sans doute le faire lui même, ricana l’Erévite. Tout comme la déflorer, d’ailleurs. Mais je m’en réserve un bout, Meli, alors ne t’attache pas trop.

Un premier coup de trompette sonna depuis le camp, rappelant les femmes afin que les mâles de l’armée puissent à leur tour se baigner.

-Viens, ma Capitaine, il faut se rhabiller. Tu ne veux pas que les trois quarts de la troupe puissent admirer ta nudité.

-C’est déjà fait, qu’est-ce que tu crois !  pouffa Oulichnitza.

Elle envoya une gerbe d’eau dans le visage cramoisi d’Aldanor et tourna les talons. Avec un doux sourire contrit, Meli Ha la suivit vers la cataracte alors que la trompette appelait de nouveau.

Les deux Incarnées si différentes rendossèrent leurs tenues de relâche, satin vert et chatoyant contre cuir pourpre, mais toutes deux richement ornées et étalant en fils d’or et d’argent sur la poitrine le glorieux insigne de la Garde d’Anverion. Au dessous de la couronne terrestre du régiment royal se trouvait un pavois en amande, symbole du protecteur, frappé de l’étoile à neuf branches, une pour chacun des huit Hauts Dieux et une pour le Dieu Roi. De chaque côté du bouclier jaillissait un serpent, descendant le long de la base pour venir se croiser avec l’autre à la pointe inférieure.

À la troisième sonnerie, les deux guerrières passèrent devant Aldanor qui terminait de natter laborieusement la chevelure auburn qu’elle n’avait pas eu le temps de démêler. Elle leur emboîta le pas à une distance prudente pour revenir vers le campement. Elle gardait les yeux fixés sur ses pieds, encore abattue par la méchanceté d’Oulichnitza. C’est donc au dernier moment qu’elle vit les Dames s’écarter du sentier pour laisser place à Anverion, flanqué bien entendu de Hu Micles et de Dricaion, partis s’ébattre au plus haut niveau de l’onde à leur tour.

La doctoresse se rangea vivement et imita Oulichnitza et Meli Ha qui s’inclinaient profondément au passage du divin monarque. Celui-ci, arrogant et satisfait, eut un signe d’entendement pour ses gardes mais, en apercevant Aldanor, il se fit glacial. Il leva l’index et la Capitaine flanqua avec une joie malsaine une bourrade à l’arrière du crâne de la pauvrette qui bascula en avant aux pieds de l’Incarné Suprême.

_À genoux devant le Dieu Roi, rugit-elle.

-Seules les membres de la Garde Royale et les Grandes Dames s’inclinent devant notre divin monarque, expliqua gentiment Meli Ha. Le reste du monde…

-Le reste du monde doit ramper, alors rampe ! Il ne suffit pas de garder les genoux serrés pour être une Grande Dame, Docteur ! cracha Oulichnitza hargneuse.

-La poupée t’aurait-elle contrariée, ma douce ? demanda Anverion sans un regard pour Aldanor.

La douce répondit d’un sifflement méprisant et d’un haussement d’épaules.

-Elle a du lui conseiller de manger cinq fruits et légumes par jour pour être en bonne santé, c’est cruel, ne put s’empêcher de badiner Hu Micles, qui évitait pourtant d’habitude soigneusement de prendre sa Capitaine pour cible de ses taquineries, y ayant récolté assez de torgnoles.

Cette fois il réussit à ne gagner qu’un regard noir et sanglant que le roi interpréta tout de suite, devinant la cause de l’irritation de la belle Incarnée.

-Oh je vois, je vois… Pauvre Nitza. Tu t’enverrais vraiment n’importe quoi, quand même. 

Et pendant ce temps, la n’importe quoi susdite, à quatre pattes dans la poussière, ravalait son humiliation et ses larmes.

Elle retrouva un peu de gentillesse auprès de Temox, Geneio et Morgiane à qui elle raconta l’incident. Alors que les deux assistants, après avoir réconforté de leur mieux la jeune femme, partaient en quête du souper, elle souffla au sage médecin :

– Je crois qu’Oulichnitza me déteste.

– Croyez-moi, parmi les Quatre, c’est elle qui sera votre meilleure amie.

– Réjouissante perspective… Meli Ha pourtant semble bienveillante.

– Elle semble, oui, elle semble. Mais vous avez trop de charmes pour qu’elle vous tolère trop longtemps parmi les proches de notre Dieu et Roi.

– Serait-elle éprise de lui ?

– De lui ? Non. De sa couronne, ma chère, de sa couronne. Et toute rivale potentielle sera éliminée sans pitié.

– Rivale ? 

La jeune femme éclata de rire.

-Seigneur Docteur, croyez moi, j’aimerais mieux manger votre barbe que de finir dans le lit d’Anverion !

-Prenez garde, elle est indigeste, badina-t-il à son tour. Sans offense, ma Dame, je vous sais incapable d’une telle chose, mais une femme comme elle ne peut comprendre l’idéal ancien de vertu et d’honneur qui est le vôtre. Quant à son boute-en-train de frère, derrière ses airs nonchalants et primesautiers, elle le tient tout entier au service de ses ambitions matrimoniales. Et Dricaion, s’il épargne soigneusement chaque mot, c’est pour en déverser davantage dans l’oreille de Chenas le soir venu.

-Le Premier Conseiller ? Ne fut-il pas le Mentor du divin ? Il jouit pourtant de toute la confiance et l’affection dont Anverion est capable…

-Oh, ce fut le cas… un temps. Lorsque que cette brute fut nommée Gouverneur du Prince, je vous parle de ça, cela fait bien, oh, presque trente ans… Oui, j’étais depuis deux ans auprès de lui quand il est arrivé, je me souviens d’une affaire… Et les premières extravagances de l’Obscur… Bref, Chenas se voyait déjà conducteur d’un roi fantasque et influençable, régnant de fait sur Guensorde.

Mais quand Anverion est parvenu à l’âge d’homme, il a voulu gouverner sans premier ministre ; Chenas s’est vu écarté, par degrés, du pouvoir politique auquel il aspirait tant. Son emprise sur le roi se désagrège insensiblement ; il se voit exclu de sa confidence, il enrage, il est prêt à tout pour conserver des bribes d’ascendant sur notre souverain bien-aimé, et voilà pourquoi il l’espionne sans vergogne. Il tâchera sans doute d’ailleurs de faire de vous l’un de ses agents.

-Cela me chagrine pour notre Dieu et Roi, en fait.

Elle expliqua au Premier Médecin, déconcerté.

-Oui, à mon égard, il est parfaitement… Enfin, nous savons ce qu’il est, mais malgré tout, j’ai de la peine pour lui. Je pensais que tous ces gens étaient ses amis ; mais tous cherchent à l’abuser, ou à profiter de lui.

-Ne vous y trompez pas, mon enfant. Chacun mourrait avec joie et sans hésiter à son service; si leurs ambitions sont indignes, leur dévotion au Divin, elle, est pure et entière.

-N’y-a-t-il donc personne dont l’affection pour lui soit sincère parmi ses proches ? À part vous, bien sûr.

-À part un vieillard impuissant ? Comme je vous le disais, Oulichnitza. Elle est ce qu’elle est, mais elle l’est sans réserves, sans faux-semblant. Pour gagner son estime, prouvez-lui que votre dévouement à Anverion approche le sien ; là, alors, vous serez son amie, sans jamais le savoir.

Aldanor resta songeuse. Elle qui ne savait que rire et soigner se sentait bien naïve et bien démunie devant de ce magma infect et fascinant de faim de pouvoir et de soif d’affection, d’appétits de richesses et d’altération religieuse. Dans le petit château de son père au sein d’une montagne, la dissimulation, l’ambition et le complot n’avaient pas cours.

Les Markan avait dirigé leur modeste domaine de rocaille et de vallées sans conteste et sans rivalités d’aucune sorte depuis l’Ultime Guerre Céleste jusqu’à l’Invasion Noire. Lorsque les sorciers d’Au Delà des Mers avaient ravagé et conquis une Estivie bien trop isolée, leur rôle héroïque dans la résistance et la libération avait valu à la famille d’Aldanor l’adoration des Estiviens et les honneurs de Guensorde. Mais là s’arrêtait leur influence ; le grand-père de la doctoresse, paré du titre de Sauveur de l’Est, était retourné sur son rocher pour n’en plus bouger. Conquêtes, argent, pouvoir… tout cela n’avait pas beaucoup de sens pour un Markan, alors qu’on pouvait avoir la roche sous les pieds et le vent dans les cheveux, les esquilles de lumière dans les cascades et les effluves entêtants de pin, le fer de la mine pour argent, pour or le miel des ruches.

Le seul exemple de dirigeant qu’Aldanor avait eu était son père. Oh, elle savait les noms et exploits des Divins du temps passé, depuis Ithaquion le Premier jusqu’au père d’Anverion, Hallouís l’Explorateur. Elle avait salué les trois grands seigneurs Incarnés de la côte estivienne lors de visites protocolaires ; elle connaissait certains des Tamaig, les princes-marchands des sables (soporifiques à mourir) dont les tribus nomades arpentaient le désert séparant la mer des montagnes. Mais de véritable meneur, il n’y avait que Maenek Markan à ses yeux. Quel contraste entre sa manière de tenir le sceptre et celle d’Anverion !

En voyant passer au loin le jeune dieu arrogant qui secouait ses cheveux d’or puis, soudain espiègle, envoyait dans un éclat de rire une bourrade affectueuse à Dricaion, elle se demanda ce qui pouvait prévaloir chez lui. Elle posa la question à Geneio qui contemplait également la silhouette du roi devant eux. Il soupira.

-J’ai tâté son pouls chaque matin pendant trente ans, Docteur Markan. Je ne sais toujours pourtant pas ce qu’il y a dans le fond de son cœur.

Mais partout dans le camp s’agitaient pensées, émotions, désirs, intentions, rêves et regrets. Et quelque part, il y avait une Idée.

Lire la suite

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :