Chapitre 6

Chapitre 6 "Une voie souveraine"

Résumé du chapitre précédent

Le Dieu Roi est à la fois la clé de voûte, l’autel et l’ostensoir du monde. Mais il n’y est pas seul. Autour d’Anverion gravitent, éblouis et errants, de nombreux éléments, dont l’existence est bouleversée par sa proximité. Et même lui ne peut l’oublier…

Malleor, le timide Incarné capitaine des bâtisseurs du onzième régiment, se hâtait vers les tentes attribuées à sa compagnie. D’ordinaire celle-ci marchait en bon ordre derrière lui, mais aujourd’hui, sa troupe joyeuse et bohème cavalait à toute allure sans la moindre discipline, le paquetage à l’épaule. Malleor savait qu’il aurait dû intervenir ; si l’un de ses supérieurs apercevait cette sarabande, il serait bon pour le fouet, ou pire, la dégradation. Mais il laissait faire, ses gars étaient trop heureux de rentrer enfin, et lui, perdu dans ses pensées.

Ou pourrait-il bien avoir mal ? Il fallait que sa douleur imaginaire reste digne, voire même glorieuse. Je me suis tordu la cheville ? Non, il passerait pour un maladroit, et puis il oublierait systématiquement de boiter. Mal à la tête ? Certainement pas, il devrait avaler une décoction infâme de racines de quelque chose. Et puis, il ne fallait pas que cela soit trop grave ; les simulateurs de l’armée d’Anverion, faux malades préférant le calme des hôpitaux au tumulte des champs de bataille, risquaient l’exécution pure et simple. Ah, on ne trouve pas si facilement un bon prétexte pour se retrouver en présence de celle qu’on aime.

Car Malleor était amoureux. Avant de quitter l’ensemble de l’armée guensordaise pour la longue mission de construction des ouvrages d’art sur le Loý, il rôdait le plus souvent possible autour de la tente d’infirmerie, pour tâcher de l’apercevoir. Il n’avait jamais osé lui parler ; mais s’il se prétendait blessé, peut être que ce serait elle qui le soignerait, et là, il n’aurait plus qu’à… Qu’à quoi, d’ailleurs ? Contrairement à ses camarades, elle l’impressionnait beaucoup, la jeune Morgiane. Certains se moquaient des borborygmes gutturaux qui lui servaient de mots ; d’autres se détournaient de sa face mutilée, mais Malleor admirait ses yeux, son courage, son intelligence et son dévouement à Dame Markan.

Il venait de se décider pour un mal d’épaule attrapé en soulevant un tronc d’arbre, rien que ça, quand le cor de rassemblement retentit une fois. Il attendit le second signal, qui indiquerait quel ensemble était attendu sur la plaine. Tout le camp tendait l’oreille. Et ce fut les bâtisseurs, tous régiments confondus, qu’on appela.

 Bon, ben, compagnie, demi-tour.

Un concert de grognements, de quelques jurons et d’exclamations surprises s’éleva.

Moi aussi j’ai envie d’un bain, d’un bon lit et d’une belle cuisse de poulet dorée, messieurs-dames, mais vous connaissez les ordres. Alors en avant, marche !

Les récriminations continuèrent. Si Malleor était un excellent constructeur, sa timidité et sa réserve l’empêchaient d’être un meneur d’hommes suffisamment autoritaire.

Mais finalement tous se regroupèrent sur la plaine au sud du campement. Les hommes du onzième n’étaient pas les seuls à pester. Qu’est-ce qu’on pouvait bien leur vouloir encore ?

En se rangeant auprès de ses pairs, il constata que la grogne était générale. Le Premier Ingénieur Stroitel, au lieu de faire face à ses troupes pour discourir comme elles s’y attendaient, se trouvait au premier rang. Malleor remarqua, mauvais signe, que son aide de camp portait plusieurs immenses parchemins, des plans selon toute vraisemblance. Et s’il y avait des plans, c’est qu’une construction était en route.

Les cuivres des trompettes éclatèrent furieusement à l’ouest, couvrant les murmures du corps des bâtisseurs. Les deux mille deux cent hommes tournèrent la tête avec surprise et s’agenouillèrent vivement d’un même mouvement. Lancé au grand galop sur la plaine, son manteau flottant derrière lui, dans toute sa superbe, c’était le Dieu Roi lui même qui venait les haranguer. À son apparition, plus un bruit, plus un geste. Ralentissant à peine, il passa devant sa troupe, un bras levé, debout sur ses étriers.

 Bâtisseurs ! cria-t-il. Ingénieur, commandants, capitaines, sergents, soldats ! MES SOLDATS !  DEBOUT ! 

Il fit demi-tour pour se placer de manière à être vu de tous. Il fit cabrer légèrement son cheval une fois arrêté et repris son discours :

Debout, Mes Sires et Mes Dames, droits et fiers, portez vos têtes hautes, car les vainqueurs aujourd’hui, c’est vous ! La victoire sur Ci’Max, ce n’est pas celle de la flèche et de l’épée, mais du marteau et de la scie ! Cette victoire, bâtisseurs, c’est la vôtre !

Un frisson de gloire parcourut l’assemblée, insufflé par la voix puissante d’Anverion. Ils se regardaient, hochant la tête, souriant, gonflant la poitrine, ragaillardis par les félicitations de leur Dieu.

Vous avez soumis un ennemi plus terrible que l’homme, vous avez soumis le fleuve lui-même. Par l’esprit, la force et la discipline, vous l’avez plié à votre volonté ! Vous avez enchaîné l’eau ! De ce prodige, soldats, je vous félicite, et Guensorde derrière moi vous acclame !

Ce furent les bâtisseurs qui éclatèrent en acclamations, aux grands cris joyeux de « Guensorde ! Guensorde ! Anverion ! », complètement enivrés de fierté et ne pensant plus au repos. Au diable les lits, les filles et la viande dégoulinante de graisse ! Les mots du Divin vous tenaient bien plus chaud à l’âme.

Vous avez prouvé, seuls sur les hauteurs glaciales, dans les bois obscurs et les marais putrides, votre bravoure, votre savoir-faire et votre détermination. Je les reconnais, et je les admire ! Je suis fier d’avoir derrière moi des hommes tels que vous.

Mais si la preuve de votre valeur n’est plus à faire, je vais devoir de nouveau y faire appel, sans tarder. Je sais que vous n’aspirez qu’au repos, au confort et à une cuisse de poulet dorée, mais…

Les cris de joie s’interrompirent.

Mais je sais aussi que vous portez en vous des ressources de courage infinies ; et vous allez devoir y puiser, car j’ai à vous confier une nouvelle tâche. Le Premier Ingénieur Stroitel m’a informé qu’au nord ouest d’ici se trouve une petite île, près de laquelle un passage à gué serait possible pour toute l’armée. Si vous, bâtisseurs, montrez assez de diligence à contenir les éléments une fois de plus, nous pourrons foncer sur Atla sans tarder.

Il était rare qu’Anverion explique ses plans de conquête, à de simples soldats qui plus est. Mais pour les renvoyer à la peine, il devait leur donner plus que des flatteries.

Si nous passons, vous resterez en arrière pour une semaine de relâche pendant que nous marcherons. Si nous passons, votre solde du mois sera triplée ; et chacun d’entre vous sera décoré de l’Ordre de l’Aster Neos. Si nous passons, vous aurez plus que mon estime, vous aurez mon admiration. Soixante mille combattants comptent sur vous, Guensorde compte sur vous, JE compte sur vous !

La troupe se ragaillardit. Le long repos, l’argent, la gloire militaire et surtout la responsabilité que le jeune roi, tribun consommé, leur évoquait, fortifiaient leur détermination. L’armée du Dieu Roi, préparée depuis des années à cette campagne monumentale, avait développé pour son meneur suprême une adoration éperdue. Et décevoir Anverion… La honte absolue pour un soldat.

« Il a raison ! On y va ! Qu’est-ce qu’on attend ? Bougez-vous ! Ouais ! » couraient maintenant parmi l’assemblée conquise.

L’orateur vit qu’il l’avait emporté. Satisfait, il s’octroya un dernier effet de manches. Il fit reprendre le galop à son cheval et caracola devant les hommes enthousiastes.

Bâtisseurs ! Vous me comblez ! Allez, et faites ma volonté ! Je vous promets des récompenses dont vous n’aurez jamais osé rêver ! Moi, Anverion de Guensorde, je porte en moi la flamme qui illuminera le monde, mais c’est ensemble que nous la ferons jaillir, tourbillonner, emplir l’immensité ! Que mes ancêtres vous protègent ! Marchez, bâtisseurs ! 

Et il fit le tour de l’assemblée déchaînée par les vivats et l’allégresse.

L’Idée, qui avait germé des graines plantées d’une main autoritaire –

Vraiment !

Pourquoi ?

Sans lui…

– pourrissait alors dans le terreau fertile du cerveau.

Non…

Quoique.

C’est trop…

C’était une Idée folle.

Nulle folie ailleurs dans le camp, malgré l’ordre de marche forcée tombé le soir même. Anverion avait habitué son armée à se tenir, même en période de relâche, sur le qui-vive. De manœuvres aléatoires en déplacements imprévus, il avait réussi à maintenir chez l’ennemi, mais aussi chez son état-major et toute son armée une ambiance d’attention perpétuelle. Ils ignoraient toujours ses desseins, et ainsi des périls. La rumeur avait bien couru que l’on marchait à la bataille. Au lieu de distiller dans la troupe le venin de la peur, elle avait au contraire ravivé les cœurs las de repos. Les soldats marcheraient.

Le matin même, les tentes étaient repliées, les chariots chargés, les hommes armés et les chevaux harnachés. L’armée toute entière à l’exception des bâtisseurs déjà absents était prête à partir. Sachant qu’aucun ennemi ne pourrait le surprendre avant les environs d’Atla, encore à quelques jours de marche, le Dieu Roi avait décidé que le corps d’élite du régiment royal formerait, pour une fois, l’avant-garde. Lui même et ses Quatre, derrière quelques éclaireurs partis par petits groupes un peu à l’avance, chevaucheraient en tête, suivis de l’état-major, de la petite garde et du reste de la Cour de Campagne, savants et diplomates. Le soleil terminait son ascension quand Aldanor se jucha sur son cheval et vint se placer près des carrioles fermées des Érudits. Sur les douze Seigneurs et Dames de l’Esprit dont elle devait se rappeler qu’elle faisait partie, seuls quatre avaient choisi de chevaucher.

Le Dieu Roi préfère voir ses lettrés à l’étude. Il est plus facile d’examiner des plans et des rapports depuis l’intérieur feutré d’une voiture, aussi inconfortable puisse-t-elle être, lui expliqua Temox en arrangeant des coussins derrière son vieux maître qui soupirait.

Alors que pour une fois, nous autres géographes avons le droit de sortir, plaisanta le Seigneur Naksha, l’un des maîtres des cartes. Cela nous semble curieux de voir que les plaines ne sont pas hachurées d’encre jaune comme nous les dessinons.  Mais vous, Seigneur Docteur, qui nous recommandez à tous des exercices réguliers et modérés, n’êtes-vous pas tenté par une promenade à cheval ?

Je recommande de saines promenades, mon ami, répondit Geneio. Et une saine promenade se fait sur ses deux pieds, le dos relâché, et l’esprit au repos, non pas juché sur une bête dangereuse à ses extrémités et inconfortable en son milieu.

Morgiane approuva d’un grand signe de tête. N’ayant jamais appris à monter avant de rencontrer Al, elle était une piètre cavalière et se maintenait en équilibre précaire sur le dos de son poney.

Montez donc avec nous, ma petite. Nous vous ferons travailler vos lettres, tenez, lui proposa le Seigneur Médecin.

Elle hésita un instant. La perspective d’être secouée sur sa bête pendant des heures lui semblait aussi peu réjouissante que celle d’être ballottée dans les méandres infinis de l’alphabet guensordais. Pour finir, elle choisit tout de même la plume et lâcha ses rênes pour se réfugier in extremis dans la carriole.

Les cuivres sonnèrent l’ordre de départ, et un roulement de tambour puissant, martial, qui vous prenait aux tripes et aux jambes, accompagna la marche.

Dans la plaine, l’armée s’étira comme un nouveau fleuve, aux couleurs plus vives, illuminé par les reflets de l’acier des armes et des boucliers, hérissé d’étendards verts et bleus. Ceux-ci portaient des symboles blancs complexes, uniquement destinés à leurrer l’ennemi. En réalité, la signification des drapeaux se trouvait dans l’organisation des teintes entre elles et pas dans les broderies, ce qui n’ôtait d’ailleurs rien à leur magnificence inutile.

Parfois, entre les immenses taches aux mêmes couleurs des uniformes des militaires, on distinguait les nuances plus sombres des corps des spécialistes en gris, noir ou brun, et celles, ternes et bigarrées, des prisonniers et des esclaves que le Dieu-Roi entraînait à sa suite, chargés des tâches pénibles et ingrates.

Si les guerriers captifs étaient bien traités, soldats aguerris dont Anverion espérait faire basculer les allégeances fragiles, les serfs survivaient à peine, et on ne leur conservait ni dignité ni considération, simples bestiaux condamnés à creuser les latrines et servir les ambitions du divin monarque.

L’avancée était rapide. On arriverait au campement idéal, situé non loin du point de traversée, signalé par les éclaireurs, à la tombée du jour. Après une pause déjeuner brève et frugale, la troupe se remit en marche, Geneio somnolait dans la voiture appuyé sur son assistant, et Aldanor et Morgiane écoutait le Second Maître Architecte vanter les beautés sans pareilles des ruines immémoriales du temple d’Oryoshiwa qui se trouvait bien au Nord de là.

Gayos, l’aide de camp, redescendit soudain la cohorte au grand galop :

Sires Docteurs ! Sires Docteurs ! Venez vite !

Geneio redevint soudain vif et alerte.

Le Roi ?! 

Non, le Seigneur Dricaion, il est blessé. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Le roi veut un médecin, tout de suite.

Et en effet, la troupe ralentissait pour finir par s’arrêter dans un murmure de surprise. La trompette sonna la halte et les tambours s’interrompirent.

J’y vais, Seigneur Fóros, proposa Aldanor.

Je vous rejoins dès que j’aurais trouvé une… , il soupira. Une monture. Vous saurez quoi faire de toute façon, ma chère enfant, n’est-ce pas ?

Elle répondit d’un doux sourire aux encouragements de son mentor et remonta le long de la troupe à la suite d’un Gayos affolé. Sur le bord de la route, Dricaion était allongé, entouré par ses pairs de la Garde Royale et son Roi, seul resté monté. Meli Ha s’était agenouillée près de lui et lui tenait la main. La doctoresse sauta à bas de son cheval et demanda à la cantonade :

Que s’est-il passé ?

Il est descendu de cheval sans y penser, fit Hu Micles moqueur, tout à fait insensible à la souffrance palpable de son camarade.

Où est-il tombé ?  demanda la soignante en s’approchant du blessé.

Par terre, reprit le persifleur.

Sur le dos. Je crois qu’il a voulu se rattraper d’une main, je n’ai pas bien vu. C’est allé très vite, dit Oulichnitza presque aimable.

Aldanor s’approcha de Dricaion au souffle coupé, très pâle, des gouttes de sueur perlant sur son front et le regard encore plus noir que d’habitude.

Où avez-vous mal, Seigneur Dricaion ?

Dos. Épaule. Le ventre.

D’accord. Je vais enlever votre surcot pour pouvoir vous examiner. N’hésitez pas à me dire si je vous fais mal, d’accord ?

Tiens, la poupée va déshabiller un homme pour la première fois de sa vie ! Tu en as de la chance, Dricaion.

Je suis plus habituée aux hommes nus et gémissants que vous ne le croyez, Dame Oulichnitza. Peut être même plus que vous.

La Capitaine ébouriffa brusquement les cheveux de la jeune femme avec un semblant de sourire.

Oulichnitza ! la gronda alors Anverion. Nous sommes pressés ! Laisse travailler le docteur.

Aldanor masqua sa surprise. C’était bien la première fois que le roi lui donnait son titre et pas le surnom ridicule dont il l’avait affublée. Le sourire de Meli Ha s’affadit aussi.

Une fois Dricaion torse nu, elle examina son bras droit figé dans une position anormale, légèrement écarté. L’articulation était descendue et saillait violemment hors de son axe.

Hmmm, le signe de l’épaulette. Vous ne pouvez pas écarter ni rapprocher le bras le long de votre corps n’est-ce pas ?

Et nous avons là une superbe luxation antéro-interne, constata d’un air désabusé Geneio qui venait d’arriver au grand trot, agrippé à la crinière de son cheval, suivi de Temox et Morgiane pas plus fiers. Il va falloir me remettre tout ça à sa place, je le crains.

Le Seigneur Chenas, que beaucoup soupçonnaient d’être le véritable père du blessé, était resté un peu en retrait. Il apostropha le Roi.

Votre Altesse ! Nous sommes arrêtés en rase campagne, et pressés par le temps. Il nous faut repartir. Plus tard, les pansements et les potions !

Anverion acquiesça, et s’adressa à son Premier Médecin :

Combien de temps pour qu’il puisse remonter ?

De suite, grommela un Dricaion un peu trop arrogant en essayant de se redresser et en échouant lamentablement, la douleur le clouant au sol.

Il faudrait attendre que les muscles soient refroidis avant de procéder à la réduction. Probablement appliquer un onguent anesthésique également, afin de réduire la souffrance de l’opéré. Et poser une écharpe afin de permettre une bonne immobilisation. Docteur Markan, votre opinion ?

Je pense qu’une demi-heure devrait nous suffire. Avec un massage délicat d’huile de menthe poivrée, de clous de girofle et de graines de piments, les muscles se détendront plus vite et l’anesthésie sera plus efficace. 

Elle se releva.

Vous êtes optimiste, ma chère enfant, bien optimiste. Les Incarnés sont moins sensibles aux principes actifs que les hommes, et leurs os plus solides sont plus complexes à manipuler.

Nous n’avons pas une demi-heure, Votre Altesse, reprit l’insensible Chenas. Attachez-le sur son cheval et qu’on en finisse. Ou repartons sans lui.

Anverion sembla hésiter. Il n’aimait pas abandonner un de ses hommes, l’un de ses Gardes Royaux et amis qui plus est, sur le bord de la route. Mais son irascible Premier Conseiller n’avait pas tort.

Il vaut mieux intervenir tout de suite, pour éviter les complications. Nous nous en occupons, Votre Altesse, intervint Aldanor à nouveau dans son élément. Dans une heure maximum il vous rejoindra à l’avant-garde, avec un bras comme neuf et un grand sourire.

Dricaion sourire, ça serait une première. Ça va aller, gamin ? demanda le roi au garde à terre, de quinze ans son aîné.

Ce dernier acquiesça avec une grimace. Médecins et assistants restèrent seuls auprès de lui alors que la colonne s’ébranlait.

Morgiane fouilla dans la sacoche suspendue à la selle de sa maîtresse, en tira un pot à onguent soigneusement fermé et le déboucha. Une odeur suave, mais trop ténue, s’en échappa. Elle le présenta à Aldanor; il était presque vide. Temox vint à son secours.

Il doit nous en rester, à nous. Je vais regarder.

Il aida d’abord son maître à descendre de cheval puis se mit à chercher frénétiquement.

Aldanor regardait ses pieds, honteuse.

Allons, ça n’est pas grave, voyons, pas grave du tout, fit le vieil homme. Mais n’oubliez pas de toujours renouveler vos topiques à la première occasion. Surtout les basiques comme celui-ci. Vous pourrez travailler dans ma tente, si vous le souhaitez. Ce sera très amusant !

Il examina Dricaion, qui avait fermé les yeux. Il promena légèrement ses doigts sur la saillie, lui arrachant un rictus, manipula l’épaule avec précaution en marmonnant dans sa barbe qui repoussait timidement.

Oui, oui, ici aussi nous allons nous amuser. Seigneur Dricaion ?

Hmpf ? grogna l’intéressé.

Comment évalueriez-vous la douleur que vous ressentez ?

Hmpf,  expliqua-t-il.

Le vieux médecin soupira.

Il faudra être un peu plus explicite, mon cher. Le médecin et son patient se doivent de parler, car c’est ensemble que nous luttons contre la maladie. Alors ? Plutôt diffuse, aiguë, brûlante? Comme un coup de lame ou une déchirure ?

Ça, oui, se força finalement Dricaion.

Bien, bien, c’est donc bien une luxation. Nous allons appliquer une pommade qui atténuera les sensations sur votre bras ; puis une fois que celle-ci aura fait effet, clac ! Nous le remettrons en place.

Nous n’allons pas vous mentir, Seigneur, la manipulation ne sera pas plaisante, expliqua Aldanor à son tour en enfilant l’une de ses innombrables paire de gants.

Devant le regard étonné de son patient, elle lui expliqua :

Malgré tout, l’onguent que je vais vous appliquer est efficace. Je ne tiens pas à perdre la sensibilité de mes mains en le posant. Nous y allons ? Merci, Temox.

Geneio s’était installé derrière Dricaion, à genoux, et maintenait contre lui le dos du garde. Sa consœur commença à masser le biceps par mouvements circulaires, tâchant de faire abstraction de ses sursauts de douleur. Lorsqu’elle remonta vers l’épaule blessée, il ne put retenir un long soupir. Malgré la crainte qui l’étreignait souvent en présence du Roi et de sa suite, elle retrouvait peu à peu ses habitudes médicales.

J’ai l’habitude de parler à mes patients, Seigneur Dricaion. J’espère que ça ne vous ennuie pas. Ne vous inquiétez pas, en revanche, je n’ai pas l’habitude qu’ils me répondent. Là, là, tout va bien.

Ses mains s’affairaient maintenant sur l’épicentre de la douleur, là ou l’articulation s’était désaxée.

Si j’avais la drôle d’idée d’appuyer un peu plus fort, vous vous évanouiriez sans doute, vous savez. Ce qui nous simplifierait ma foi drôlement la tâche pour la suite. Et me permettrait d’ailleurs de mettre en place un protocole de réanimation avancée, Wareegga sait que je les aime. Ne voulez-vous pas vous évanouir ?

Dricaion, pince sans rire, secoua la tête. La jeune femme terminait son massage autour de l’omoplate et vers le pectoral. Déjà les muscles se relâchaient, s’engourdissaient.

Allons, ça resterait entre nous. Nous dirons à vos petits camarades que vous vous êtes ri de la souffrance, et que vous racontiez des histoires drôles pendant l’opération, si vous voulez.

Le garde eut une grimace presque amusée.

Moi ? Ben voyons.

J’ai terminé le massage. Dans quelques minutes tout votre bras sera comme inerte. Nous procéderons à la réduction de la luxation. Seigneur Fóros ? 

Elle interrogea du regard le vieux praticien auprès d’elle. Il secoua la tête.

Oh, c’est un sport de jeunes, ça ! Temox maintiendra notre ami et Morgiane l’aidera. Quant à moi, j’admirerais. J’aime tant voir travailler les autres. 

L’assistant fit allonger le patient sur le dos, une main sur son torse et l’autre sur sa gorge, prêt à l’empêcher de bondir. Morgiane lui tenait les jambes. Aldanor près de lui lui fit plier le coude, le tenant d’une main et saisissant son poignet de l’autre. Elle lui souleva légèrement le bras alors qu’il gémissait, l’alignant au plus près du corps. Puis elle éleva le membre ainsi positionné jusqu’à ce que la main d’un Dricaion haletant se trouve derrière sa tête. Elle plaça sa propre main sous l’aisselle du garde, et tirant sur son coude, exerça une traction vers le haut et l’extérieur. Un cloc de bon aloi … Poussant un affreux juron qui émut même Morgiane, Dricaion sentit glisser ses os les uns contre les autres et se remettre à la place que la nature leur avait assignée.

Et voilà ! Je suis navrée de vous avoir fait mal, mon Seigneur, mais croyez-moi, je connais des méthodes bien plus douloureuses pour obtenir le même résultat.

Morgiane lâcha le garde pendant que Temox le relevait avec douceur, et le prévenait :

N’essayez pas de bouger votre bras tout de suite. Nous allons l’immobiliser le long de votre corps, puis vous poser une écharpe.

Les deux assistants plaquèrent le bras de Dricaion déjà calmé contre son torse et l’enveloppèrent de bandages. Geneio vint examiner la solidité de la bretelle ainsi formée, puis satisfait, libéra l’Incarné pansé et un peu soulagé en le prévenant de ne pas faire d’efforts de la semaine, sans y croire lui-même. La bataille venue, il savait qu’il saisirait son bouclier en gémissant, endurant le supplice et risquant la rechute, plutôt que de ne pas suivre Anverion à l’assaut. Les médecins eurent beau l’interroger sur la douleur au ventre qu’il avait évoquée, il ne voulut ni répondre, ni même se laisser examiner plus longtemps.

L’après-midi se terminait doucement. Le rythme de la marche avait ralenti, et, lassés de leurs parchemins, Morgiane et les Seigneurs de l’esprit avaient déserté la voiture pour flâner le long de la route, auprès des cavaliers, profitant de la douceur des rayons du soleil presque déjà déclinants. Seuls le Premier Médecin et son assistant restaient dans la carriole, bercés par son lent cahotement. Temox saisit tendrement la main de son maître.

Mon Seigneur ? Ne crains-tu pas parfois que Dame Markan ne puisse prendre ta place ?

Si je le crains, mon ami ? Mais je ne le crains pas, je l’espère ! Elle est fort talentueuse, bien qu’un peu brouillonne, encore trop naïve, mais je n’hésiterais pas à lui confier notre Anverion. Ah, si seulement… Je pourrais me reposer, peut être enseigner un peu, qui sait. Quitter la Cour... rêva-t-il à voix haute en attirant la main de Temox sur ses lèvres. Et enfin m’occuper de toi.

Quitter la Cour ? Même si notre Dieu et Roi te laissait partir, tu ne pourrais pas vivre sans lui. 

Geneio eut une moue.

Quant à t’occuper de moi…

L’assistant sourit et embrassa tendrement le Docteur.

Tu l’as toujours fait..

 Ses lèvres glissèrent de sa bouche à sa mâchoire.

Tu vas continuer…

Il parsema son cou de baisers légers

Et si je t’entends dire que tu es trop vieux…

Il claqua doucement des dents.

Je te mords !

Et la carriole de cahoter de plus belle.

La suite…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :