Chapitre 7

Chapitre 7 "Sous la peau"

Résumé du chapitre précédent

Les épées seules n’assureront pas la victoire d’Anverion, et il n’y a pas que les combattants dont le Dieu-Roi exige bravoure et obéissance. Entre les guerriers aux bras puissants et les érudits à l’esprit aiguisé, les corps du génie militaire engagés dans la campagne de l’Ouest, eux aussi, sont les dépositaires du triomphe de Guensorde.

L’araignée dans la tête d’Anverion commençait à claquer des mandibules. Le franchissement du Loý s’avérerait moins facile qu’il ne l’avait imaginé. Peut être que faire fouetter Stroitel pour son enthousiasme excessif calmerait l’aranéide ? « Oui, mon Roi, il y a moyen de traverser, je vous l’assure ! » Moyen de traverser, vraiment ? Le passage à gué dont il avait rêvé était en réalité un bourbier infâme, un vaste marécage où peineraient ses hommes, où les chevaux déraperaient et les chariots viendraient s’enliser. Alors, certes, oui, les eaux étaient contenues par l’amas de détritus venus s’amonceler de chaque côté d’une petite île, elles s’écoulaient par filets ténus sur les côtés du barrage, inondant peu à peu la plaine; les bâtisseurs avaient consolidé l’obstacle naturel formé par les restes écroulés de leurs anciens ouvrages et préparé un sentier de planches instable et précaire ; mais il faudrait une journée de piétinements et de peines pour passer sur l’autre rive. Ce serait une armée hagarde, sale et épuisée qui prendrait pied du côté opposé du fleuve tout aussi peu accueillant ; qu’une troupe ennemie les y attende et…

Rien ne pourrait assécher le marais, ni soleil, ni travaux. Et malgré la bonne situation du campement proposé par les éclaireurs, établi au sec sur une colline en face du Loý, Anverion ne resterait pas dans ce lieu morbide où vrombissaient les moustiques au dessus d’une eau saumâtre. Suivi de ses Quatre et de Gayos, il renonçait à punir son Premier Ingénieur – pour le moment – quand il aperçut Aldanor, sacoche à l’épaule, et Morgiane sur les talons qui rôdaient près du pavillon royal. Une distraction !

À l’arrivée du Dieu Roi et de sa troupe, bonne élève, Aldanor s’agenouilla, tandis que Morgiane se recroquevillait carrément sur ses rotules, plus de peur que de respect. Anverion jeta un regard hautain à la doctoresse :

Ça progresse un peu, je vois. Qu’est-ce que vous venez faire ici, ma poupée ? Je ne vous ai pas fait appeler, que je sache ?

Je cherche le Seigneur Dricaion, Votre Altesse, répondit-elle en levant ses yeux candides vers le monarque.

Dricaion ?

Il se tourna vers son ami.

Qu’est-ce que tu lui veux, à ma poupée-jolie ?

Rien.

Il faudrait que je regarde votre épaule, Seigneur Dricaion. Que nous refassions l’écharpe si besoin, et j’ai apporté un onguent pour soulager la douleur.

Rien demandé, lâcha le garde avec une œillade orageuse.

Seigneur, je ne peux pas juste vous laisser ainsi… Il faut surveiller votre blessure, continuer les soins… S’il y a des complications osseuses ou vasculaires…

Comme elle est mignonne, elle se fait du souci pour le tendre Dricaion ! ironisa le roi. Tu veux que ma poupée vienne te câliner un peu, gamin ? Je te la prête.

Le gamin en question répondit seulement par un grognement sourd. Aldanor allait bondir sur ses pieds, définitivement outrée.

Je ne suis pas une…

Mais Morgiane l’avait agrippée par le bras et la tirait désespérément vers le bas.

Votre monstre est moins bête que vous, poupée, même si vous êtes plus décorative. Qu’est-ce que c’est donc que ça ?

Anverion saisit la muette livide par le front et contempla sa face mutilée. La doctoresse le fustigea d’un regard haineux, mais rassembla toutes ses forces pour contenir sa colère et s’adresser à lui avec déférence.

Mon assistante, Votre Altesse. Elle est très habile.

Elle passa un bras protecteur autour de Morgiane. Si elle pouvait encaisser les brimades de l’infect monarque, elle ne permettrait pas que son amie les subît aussi. Les deux femmes restèrent enlacées à terre, frémissantes qui de peur, qui de rage.

Et bien, gardez cette horreur si ça vous chante,

Aldanor se crispa.

Mais loin de mes yeux. Je ne veux plus la voir.

Cela ne se reproduira pas, c’est promis, rassura-t-elle, plus son assistante que son roi.

Et, Dricaion ? Va donc voir la vieille barbe. Après tout, il est possible que tu aies besoin d’un médecin.

Et sur cette dernière pique, il entra dans sa tente suivi de trois de ses Gardes, ravis de la petite scène. L’araignée dormait maintenant. Car c’est ainsi qu’Anverion, en infligeant la souffrance, soulageait la sienne. Il avait dans son palais plusieurs jouets à l’instar d’Aldanor, issus de tous horizons. Chaufferettes d’une nuit piochées dans les bas-fonds et rarement retrouvées, seigneurs ruinés, anciennes maîtresses bien vite répudiées, ambitieux cadets de petites familles cherchant la faveur royale, dont il torturait à loisir les esprits et les corps. Certains s’en accommodaient, riant avec lui et endossant sciemment le rôle de bouffons en espérant mieux un jour ; ils finissaient souvent suicidés, épuisés de ricaner à leurs propres dépens, bien dépassés par la noirceur abjecte de l’humour d’Anverion. D’autres fuyaient, rarement loin, perdaient l’esprit, mouraient violemment ou à petit feu une fois le Roi lassé. Mais jamais encore il n’avait trouvé de jouet qui ne se brisât entre ses mains expertes.

Si Aldanor était d’une trempe inflexible qui ne laissait que peu de prise aux brimades et aux sarcasmes, Morgiane en revanche avait été violemment bouleversée par les paroles du divin monarque, qui l’avaient douloureusement atteinte. Sa respiration déjà difficile s’était faite haletante, l’air passait dans la canule avec un inquiétant sifflement rauque, et ses grands yeux si expressifs étaient inondés de larmes, alors qu’elles s’éloignaient du pavillon royal.

Viens, ma puce, essayons de trouver les tentes du onzième, d’accord ? Cela nous changera les idées, lui proposa Aldanor. Je te promets que désormais, tu n’auras plus affaire à eux. Je demanderai à Temox lorsque j’aurai besoin d’aide avec cette bande-là.

L’adolescente prit un air encore plus triste et fit mine de s’éloigner de sa maîtresse.

Non, non, bien sûr que je te garde auprès de moi. Tu m’aideras à soigner les autres patients, si on nous en donne, à préparer le matériel et tous nos petits mélanges. Mais je ne veux pas que le divin s’en prenne à toi, car je ne peux pas te protéger contre lui. Alors pour éviter qu’il ne te blesse, je te cache. Morgiane ? 

La muette ne fit aucun signe, ni des yeux, ni des mains, ni de la tête. Elle se contenta de fixer ses pieds en avançant.

S’il te plaît, dis moi quelque chose. Ne te laisse pas avoir par les grossièretés de cette espèce de monstre.

Elle releva brusquement la tête et se frappa la poitrine en entendant le dernier mot.

Je ne comprends pas ? 

L’assistante fit un cercle de son index au dessus de sa tête pour symboliser la couronne, esquissa près de ses lèvres déformées le geste de parler et secoua la tête en guise d’assentiment.

Oh non ! répliqua vivement Aldanor. Je te défends de dire, de mimer ou même de penser ça ! Anverion a tort ! Ce n’est qu’une…

Elle baissa la voix, n’étant pas vraiment partie pour chanter les louanges du Dieu Roi.

Une brute infâme et décérébrée. Tu n’es pas un monstre, toi ! La forme de ton visage ne définit pas ce que tu es.

Morgiane passa le bout de ses doigts sur la partie mutilée de sa face. Le nez avait été écrasé avec une rare violence, brisé en mille morceaux, et était profondément encastré dans la face, les narines épatées s’affaissant et s’engluant dans les restes de la mâchoire supérieure. Celle ci était déboîtée, tordue vers le haut du côté droit, avec de bizarres saillies à gauche. La mâchoire inférieure et le menton n’étaient également que rares vestiges. De profil, on aurait dit qu’il lui manquait la moitié du visage. Les coups qu’elle avait reçus ne lui avaient laissé ni dents, ni lèvres, et rien qu’un moignon de langue. Elle reprit son discours en tapotant la ruine qui lui servait de bouche et enlaça amoureusement Aldanor en secouant la tête dans un geste de déni.

Bien sûr que si, quelqu’un voudra t’embrasser un jour. La beauté ne fait pas tout, ma puce, tu sais. Bon, je ne suis pas experte, mais regarde. Notre Dieu et Roi, par exemple ? Il est tout à fait sublime, pas vrai ? Et bien, je ne crois pas qu’il y ait quiconque qui voudrait l’embrasser, autrement que par contrainte ou par calcul. Tandis que toi… Tes regards peuvent raconter des poèmes ! Crois-moi, ces grands yeux bleus là et cette silhouette gracieuse peuvent faire tourner bien des têtes.

Une tête avait tourné, déjà, et tournait de plus belle. Le Capitaine Malleor était rentré au camp après avoir entassé de jour comme de nuit des planches bosselées aux clous rouillés et des troncs d’arbres torves sur le barrage d’urgence. Il avait rassemblé tout son courage pour aller voir la damoiselle de ses pensées à l’infirmerie du onzième, uniquement pour apprendre qu’elle et Dame Markan avaient été envoyées au régiment royal pendant son absence. Il avait donc décidé, malgré l’ordre donné à toute l’armée de se maintenir en état d’alerte, de se soûler copieusement. Assis seul dans un chemin de traverse loin des regards, il n’en crut pas sa bière lorsqu’il vit passer deux silhouettes familières et manifestement égarées.

Morgiane ! Que ! C’est… Oh… Bonjour, Docteur Markan. Je ne pensais pas… enfin…

Le timide Incarné rougit.

Bonjour, Capitaine Malleor. Nous cherchons le secteur du onzième régiment… Avec ce plan de camp qui change tout le temps, impossible de retrouver qui que ce soit là-dedans.

C’est pour leurrer l’ennemi, Docteur, qu’il ne puisse jamais connaître la… le… l’organisation de nos troupes.

Et bien, les amies sont leurrées aussi, je crois. Nous voulions rendre visite à nos anciens collègues, mais nous voilà perdues.

Malleor voulut se relever vivement pour offrir ses services aux deux jeunes femmes, mais l’alcool le fit tituber ; et c’est d’une façon plus ridicule que chevaleresque qu’il se retrouva finalement en position perpendiculaire au sol.

Vous allez bien, Capitaine ?  s’enquit Aldanor en le considérant attentivement.

Il bredouilla une réponse confuse à propos de la fatigue, même si la boisson et la présence de Morgiane étaient plus coupables de ses gestes erratiques et de son élocution flottante que l’épuisement invoqué. Il finit par réussir à proposer aux jeunes femmes de les emmener jusqu’au secteur qu’elle cherchaient. Sur le chemin, Morgiane fit une série de gestes qu’il ne comprit pas.

Ah, oui, bonne question, traduisit la doctoresse. Dites-moi Capitaine Malleor, vous avez travaillé sur le passage, n’est-ce pas, puisque vous voilà tellement  »épuisé  »?

Le pauvre s’empourpra jusqu’à la pointe de ses cheveux noirs.

Oui, Docteur, Ma Demoiselle Morgiane… Avec les gars, on a bossé dessus jusqu’à… jusqu’à… tout à l’heure. On devrait pouvoir traverser dès que notre Dieu et Roi l’aura décidé.

Comment avez vous réussi un tel tour de force, dites-nous ? Nous avions cru le Loý redevenu infranchissable ?

Il n’y avait qu’un seul sujet avec lequel Malleor était à l’aise, et elles venaient de le lui offrir sur un plateau. Retrouvant son assurance habituelle quoique tout à fait relative, il expliqua minutieusement les plans, chacune des phases de leur exécution, les matériaux, la construction du passage lui-même. Aldanor remarqua qu’il ne s’adressait nullement à elle en parlant, et cette constatation la fit sourire.

Et, demain, à mon avis, pas trop tard, en tout cas, nous pourrons faire passer d’abord un premier groupe d’archers pour prendre place sur la première berge qu’on peut voir là bas, si, à votre droite, Damoiselle Morgiane, et ensuite les chariots…

Et comme le prévoyait le bâtisseur, l’armée passa, en bon ordre, mais non sans difficultés. Ainsi qu’Anverion l’avait pressenti, on déplora des chariots embourbés, des essieux disloqués, des chevaux qui glissèrent dont certains aux membres brisés qu’il fallut même abattre. Ce fut long, pénible, salissant. Une fois l’armée sur la rive nord, elle se traîna, hagarde et couverte de boue, jusqu’à un lieu de camp assez lamentable qu’en temps normal le Dieu Roi n’aurait jamais choisi.

Mais d’un ennemi, aucune trace, et si il voulait pouvoir repartir rapidement sur Atla, ses troupes devraient reprendre quelques forces. Ils pourraient être sous les murs de la ville dans deux jours ; il les savait modestes, mais bien défendus, et probablement renforcés depuis que la nouvelle de son arrivée s’était propagée. Le divin monarque ne pourrait espérer une capitulation aussi facile que dans le Sud.

En repensant à son approche sur Tirais, petite cité de la côte sud-ouest, il sourit.

Émerveillés par ses deux premières victoires, ravis de la chute de leur opulente et menaçante voisine, et terrifiés à l’idée de subir le même sort, tous les habitants étaient sortis de leurs demeures, et la ville entière, subjuguée, était venue à sa rencontre, ployant le genou devant lui en reconnaissant sa divinité et en acceptant sa souveraineté absolue.

S’il savait que la meilleure politique guerrière était de prendre un état intact, il savait aussi qu’il devrait tirer l’épée devant Atla. En devenant le quartier général de la coalition de Ci’Max, la ville avait perdu tout droit à la clémence, et son petit gouverneur stupide le savait fort bien. Anverion se bâtirait un palais sur ses ruines.

Les tambours qui rythmaient la marche de l’armée roulaient fiévreusement. Les troupes de Guensorde cinglaient au Nord à travers des champs moissonnés et des villages déserts. La vie semblait s’être suspendue dans les douces plaines ci’maxaises à l’approche des soldats. Bien loin d’en être inquiets, ils se réjouissaient au contraire d’inspirer une telle peur et leurs cœurs réclamaient le combat avec ardeur. Si les batteries n’avaient pas réglé pas l’amplitude de leurs pas, ils auraient couru. Seul l’état-major était nerveux. Les éclaireurs et les espions n’avaient pu décrire avec précision l’organisation de la défense d’Atla. Y avait-il eu des renforts de l’Ouest ou du Nord ? Non, certainement pas. Maintenant, la pitoyable coalition des cités rebelles du Grand Ouest écrasée, c’était chacun pour soi. Elles attendraient derrière leurs murs, priant pour la paix ou la chance qu’un autre écrase les guensordais. Mais qu’est-ce qui les attendait à Atla ? Des greniers pleins, des murs peu élevés, des hommes mal entraînés et des réfugiés, probablement des fosses creusées à la hâte et des épieux pour stopper la charge. Cependant, les généraux d’Anverion savaient aussi que leur ennemi disposait d’une armement lourd tel que balistes et catapultes. Mais comment comptaient-ils en faire usage ? Y avait-il des tourelles mobiles ? Ils allaient au rythme de l’avancée, de suppositions en suppositions, quand deux éclaireurs arrivèrent de l’est au grand galop.

Votre Altesse ! Une petite troupe à pied, aperçue à une heure d’ici, manifestement partie d’Atla. Une centaine, dirais-je.

Quoi ? Ils seraient assez fous pour venir nous harceler sur la plaine ? s’exclama Anverion.

Pas des soldats, je pense, Votre Altesse, intervint le second éclaireur. Ils progressent lentement, au hasard, ne semblent pas armés. Ils étaient trop loin pour qu’on distingue clairement ce dont il s’agit, mais ce serait des paysans que ça ne m’étonnerait pas.

Ha ha ha ! Atla commence à chasser les bouches inutiles, ricana le cruel Chenas. Leurs provisions sont peut être plus maigres que nous ne le pensions, mon Neveu.

S’ils viennent de la ville, nous pourrons les interroger sur les défenses. Mon Oncle, je vous laisse le commandement du gros de la troupe. Continuez à avancer plein Nord jusqu’au campement convenu. Je vais aller discuter un peu avec la populace. Soldats du régiment royal, avec moi !

Suivi de sa Garde Personnelle et des deux cent militaires qui composaient les forces armées du régiment d’Anverion – le reste étant composé des érudits, messagers, espions et serviteurs du Dieu Roi – le divin monarque tourna bride et s’élança au grand galop dans la direction indiquée par les éclaireurs.

En fait de bouche inutiles, c’était des bouches dangereuses qu’Atla avait expulsées hors de ses murs. La troupe de civils se traînait misérablement, hagarde, abattue, stupéfaite. Sur les fronts livides coulaient d’énormes gouttes de sueur, certains saignaient du nez ou exposaient une langue blanchâtre en râlant, soutenant leur ventre gonflé. On voyait apparaître sur les poitrines, que la fièvre avait dénudées, d’étranges tâches rosées. Certains dans la horde se tenaient droits, exhortaient les autres à avancer, mais leur lutte contre la prostration ambiante semblait déjà perdue. Sur un signe de leur chef, les soldats encerclèrent les malades qui s’arrêtèrent tout à fait.

Pitié… Nous sommes déjà mourants…

Nous ferons aucun mal…

Pitié, Seigneur…

Que Tanom nous protège ! 

Avez-vous un chef ? Quelqu’un de sain ?  fit Anverion d’une voix forte. Je veux l’interroger immédiatement.

Une robuste jeune femme déposa un enfant malade à terre et s’approcha du Dieu Roi à cheval, en écartant largement les mains. Ne sachant pas trop à qui elle avait affaire, elle s’inclina profondément en répondant.

Moye, Sire Vot’ Seigneurie. On est qu’des gens des villages de la rivière Né, quéque z’uns d’aut’es coins aussi, rendus à Atla pour éviter les pillages, et les morts et les viols. Mais y’en a d’nous autres qui sommes dev’nus malades, aussi nous z’ont mis déhors comme des misérab’, Sire Vot’ Seigneurie. On veut just’ un endroit calmé ou moyrir gentiment, maint’nant. On est perdus, n’a faim, on vous causera pas d’problèmes allez.

Depuis quand Atla vous a chassés ?

Trois jours, ptêt’ ben quat’… On avance point tropé vite, avec la caquesangue, et les faiblesses, voyez.

Est-ce que vous avez vu les défenses de la ville ? Vous ou quelqu’un d’autre ici… L’organisation des armes, des troupes, est-ce que vous pouvez me les dire ?

Ici, y’en a boyecoup qui sav’ pu dire leur nom, Sire Vot’ Seigneurie, mais j’crois qu’y a Occot qu’a du aider à monter leurs machinés ! Oh ! Occot!

Ledit Occot n’était pas encore trop malade. Mais on voyait bien, aux frissons qui le parcouraient par intermittence, qu’il finirait dans le même état que les autres. Anverion soupira.

Personne d’autre ? Si à vous tous vous parvenez à me fournir des informations détaillées, je vous enverrai mes guérisseurs et mes médecins pour vous soigner, et je vous promets que vous pourrez rentrer chez vous sans être inquiétés quand j’aurais soumis Atla.

Seul le mot soigner avait été bien entendu. Même les plus amorphes relevèrent les yeux. La jeune femme hocha la tête d’un air enthousiasme.

Vous êtes tropé bon, Sire Vot’ Seigneurie. On va vous dire tout c’qu’on sait sur ces sauvages qui nous ont mis déhors, t’nez. On ‘spère bien qu’vous les massacrez tous, vrai, Tanom avec vous.

Anverion envoya alors chercher trois de ses généraux, une vingtaine de guérisseurs et les cinq docteurs qui composaient l’équipe médicale complète de son propre régiment. Il ne voulait pas séparer ses corps d’armée pendant la marche, aussi Geneio et Aldanor, les médecins de la Cour, mais aussi l’austère Dame Incarnée Sharulís, Directrice Générale de la Santé de l’Armée, ainsi que docteurs Pendiga et Uorwalditz, affectés aux soldats du régiment royal, furent réquisitionnés pour prendre soin du groupe de paysans.

Seigneur Fóros ?  demanda Aldanor sur le chemin. Pardonnez ma question, mais il ne me semble pas vraiment dans le caractère de notre Dieu et Roi de porter assistance aux miséreux sur le coin de la route. Pourquoi nous envoie-t-il les soigner ?

Vous douteriez de la grande bonté de notre divin monarque, mon enfant ? Tss, tss. Ne doutez pas, au moins, de son intelligence. Il sait que le bien que l’on dira de lui conservera plus de sujets sous sa domination que les plus éclatantes de ses victoires.

L’opinion d’une centaine de moribonds, vraiment?

Lorsque nous les aurons guéris, Ma Dame, cette opinion se répandra dans les villages et les vallées. Ici les paysans se moquent bien des rois et des gouverneurs. Si la récolte est bonne, et le tribut léger, peu leur chaut qui les commande. Mais ils offriront volontiers leurs biens et leurs services à leur nouveau héros et maître si ils ont plus de raison de l’aimer que de le craindre. Anverion veut soumettre ce pays, pas le ravager.

Les cinq médecins s’approchèrent de ces patients inhabituels, installés par les guérisseurs à l’ombre d’un bosquet, pendant qu’Anverion et son état-major réduit conféraient, force gesticulations et schémas à l’appui, avec les rares valides. Après avoir, chacun suivi de son assistant, examiné les malades les plus faibles, ils se regroupèrent à leur tour, attendant l’opinion du Seigneur Fóros, premier en âge et en dignité.

Et bien, et bien, chers confrères, je n’en ai pas vu un qui ne se plaigne de forte fièvre, de maux de têtes, mais les pouls sont normaux. Les marbrures sur la poitrine et les diarrhées indiquent une fièvre de torpeur, assez rare dans cette partie du monde. Que proposez-vous ?

Atla a eu raison de les isoler, Seigneur Docteur. Il ne faut pas laisser ces gens-là approcher de nos troupes, répondit Dame Sharulís. Je ne sais comment cette maladie se répand, mais ces malades là pourraient contaminer nos soldats. Il semble qu’une pourriture les ait infesté.

Une pourriture, oui, oui, mais elle vit encore en eux, je pense, cette pourriture.

Je propose une décoction de saule blanc et des immersions d’eau froide pour faire tomber la fièvre, dit Uorwalditz. Et des saignées pour évacuer les mauvaises humeurs.

Vous autres érévites avez décidément le goût du sang ! le taquina son confrère Pendiga. Mais avec des graines de psyllium pour réduire les diarrhées, nous aurions là un traitement.

Un traitement contre les symptômes, Mes Seigneurs, Ma Dame, intervint une Aldanor cette fois toute timide. Mais la pourriture dont nous parlions plus haut, n’est-ce pas là ce que nous devons combattre?

Vous avez raison, mon enfant, la félicita Geneio. Afin de faire tomber les fièvres et de nettoyer leurs corps, je propose également des bains froids. Docteur Sharulís, occupez-vous de les faire baigner, tous, les malades comme les autres. Docteur Uorwalditz, Docteur Pendiga, faites préparer et distribuer les graines de psyllium, ainsi que l’écorce de saule blanc, mais en dernier recours, si les fièvres se maintiennent. Le Docteur Markan et moi même allons préparer de quoi venir à bout de cette vilaine pourriture, si c’est bien cela. Que Wareegga nous assiste.

Pas de saignées, alors ?

Geneio secoua la tête en souriant et s’éloigna vers sa carriole, suivi de Temox, de Morgiane et d’Aldanor.

Ces pauvres hères sont déjà bien assez malades, bien assez, oui. Mais je ne désespère pas de les aider, malgré tout. Et je suis content de voir que vous avez l’esprit de penser aux causes de la maladie avant de sauter sur les potions et les clystères. Alors dites-moi, Docteur Markan, d’où pensez-vous que cela vienne ?

Et bien, je ne sais pas, car je n’ai pas vu l’endroit où ils vivent. Mais toutes les personnes atteintes semblent être de la même région. Et, en prenant en compte les dérèglements intestinaux, on pourrait penser que c’est l’eau, ou la nourriture de là-bas, qui a provoqué ce mal, cette pourriture, comme vous disiez.

Tout à fait ! Aussi cette pourriture qui dévore leurs entrailles, nous allons lui envoyer nos propres petits soldats à nous.

De l’ail, j’imagine ? Le plus facile, pour commencer.

Mais oui, parfaitement. Notre première ligne, si vous voulez. Nous aussi sommes, quelque part, des généraux. Frais, haché, écrasé, et mélangé avec…. avec… Oh tenez, ceci ! Connaissez-vous les feuilles de l’arbre à thé ?

Oui, je connais son huile. Elle a des propriétés étonnantes.

Et bien voilà notre cavalerie !

Vous n’ajoutez rien ?

Que mettriez-vous de plus ?

Et bien, si vous voilà généraux, une ligne d’archers en couverture. Après les traitements de base de nos confrères, et le vôtre, je proposerais une infusion d’herbe d’échinacée séchée le second jour, pour renforcer le corps. Il en poussait de magnifiques dans la forêt d’I’Noash que nous avons passée.

Geneio battit des mains, ravi.

Pendant que les médecins mettaient en place une batterie de remèdes, qui permettraient d’ailleurs de sauver la vie à la plupart des malades, Anverion s’était fait une idée des défenses d’Atla, certes basée sur les témoignages hésitants et parfois contradictoires de quelques paysans hagards, mais une idée tout de même. Au moins il pouvait élaborer un plan de bataille. Une solution commençait à se dessiner sous ses yeux. Et il ne l’aimait pas.

Mais l’Idée elle, frémit. Pourtant elle oscillait dans la tête. Ses tiges molles et ses feuilles tendres s’agitaient au gré des doutes et des pensées

Oui mais !

– Enfin …

– Bon ?

Car malgré sa fragilité, l’Idée, insensiblement, s’élevait.

C’était une Idée en l’air.

La suite…

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