Chapitre 8

Chapitre 8 "La forteresse embrumée"

Résumé du chapitre précédent

Peau d’ivoire ou de miel, peau soyeuse ou corrompue, lisse d’indifférence ou ravinée d’inquiétude, peau tannée par le soleil ou rougie par l’amour, chacun porte, à même sa chair, le masque universel des vivants.

« Ce ne sera pas facile. Aussi j’entends que vous leur fassiez payer le mal que nous nous serons donné. » Pendant que les soldats se mettaient en ordre de bataille, encore assez loin d’Atla pour être hors de vue, le mot d’ordre donné par Anverion résonnait dans tous les cœurs. Devant l’appel au pillage, au massacre et au viol, même l’avertissement voilé ne réussissait pas à émousser l’enthousiasme des hommes d’armes. Atla souffrirait.

Mais Atla se défendrait. Grâce aux informations qu’il avait réunies, Anverion savait que la ville était bâtie sur un plan octogonal irrégulier, et que des épieux, fragiles et instables, en hérissaient presque tout le contour, à l’exception des deux portes principales. Les quatre murs au Nord-Est étaient imprenables, surmontés par les défenses naturelles d’une colline boisée. Les quatre autres étaient défendus à chaque angle par une tourelle mobile portant une petite baliste, et entre chacune par une catapulte capable de lancer des projectiles assez gros pour écraser un homme. En avant de ces défenses sommaires quoique redoutables et maniables, les soldats devraient passer des fosses sèches qui les ralentiraient sous le feu ennemi. Sur ses murs, Atla avait mis chaque homme et chaque femme à contribution, pour accabler de flèches et de pierres les aissaillants qui parviendraient à s’en approcher.

Les prêtres guensordais commencèrent leurs invocations. Avant chaque bataille, ils demandaient aux Dieux d’inspirer force et bravoure aux soldats. Comme si ils avaient eu besoin d’un autre Dieu que leur roi pour cela ! Mais aujourd’hui les prêtres se rendraient plus utiles ; et c’était l’une des parties de son plan qui déplaisait le plus à Anverion. Lui-même d’essence divine, incarné dans un corps terrestre pour régner sur le monde, il détestait faire appel aux autres démiurges. Il avait pris les armes contre le Grand Ouest qui contestait sa divinité ; il entendait la prouver de manière irréfutable, et demander aux prêtres humains de supplier les autres Hauts Dieux de venir à son secours froissait son orgueil.

Car ces derniers ne répondaient qu’aux Hommes. Leur propre homologue lui même, et ses Incarnés restés sur terre pour le servir ne pouvaient pas les prier et obtenir d’eux les altérations spectaculaires des éléments que les prêtres, à force de méditations et d’exercices spirituels, parvenaient à réaliser. Dans son plan, Anverion avait demandé à ses religieux de recueillir les faveurs d’Aibhne, Haut Dieu des Eaux, de Plamuk, Haute Déesse du Feu et de Nephes, Haut Dieu des Vents. Grâce au premier, une pluie fine devrait commencer à s’abattre. La chaleur de la seconde la transformerait en une vapeur opaque et collante, et le souffle du troisième la pousserait sur Atla. La ville serait ainsi aveuglée, gênée dans son bombardement, et terrifiée par les hurlements indénombrables de soldats invisibles et les roulements frénétiques des tambours de guerre.

Et si les autres Dieux ne répondaient pas ? Lorsque qu’Anverion avait exposé son plan de bataille, l’un de ses généraux avait osé soulever la question. Le divin monarque avait souri et répliqué :

Et bien, tant mieux. Cela prouvera qu’ils sont jaloux de moi.

Les Dieux ne furent pas jaloux. Et la brume espérée s’éleva au dessus de la ville pendant que l’ordre de marche résonnait. Tambours, cuivres, voix, claquement des armes sur les boucliers, un fracas dément accompagna la mise en branle des troupes. Même le peu de soldats aguerris qui attendaient sur les murs d’Atla sentirent les griffes aiguës de la peur leur tordre l’estomac. Ordre fut donné de se préparer à tirer dès que l’ennemi serait en vue.

Cavaliers ! Chargez ! hurla Anverion paré pour la bataille, monté sur un destrier quasi incontrôlable, entouré de sa Garde Royale, et il partit au grand galop.

Le corps d’élite du régiment royal ne participait étonnamment pas à la charge, et seule une petite moitié de la cavalerie, essentiellement composée d’Incarnés, accompagnaient le roi dans son assaut débridé vers la porte sud ouest. Deux béliers furent mis en branle derrière la cavalcade éperdue qui fonçait sur Atla. Voyant arriver le groupe sur eux, les sergents affectés à la porte ordonnèrent aussitôt aux quatre tourelles et aux quatre catapultes qui pouvaient les atteindre de pivoter vers eux, afin qu’un tir nourri stoppe l’assaut, et, si possible, détruise l’escadron forcené qui galopait vers la porte.

Incarnés ! Transformez-vous !

Chacun des guerriers qui le pouvait donna alors libre cours à sa puissance. Ils devenaient, sous l’impulsion de leurs émotions les plus brutales, plus forts, plus rapides, plus résistants. Leurs capacités de combat se voyaient démultipliées, et, surtout, ils inspiraient aux cœurs les plus sensibles une terreur croissante à mesure que leurs transformations s’accentuaient. Un lac de lave rougeoyante s’étalait dans les yeux d’Oulichnitza ; des symboles noirâtres et changeants s’imprimaient dans la peau de Dricaion. Les doigts délicats de Meli Ha étaient désormais griffus, alors que des crocs jaillissaient hors de la bouche de son frère. On voyait de telles évolutions partout au sein de la cavalcade.

Les paysans et réfugiés qui défendaient les murs et la porte reculèrent, lâchant leurs armes mal maîtrisées. Si un Incarné transformé seul est effrayant, que dire de plusieurs milliers montés fonçant sur vous ?

Mais l’artillerie fit tout de même son office. Des pierres de la taille d’une tête humaine, d’énormes lances, une grêle de flèches vinrent de toutes parts s’abattre sur la horde.

Chargez ! hurla de nouveau Anverion au milieu de la masse qui commençait à se désagréger, cavaliers et chevaux s’abattant rapidement sous le feu. Chargez !

Il fit tournoyer son épée au dessus de lui, et piqua de plus belle son cheval au milieu de la cohue.

Attention !

Hu Micles à sa gauche brandit son bouclier et se jeta sur le roi.

Une énorme pierre vint fracasser le pavois soulevé au dessus des deux hommes, atteignant Anverion au dessus des reins, et les faisant basculer tous les deux à terre. Le divin monarque se releva en hâte, mais Hu Micles, lui, était tombé sous sa monture.

Un cheval ! Vite ! exigea Anverion autour de lui.

Meli Ha sauta à terre, lui jeta ses rênes et vint dégager son frère, pendant que Dricaion et Oulichnitza se plaçaient aux côtés du roi remonté et déjà reparti à l’assaut.

Alors que la majorité des défenseurs et des armes du sud ouest d’Atla concentraient leurs efforts sur la troupe furieuse qui fonçait vers la porte, les fantassins, eux, sous la brume, avaient passé la première ligne d’épieux et de fosses, et profité des angles de tirs laissés à découverts par les pivots des catapultes et des balistes qui défendaient l’entrée. La charge suicide d’Anverion était un leurre, destiné à permettre à ses hommes à pied d’accéder au plus près des murs d’Atla au sud et à l’ouest.

Ils avaient réussi à s’approcher assez pour que les armes de jet devinssent inutiles aux défenseurs. Boucliers au dessus de leurs têtes, échelles et grappins en mains, plus rien ne pourrait les arrêter. Et de la colline nord est descendaient tranquillement archers et arbalétriers, à couvert et en hauteur, pour massacrer les quelques rares défenseurs de cette partie de la ville qui ne s’étaient pas précipités pour endiguer l’assaut guensordais. Une fois les fantassins sous les murs, les tirs de lances et de pierres sur la cavalerie cessèrent. Les servants des balistes et catapultes avaient été massacrés, et remplacés par les hommes d’Anverion qui utilisèrent contre Atla ses propres armes.

Le roi fit sonner du cor. Le reste de la cavalerie, accompagné des béliers, vint le rejoindre auprès de la ville, pour faire céder la porte, pendant que sur les murs, l’épée avait été tirée et que, tant bien que mal, les hommes et femmes d’Atla tâchaient de repousser les assaillants qui y avaient pris pied. D’un côté comme de l’autre des remparts maintenant gisaient de nombreux corps, mais alors que les troupes de Guensorde affluaient sans cesse, bien vivantes et déchaînées, celles d’Atla perdaient du terrain. Beaucoup s’enfuyaient déjà, demandaient grâce sans l’obtenir, s’écroulaient au dessus des cadavres de leurs compatriotes. Une tour s’abattit, entraînant dans sa chute de nombreux paysans hurlant de douleur tandis que d’épais moellons leur broyaient le corps. Les cris de souffrance, les chocs de l’acier et les sifflements des flèches faisaient désormais chorus aux grognements exaltés et aux tambours frénétiques de l’armée de Guensorde.

Même de loin sur les collines où ceux qui ne combattaient pas avaient reçu l’ordre de rester, ce brutal concert fit frémir les plus braves et Aldanor, pourtant habituée aux champs de bataille, se serra tendrement contre Morgiane.

La porte céda. Les murs se fissuraient, tombaient. La ville fut envahie en un éclair, et les habitants payèrent, comme Anverion l’avait promis, les morts trop nombreux parmi ses troupes. On ne fit pas de prisonniers ; on ne prit presque pas d’esclaves. Le Dieu Roi, satisfait, galopait dans les rues d’Atla en soulevant des gerbes de sang, suivi de ses Quatre et admirant ses soldats à la violence implacable. La bataille était terminée, pas le carnage, et chacun désormais prenait ce qui lui plaisait, vaisselle, bibelots, hommes ou femmes, survivants ou non, chacun selon ses goûts. Seuls l’or et la nourriture étaient interdits aux soldats. Il arrêta son cheval près l’un de ses sergents, debout contre un mur, les pantalons baissés face à une gamine agenouillée et en larmes dont il empoignait les cheveux.

Avale la bien toute entière ! grondait-il, et peut-être que je ne te tuerai pas. 

Elle va te mordre, sergent ! l’apostropha Anverion.

Pas d’risques, Votre Altesse ! rigola le soudard en secouant la tête de l’enfant entre ses mains. Elle a plus de dents pour ça.

Le divin monarque repartit dans un grand éclat de rire.

Il a raison, tu sais, Ton Altesse, hasarda Oulichnitza, tentée. Il est important de savoir se… détendre… après une bataille.

Va donc te  »détendre », Nitza, lui permit-il. Vous aussi, d’ailleurs, je ne risque plus grand chose. Je vais voir où en est l’état-major.

Les Quatre s’inclinèrent et se dispersèrent, chacun à ses occupations. Malgré les pertes importantes, malgré la nécessité d’avoir fait appel aux autres Dieux, voir ses hommes de si belle humeur et la cité ravagée comblait Anverion. Les quantités de provisions, d’or et d’armes trouvées dans la ville étaient à la hauteur de ses espérances. Il ne sentait même pas la blessure de son dos reçue un peu plus tôt.

Elle se rappela à lui bien des heures après. Il avait pris possession du palais du gouverneur pour s’y installer avec sa Cour pendant que ses soldats campaient sous les ruines des remparts d’Atla. Les fosses qui l’avaient si mal défendue avaient été comblées par les cadavres, recouvertes de terre, et les épieux déplacés, fichés en terre autour du campement pour le défendre d’une éventuelle attaque surprise des anciens alliés de la Coalition, qui ne pourraient manquer d’apprendre avec terreur le destin sanglant de leur ancien quartier général.

Devant les pertes subies par ses troupes, Anverion avait décidé qu’il était temps de tester les prisonniers de guerre faits plus au Sud. Il leur avait proposé d’échanger leur statut incertain de captifs pour rejoindre une armée glorieuse et invaincue, d’échanger leurs fers contre une arme et de se battre avec lui contre ceux qui n’étaient pas venus à leur secours quelques mois plus tôt. Leur conversion n’avait pas été difficile, presque tous avaient prêté serment de fidélité et d’obéissance absolue à Guensorde; et le Dieu Roi pouvait désormais compter dans ses rangs de nouveaux guerriers qui devraient bientôt prouver la force de leur allégeance et celle de leur bras.

L’armée réorganisée, le butin compté, les morts enterrés et les blessés soignés, Anverion n’avait la nuit venue plus qu’à se détendre et boire à sa propre santé. Pourtant il avait décidé qu’on ne fêterait pas la chute d’Atla ce soir là à la Cour. Trop de sang avait coulé des veines de Guensorde, et l’épuisement des combattants, déjà ivres de bataille et de pillage, rendait toute célébration dangereuse; un festin général risquait de dégénérer. Le divin monarque s’était retiré dans les appartements somptueux de feu le gouverneur d’Atla dont le corps écartelé était désormais exposé au nord de la ville sur deux épieux croisés.

Plus rien n’occupait donc les pensées d’Anverion lorsqu’il s’était allongé sur un lit enfin confortable ; et la douleur pouvait donc venir le hanter tranquillement. Il palpa le bas de son dos du côté gauche et grimaça. Grâce à son armure et aux réflexes de Hu Micles, la violence de l’impact avait été amortie ; mais chaque mouvement réveillait une souffrance lancinante. Il ne pourrait trouver le sommeil dans ces conditions. Malgré sa répugnance à avouer la moindre faiblesse, il appela :

Gayos !

L’aide de camp, déjà ensommeillé, se traîna dans la chambre de son maître dont il occupait un réduit voisin.

Votre Altesse ? 

Va chercher mon médecin. Dis lui d’apporter quelque chose pour la douleur. Le dos. Vite.

Gayos s’inclina et quitta la pièce en rajustant sa tunique. Il erra un temps dans les couloirs encore inconnus du palais, et revint enfin accompagné d’une Aldanor pleine d’appréhension, mais résolue à se surveiller et ne laisser aucune prise aux brimades de l’Obscur.

Elle s’agenouilla consciencieusement une fois entrée dans la pièce et attendit le bon vouloir du Dieu Roi.

Où est Geneio ? attaqua-t-il d’entrée.

Je… Je ne l’ai pas trouvé, Votre Altesse, fit Gayos piteusement. Je ne savais pas où était sa chambre, et le Docteur Markan…

Devra bien faire l’affaire. Debout, poupée. Et toi, déguerpis.

L’aide de camp s’éclipsa en un instant. Aldanor prit une grande inspiration en se remettant sur ses pieds, et s’approcha du lit royal où Anverion était assis.

En quoi puis-je vous être utile ?

Commencez par utiliser  »Votre Altesse » lorsque vous vous adressez à moi, ma poupée.

Bien, Votre Altesse. Puis-je demander à Votre Altesse de quoi Votre Altesse souffre-t-elle ?  fit Aldanor sans pouvoir s’en empêcher.

Le divin monarque eut un sourire narquois. Même si les élancements de son dos ne se calmaient pas, cette petite séance promettait d’être réjouissante. Peut être réussirait-il à la faire pleurer, cette fois. Ses yeux avaient l’éclat dangereux d’une émeraude taillée.

Mon dos me fait souffrir. J’ai reçu un choc.

Il se leva pour montrer la blessure à la jeune femme, qui examina soigneusement la vaste contusion qui s’étalait sur la peau du roi. Elle passa très légèrement ses doigts sur la lésion et aux alentours, effectuant de légères pressions, et déclara.

Je pense que la blessure est superficielle, Votre Altesse. Vous arrivez à vous mouvoir sans difficultés n’est-ce pas ?

Oui.

L’ecchymose est impressionnante, le choc a du être rude, mais rien ne semble cassé ou déchiré. Je peux vous donner une potion pour soulager la douleur, et vous aider à dormir, Votre Altesse.

Je n’aime pas être endormi de cette façon. Et puis Geneio a sans doute du vous dire que les potions avaient peu d’effets sur moi.

Votre Altesse est d’une constitution robuste, mais complexe. Je peux aussi appliquer un baume au camphre, mais il faudra masser pendant quelques minutes pour que l’effet soit complet.

La perspective réjouit Anverion. Il retourna vers son lit et s’allongea torse nu sur le ventre, pendant qu’Aldanor sortait de sa sacoche un baume rouge à l’odeur puissante. Elle vint s’asseoir auprès de lui et frotta ses mains avec l’onguent.

Que Votre Altesse n’hésite pas à me dire si je lui fais mal, le prévint-elle. Vous devriez éprouver une sensation de chaleur, mais le frottement peut être désagréable.

Vous êtes bien mignonne si vous pensez pouvoir me faire mal, poupée.

Aldanor, peu professionnelle, appuya alors délibérément ses mains enduites de baume directement sur la contusion, arrachant une petite grimace à son Dieu et Roi. Elle continua à le masser plus légèrement, avec application, pendant qu’il commentait.

Tiens, vous ne me parlez pas.

Qu’est-ce que Votre Altesse veut que je lui dise ?

Je ne sais pas, mais votre silence m’étonne. Dricaion m’a dit que vous parliez à vos patients pendant que vous travaillez.

Ah bon ?

M’aurait-il menti ?

Non. Je suis juste surprise que le Seigneur Dricaion ait dit quelque chose d’autre que Hmpf.

Anverion ricana entre ses bras croisés sous sa tête. Le baume chauffait agréablement sa peau, et les mains habiles d’Aldanor détendaient ses muscles endoloris. Une fois toute l’ecchymose recouverte, elles étaient remontées vers le haut de son dos pour soulager chacune des courbatures attrapées sous l’armure. Elle palpait sa chair avec application, faisait rouler ses doigts le long de sa colonne vertébrale. Le massage le mit d’humeur gaillarde.

Vous êtes douée pour les caresses, ma poupée. Vous devriez en faire votre métier.

Il tenta de lui pincer la taille. Elle repoussa son bras fermement et répliqua.

Celles dont c’est le métier, Votre Altesse, on ne les appelle pas Docteur.

Vous pourriez vous faire payer cher.

Elle grimaça un sourire.

Peut-être. Mais je doute que Votre Altesse ait les moyens.

Il se remit à rire pendant qu’elle terminait son office. Une fois qu’elle eût fini, elle se releva sans ajouter un mot et se dirigea, perdue dans ses pensées vers la sortie de la chambre. Anverion se redressa vivement sur son lit.

Dites donc, ma poupée, vous ai-je donné congé ?

Lasse des brimades et la tête ailleurs, Aldanor oublia ses bonnes résolutions et répliqua.

Pardonnez-moi, Votre Altesse. J’ignore encore, vous le savez, toutes les subtilités du protocole. Devrai-je ramper jusqu’à la porte quand vous m’en aurez donné l’ordre, ou aurai-je le privilège de sortir sur mes jambes ?

Peut-être ne sortirez-vous pas du tout.

Il se leva et se dirigea vers elle lentement.

Prenez garde, jolie poupée. Votre bêtise et l’insolence qui l’accompagne sont fort amusantes, et votre nom vous protège encore, mais j’ai de nombreux moyens de briser mes jouets lorsque j’en suis fatigué.

J’ai toute confiance en Votre Altesse pour ce faire, dit-elle avec un calme imperturbable.

Elle avait décidé de ne plus se laisser humilier par Anverion. Qu’il sache briser ses jouets ? À la bonne heure ! Elle n’était pas un jouet.

Vous n’avez pas peur de moi, n’est-ce pas ?  demanda-t-il tout aussi serein.

Je n’ai pas peur de grand-chose, Votre Altesse.

Avec une brutalité absolument imprévisible, Anverion saisit la jeune femme par le cou et la souleva de terre. Ses iris s’étaient assombris jusqu’à un vert profond.

Vous êtes décidément bien stupide, ma poupée. Tout le monde a peur du grand méchant roi.

Je préfère être stupide que de mentir. Je n’ai pas peur de vous.

Sans desserrer la prise étroite qui maintenait la gorge de la jeune femme, il la reposa et approcha son visage du sien avec une joie mauvaise.

Oh, si vous avez peur. Je sens votre poitrine palpiter, votre cœur battre la chamade dans ma main et votre souffle s’accélérer. Ne jouez donc pas les faraudes, idiote. Vous êtes terrorisée, je le sais.

C’est peut être parce que vous êtes en train de m’étrangler. Ou alors je dois être amoureuse de vous, hoqueta-t-elle.

Il écarta ses doigts qui avaient déjà laissé une marque rouge sur la peau délicate d’Aldanor et eut une grimace torve. Il fut un instant tenté de se jeter sur elle et de la faire sienne, mais Anverion avait toujours préféré ses femmes en larmes et en sang. Et l’allégeance de l’Estivie était encore trop précaire, risquer une révolte à l’Est pour le simple plaisir de violer leur précieuse petite Markan… Quand ses conquêtes seraient finies, peut être…

Et, à la voir aussi fière et entière, il n’y avait aucune chance qu’elle lui ouvre ses cuisses d’elle même ce soir. Non, il fallait la faire plier d’une autre manière, et pour cela, il devait la déstabiliser.

De son pouce, il lui effleura le menton avec douceur, son regard prenant des inflexions d’un vert tendre.

L’un vous tuerait plus vite que l’autre, ma toute belle, croyez moi.

L’autre ne risque pas d’arriver, lui sourit-elle avec une douceur empreinte de cruauté qu’elle-même ne se connaissait pas.

Anverion recula, pris à son propre piège. Il la congédia d’un geste négligent et se servit un verre de vin, pendant qu’Aldanor sortait en se massant le cou. Il l’avait cru faite de soie et de coton, sa poupée, malléable à faire pleurer d’une pression du doigt. Mais elle se révélait, sous sa naïve gentillesse, de roc et d’acier. Et, sans qu’il le comprenne, la dernière réplique de l’inflexible estivienne le rendait vaguement mélancolique.

La suite…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :