Chapitre 9

Chapitre 9 "Cartes sous table"

Résumé du chapitre précédent

La relâche est terminée ! Par esprit de conquête, mais aussi de vengeance, Anverion a insufflé à ses guerriers sa soif de sang, de souffrances et de destruction. Sous les murs d’Atla, nombre d’entre eux se battront par plaisir aussi bien que par devoir.

Et c’est bien le sens du devoir qui permet à Aldanor, âme tendre et sensible, de supporter le carnage. Mais même celui-ci connaît ses limites.

Docteur Markan ?

Alors qu’elle quittait les appartements du roi pour retrouver l’obscurité des couloirs du palais occupé, une voix froide interpella Aldanor.

Je vous vois sortir de la chambre de notre Dieu et Roi, Docteur Markan. Serait-il malade ?

Elle finit par reconnaître les inflexions dures du Mentor d’Anverion.

Seigneur Chenas. Non, il est simplement…

Elle se souvint de l’avertissement de Geneio à propos du Premier Conseiller.

Le Roi va bien, Mon Seigneur. De la peine à trouver le sommeil, c’est tout. 

Vraiment ?

Chenas s’était rapproché d’elle dans l’ombre. Elle ne distinguait de lui que sa haute silhouette et une espèce de sourire sans joie qui barrait son visage.

Vous comprendrez que je me fasse du souci, après sa charge… hmm… héroïque de ce matin. J’ai peur, Docteur Markan, qu’il ne se laisse entraîner trop loin dans cette guerre qu’il mène plus par orgueil que par sens politique. Une simple remontrance aurait suffi à ramener l’Ouest sous sa domination, mais Anverion frôle l’épuisement et la mort chaque jour dans cette campagne sans fin…

La stratégie et la politique ne sont pas mon domaine, Mon Seigneur. Pour moi, seule importe la santé du Roi.

Les trois sont indissociables, ma chère. La politique peut faire vaciller la santé du roi, et la santé du roi faire écrouler la stratégie.

Le Premier Conseiller se fit plus amène.

Vous savez de plus qu’il n’a pas d’enfants. Une… vigilance… disons accrue doit être portée par le gouvernement au bien-être de notre divin monarque.

Aldonor comprit sans effort le genre de réponse qu’attendait le Premier Conseiller. Prévenue de la surveillance qu’il tentait d’exercer sur Anverion, elle avait décidé de rester soigneusement à l’écart des intrigues de Cour et de continuer à passer pour la poupée insignifiante et stupide pour laquelle ils la prenaient tous.

Le Docteur Geneio Fóros et moi-même sommes entièrement dévoués à son bien-être, Mon Seigneur.

Lorsque vous le connaîtrez mieux, insista Chenas toujours suave, vous comprendrez qu’Anverion a des réticences à se livrer sur d’éventuelles… faiblesses… qui pourtant devraient être connues de ceux qui l’entourent. Dans l’intérêt du royaume, bien entendu.

Il me semble que le Roi est le meilleur juge de l’intérêt du royaume, répondit-elle benoîtement. Son Altesse est à n’en pas douter assez sage pour donner à qui de droit toutes les informations nécessaires à la bonne marche du gouvernement.

Chenas fit un pas vers elle et la fusilla de son regard noir, si semblable à celui de Dricaion, pour reprendre d’une voix dure :

Ce que j’attends de vous n’est pourtant pas si compliqué. Dites-moi exactement ce qu’il a.

Elle eut un sourire faux, et porta doucement la main à son cou.

Oh, n’ayez pas de craintes, il est en forme. Mais il vous faut savoir qu’un contrat d’honneur lie le médecin à son patient, Mon Seigneur. Quoique j’apprenne sur la personne que je soigne, cela restera à jamais un secret entre elle et moi. Je suis médecin de la Cour de Campagne, et si un jour, que Dehan vous protège, vous deveniez mon patient, vous n’auriez pas à vous plaindre de ma discrétion.

C’est une affaire différente ! Je l’ai presque élevé moi-même !

Dans ce cas, je ne doute pas qu’il se confie à vous, Mon Seigneur. Bonne nuit.

Elle fit une légère révérence et s’en fut dans l’ombre, certaine d’avoir encore échoué à se faire un ami à la Cour ce soir là. Pourtant, malgré ses résolutions de ne se mêler de rien, elle s’étonnait de la remarque de Chenas.

Le divin monarque menait-il vraiment tant d’hommes vers la souffrance et la mort pour satisfaire une vaine soif de gloire personnelle? Anverion était une créature arrogante, certes, mais il lui avait aussi semblé un meneur fort inspiré. Et un tel sentiment était rare chez les soldats, en tout cas ceux du onzième, qui marchaient à la bataille sans douter un seul instant de leur prince. On leur avait donné l’ennemi pour cible et la victoire pour but, cela leur suffisait. Mais elle-même, engagée depuis le début de la campagne, ne s’était jamais questionnée sur les véritables raisons qui avaient emmené si loin plus de soixante mille hommes et femmes.

La région Sud-Ouest avait été depuis plus d’une centaine d’années le théâtre d’une fronde latente, séparée du reste du royaume par deux immenses chaînes montagneuses entourées de vastes forêts. Au lieu de subir comme la plupart des provinces de Guensorde le joug absolu des Dieux Rois, elle s’était organisée autour de petites cités opulentes mais querelleuses, incapables de s’entendre entre elles, faisant appel au gouvernement central pour régler leurs différends, puis refusant ensuite leur allégeance et leur tribut. De remontrances diplomatiques en vagues batailles, la mainmise de Guensorde s’était tant bien que mal maintenue sur la région, jusqu’au jour où la contestation avait pris une autre forme.

Pour légitimer l’indépendance politique et surtout économique de leurs petits territoires, certains gouverneurs avaient proclamé que le Dieu Roi n’était pas d’essence divine, et que plus rien ne forçait le peuple à s’agenouiller devant lui. Même Aldanor, peu habile en politique, avait le sentiment que si le divin monarque laissait cette conviction-là s’établir, alors les fondements même du royaume étaient en péril. La main molle du père d’Anverion n’avait pas pu s’abattre sur la contrée, et lui-même avait, patiemment, supporté leurs insolences et leur désaveu au début de son règne, préparant méticuleusement sa réponse. Et plutôt que de soumettre une ou deux cités lors d’une guerre éclair qui terrifierait les autres, comme certains lui avaient conseillé, il avait décidé de passer partout, de rétablir sa domination sur chaque arpent du Sud-Ouest, et de réaffirmer sans conteste la divinité de sa lignée pour les siècles à venir. À chacune des cités rebelles il offrirait ce choix : la soumission absolue ou l’annihilation totale.

Mais était-ce le parti le plus judicieux, de livrer autant de batailles avec une si petite armée sur un si vaste territoire ? Aldanor commençait à s’interroger ; et elle se retournait dans son lit en se demandant si l’Obscur était le stratège visionnaire qu’adulaient ses soldats, ou un simple fou dangereux.

Dricaion non plus ne parvenait pas à trouver le sommeil. Outre les élancements de son épaule encore fragile, son ventre le faisait souffrir, comme de plus en plus souvent après ses entretiens avec le Seigneur Chenas. Pourtant l’homme était son protecteur, son bienfaiteur, celui qui l’avait recueilli et élevé. Dricaion ne savait pas d’où il venait ; on lui avait raconté qu’il avait été déposé devant la porte massive du domaine Asimen de Chenas un matin, qui avait décidé de garder l’enfant, un Incarné déjà vigoureux qui ferait un bon guerrier. Mais la rumeur disait qu’il était né des œuvres de Chenas en personne, probablement avec une noble humaine des alentours. Lorsqu’il avait tenté d’en savoir plus auprès du Seigneur lui même, celui-ci lui avait énoncé son principe d’éducation fondamentale : « Ferme-la ou je te fais sauter les dents ». Et Dricaion avait choisi ses dents.

Quand son maître était finalement devenu le Gouverneur en titre du jeune prince Anverion, l’adolescent l’avait suivi à la Cour en tant que valet, mais il avait vite compris que Chenas ne l’avait emmené que pour tâcher de le placer au plus près de son turbulent pupille. Dricaion se souvint avec un sourire de l’enfant Anverion, exigeant de lui qu’il lâche son service à tout moment pour venir jouer, s’entraîner, monter à cheval, Oulichnitza déjà sur ses talons. Il était devenu Garde Royal de façon quasi naturelle lorsqu’Anverion fut en âge de choisir ses Quatre. Mais était-ce vraiment le choix du Roi ou celui de son Mentor ?

On entendit un petit heurt à la porte, et la voix timide de Gayos :

Seigneur Dricaion ? Vous dormez ? Le Roi cherche un quatrième pour une partie de cartes.

Les exigences du Dieu Roi n’avaient guère changé, en fin de compte.

Lorsqu’il entra dans les appartements royaux, Hu Micles et Oulichnitza étaient déjà là, un verre à la main, la belle Capitaine passablement décoiffée et le spirituel Caihusien l’œil ensommeillé. Dricaion refusa une coupe en se massant le ventre.

Ça va, gamin ? lui demanda le roi. Tu es pâle comme un érévite.

L’estomac. Trop mangé, sûr.

Hu Micles se leva et s’approcha de lui le dos courbé en prenant une voix chevrotante.

Mmmh, je vois, oui, je vois. Regardons ça de plus près, voulez-vous ? 

Il lui examina l’intérieur de l’oreille en tirant dessus.

C’est bien cela, oui, bien cela. Vous ne boirez plus de vin, et vous prendrez trois fois par jour de l’huile de sabot d’écrevisse.

L’imitation fit sourire même Dricaion. Oulichnitza se prit au jeu, et ajouta d’une voix enfantine.

Pauvre Seigneur Dricaion, vous souffrez, n’est-ce pas ? Là, laissez moi vous embrasser sur le front, c’est un remède souverain, vous verrez.

Mais oui, mais oui !  reprit Hu Micles. Moi aussi, tenez !

Et il attrapa un Dricaion farouche par le cou pour tenter de l’embrasser tendrement.

Leurs Seigneuries se moqueraient-elles de mes docteurs ? demanda Anverion avec un sourire en coin.

Mais oui, Ton Altesse ! Simplement, nous le faisons derrière leur dos, vois-tu.

J’imagine que c’est acceptable, alors. Mais ça me laisse craindre ce que vous dites derrière le mien.

Hu Micles leva son verre dans un grand geste théâtral.

Rien du tout ! Même à moi, ta grandeur ne laisse pas la moindre prise au plus petit persiflage.

C’était un homme courageux que le Caihusien, pour oser ainsi taquiner le Dieu Roi. Mais il était, la plupart du temps, assez bon juge des caractères et des humeurs pour savoir ce qu’il pouvait se permettre, et quand. L’humeur d’Anverion semblait s’y prêter ce soir là.

Ma foi, tu m’aimeras moins quand j’aurai gagné toute ta solde au jeu. Distribue, allez.

Mais je t’aimerai toujours, Ton Altesse. Ce n’est pas pour les quelques misérables écus que tu me paies…

La plaisanterie était récurrente dans le groupe, et soudait leur complicité. Le ventre de Dricaion le brûla de nouveau. Pendant qu’ils se partageaient les cartes, il regarda Oulichnitza qui ne venait manifestement pas de faire une sieste, avec une pointe de jalousie. Il se souvenait encore du soir dix-sept ans plus tôt, où elle était venue le retrouver dans sa petite chambre contiguë aux appartements du Mentor Royal.

Pour continuer, veuillez répondre à la question:
Vous êtes en train de naviguer sur internet. Que se passe-t-il ?

A)Vous devez vous déconnecter du chat CaraMail, il est l’heure de téléphoner à Mamie.

B) Vous êtes en train de regarder le live Insta de Mamie.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :