Chapitre 11

Chapitre 11 "Le crédit du désir"

Résumé du chapitre précédent

Le Dieu Roi va rendre son arbitrage entre les clans ennemis, tribus farouches et belliqueuses que la haine et l’ambition dévorent. Mais la parole d’Anverion a force de loi: qui l’oublie, la discute ou la transgresse sera châtié.

Et Aldanor subit toujours son châtiment, auprès d’une Cour de plus en plus étrange, dont elle rêve d’échapper aux règles et aux surprises

Nouveau portrait sur la page des personnages !

Le traité fut finalement signé, de la main abrupte et rageuse de Dush, et de la plume beaucoup plus souple et suave d’un Garda étrangement mielleux. Mais enfin, la paix était là, aux conditions fixées par le Dieu Roi. Le festin qui s’ensuivit fut somptueux. Ce ne fut pas la ripaille habituelle des temps de guerre, mais un véritable banquet. Bien sûr, on servit force viandes rôties, grillées ou marinées, mais les sauces étaient relevées d’épices rares et enivrantes, d’herbes raffinées, et accompagnées de légumes tendres venus des quatre coins du royaume. Il ne resta pas une miette des tourtes énormes à la croûte dorée, des pâtés fondants, des ragoûts mijotés ou des galettes de blé fourrées. De même les fruits exotiques aux saveurs étranges et les pâtisseries moelleuses dégoulinant de miel qui complétaient le repas furent tout autant honorés. Des tombereaux de cidre, de vin, et de bière avaient arrosé les agapes sans aucune retenue. L’Obscur avait poussé l’ostentation jusqu’au fond de l’assiette.

Au milieu du repas, l’étiquette s’était donc singulièrement relâchée, et Anverion, assis entre le forestier de moins en moins maussade et le montagnard au rire sonore, contemplait d’un air satisfait ses invités et sa Cour en sirotant une liqueur amère. Chacun s’interpellait, s’exclamait à qui mieux mieux, échangeait fanfaronnades et plaisanteries, et les convives circulaient entre les tables, changeant de place au mépris des convenances. Aldanor était restée tranquillement près de Geneio jusqu’à ce que ce dernier se retire, et empilait dans son mouchoir des beignets à la poire qu’elle comptait partager avec Morgiane en rentrant. Elle finissait tout juste d’en avaler un quand l’émissaire inconnu se matérialisa devant elle. En tant que diplomate et artisan du traité, il avait passé le plus clair du festin à la table d’honneur, mais maintenant que l’alcool et la débauche avaient supplanté les règles du protocole, il avait vivement quitté son siège.

À sa façon de s’incliner devant elle et à son accent, elle comprit immédiatement les raisons de sa déférence.

– Bonsoir, Ma Damoiselle, dit-il en modulant chaque syllabe à la manière estivienne. Je suis Kazahar Reginken, et c’est un honneur de pouvoir faire votre connaissance. Je serais venu vous saluer bien avant, si j’avais appris plus tôt qu’une Markan servait sous la bannière de Guensorde.

– Bonsoir, Sire Reginken. Je suis heureuse moi aussi de rencontrer un compatriote. Nous autres estiviens sommes trop peu nombreux, dans cette armée.

– Notre chère patrie, en tant que province alliée, échappe aux réquisitions obligatoires, expliqua-t-il. Tous ceux des nôtres qui ont rallié les forces du divin monarque sont des volontaires, pas des combattants mobilisés. Mais je dois avouer que je suis surpris de ne pas trouver votre frère au nombre des enrôlés.

– Cham ? Il est beaucoup trop jeune! s’exclama Aldanor.

– Avec tout le respect que je vous dois, Ma Damoiselle, vous même n’êtes point encore une rombière.

– Moi, c’est différent… Je suis médecin, je me suis engagée aux côtés de feue le Docteur Laolin au début de la campagne, pour me perfectionner… Je ne monte pas à l’assaut. Cham, lui, est d’une nature à se battre, mais c’est encore un gamin…

-J ‘ai eu le plaisir de le rencontrer il y a trois ans alors que votre père, que les dieux le gardent, était venu défendre ma cité de Rajahim contre une incursion pirate. Il ne fait aucun doute que votre frère sera bientôt un guerrier redoutable, malgré une fougue un peu excessive.

Aldanor eut une moue dubitative. Elle avait du mal à s’imaginer le petit Chamchaek, qui avait deux ans de moins qu’elle, encore fluet à son départ, les armes à la main. Et, au fond, même si elle serait fière voir son benjamin se couvrir de gloire dans une carrière militaire, elle redoutait surtout de le retrouver un jour tout sanglant dans la boue sur un champ de bataille, destin hélas ! bien plus fréquent pour un jeune soldat impétueux.

-Vous aussi semblez rencontrer le succès dans votre carrière médicale, reprit Kazahar avec douceur. Vous occupez un poste prestigieux auprès de notre Dieu et Roi, et votre réputation s’accroît au sein de l’armée comme de la Cour.

Aldanor eut un petit sourire triste.

– Ma réputation… Si je suis si célèbre que cela, est-ce vraiment pour la qualité de mes soins, dites-moi ?

Le légat ne répondit pas tout de suite. Il la considéra avec gravité, puis remplit leurs coupes de vin avant de continuer.

– Vos talents pour la médecine sont reconnus, notamment parmi les soldats. Mais il est vrai que la Cour et certains milieux parlent de vous en… d’autres termes… Je vous rassure, je n’ai rien entendu qui pourrait entacher le nom que vous portez, sinon j’aurais moi-même, tout diplomate que je suis, tiré l’épée pour laver votre honneur.

Elle lui sourit cette fois avec chaleur.

– Mais je n’ai pas pour autant aimé ce que j’ai entendu. Je sais que vous n’êtes en rien responsable de la situation, et que seule la volonté… sacrée… de notre divin monarque vous impose cet état de fait.

Néanmoins, j’ai l’oreille d’Anverion, et si je peux faire quelque chose pour vous…

– Oh, non, surtout pas ! Je crains que vous ne le mettiez en colère, et que vous et moi ne payions votre généreuse intervention. Je vous remercie, du fond du cœur, pour votre soutien, mais tout ira bien. Mon existence au sein de la Cour n’est pas si pénible et je commence à m’y habituer. Je suis plus solide que j’en ai l’air, vous savez, et je ne crains pas grand-chose.

– Vous faites honneur à votre sang, Ma Damoiselle, fit-il avec admiration. Néanmoins, si vous avez besoin d’un ami au sein de la Cour, sachez que vous l’aurez toujours en moi.

Ils entrechoquèrent leurs coupes, puis le Sire Reginken eut un dernier salut pour la jeune femme avant de regagner sa place. Malgré l’assurance et le détachement dont Aldanor faisait preuve, il connaissait assez les mœurs d’Anverion et de son entourage pour garder dans le fond de son cœur une pointe d’inquiétude.

Le retour vers Atla fut lent et tranquille. Personne à la Cour, pas même parmi les infatigables Incarnés, ne se sentait assez de force pour une cavalcade débridée. Le divin monarque lui-même, en tête de son petit détachement, chevauchait au pas, l’air rêveur. Ses pensées avaient dérivé lentement, et ce n’étaient plus la guerre, la politique ou la diplomatie qui l’occupaient désormais. Les joies du festin avaient réveillé chez lui d’autres désirs ; il y avait trop longtemps qu’il n’avait eu de femme. Mais, des chatteries sensuelles d’une dame raffinée, de la fougue sauvage d’une guerrière peu farouche ou de l’expertise salace d’une franche catin, il ne savait que choisir. En revanche, il savait qui serait, comme toujours, le conseiller et surtout le rabatteur idéal en la matière.

– Hu Micles !

Le Caihusien vint se placer botte à botte avec lui, en secouant ses cheveux bleus sombre comme pour chasser la fatigue.

– Ton Altesse ?

– Hu Micles, mon ami, je suis las de dormir seul.

– Alors, sache que je suis très flatté, mais que Ton Altesse est trop virile pour mon goût.

– Sans aller jusqu’à dire que tu es viril, mon joli, tu n’es pas au mien non plus. C’est une femme qu’il me faut, mais j’hésite quant au type.

– Et bien, une belle blonde enthousiaste et sans illusions, je dirais, non ?

– Ma foi… Mais noble ou ribaude…

– Si tu veux mon avis, la putain est toujours le meilleur choix de l’homme, on la trouve aussi vite qu’on s’en débarrasse. Je pourrais t’en dénicher quelques unes au camp, mais je me disais…

– Tu te disais ?

– Et bien, ta nouvelle poupée ne ferait-elle l’affaire pour ça ?

– Pas assez belle, pas assez blonde, et pas assez enthousiaste, j’en ai peur.

– Elle ne me déplaît pas, à moi, fit Hu Micles vaguement rêveur.

– Et bien, amuse-toi avec si tu veux, mais pas de force. Je ne veux pas de problème de ce genre pour le moment.

Le garde sourit d’un air entendu. Aldanor n’était finalement pas une rivale pour sa sœur, et ne le serait probablement jamais, puisque le Roi, d’une nature farouchement possessive, ne se donnait même pas la peine d’en être jaloux. Et si lui pouvait y trouver une distraction…

– Et pour moi, je veux une catin ou deux au plus vite, c’est entendu ?

– Oui, mon Roi… Ah, ce règne est un véritable scandale… On trouve de l’argent pour ses plaisirs, mais pour payer les gardes et proxénètes royaux… pleurnicha le Caihusien avec force simagrées.

Anverion pouffa. Bien que la désinvolture et l’irrévérence du plus jeune de ses Gardes puissent parfois l’agacer jusqu’à la violence, il appréciait le vent de fantaisie qu’il apportait dans son existence brutale et impétueuse. Et il savait que, derrière ses airs évaporés, Hu Micles possédait des ressources de force et de loyauté insoupçonnées. Il donnait, sans doute, l’impression de vivre dans l’ombre de son ambitieuse et fascinante sœur, mais l’Obscur avait vite compris que le plus intelligent des deux n’était pas la suave Meli Ha.

Hu Micles fit preuve de diligence pour mener à bien les projets luxurieux de son maître et ami. Sitôt arrivé à Atla, il se mit à l’ouvrage, et le soir tombait à peine quand il se présenta à la porte de l’appartement de Geneio accompagné de quatre jeunes femmes. Le Premier Médecin, par commodité et eu égard à son grand âge, avait été installé dans l’ancienne chambre de l’épouse du Gouverneur de la Cité. Un simple boudoir à deux portes la séparait des appartements qu’Anverion occupait, dans lequel Morgiane et Aldanor avaient posé bagage. Ce fut cette dernière qui accueillit le garde et sa petite troupe de blondes, dont les cheveux humides et la peau rosissante trahissaient le passage récent aux étuves. Deux d’entre elles gloussaient, examinant la pièce richement meublée avec ravissement. Une autre tremblait, manifestement terrorisée, et se tenait presque cachée derrière la quatrième, maussade, qui ne jeta pas un regard à Aldanor, alors qu’elle envisageait le petit groupe rassemblé derrière Hu Micles avec surprise.

– Bonsoir, Seigneur. Le docteur Fóros est en conférence avec Dame Sharulís, mais si je puis vous être utile…

– Bonsoir, Dame Markan, susurra le jeune Incarné avec une courtoisie à laquelle Aldanor n’était pas habituée. La vieille barbe sera ravie d’avoir échappé à cet office, tiens… Il faudrait m’examiner ces catins là et s’assurer qu’elles sont saines et bien portantes.

– Tiens donc… Est-ce donc le devoir des médecins royaux de s’assurer de la tranquillité de vos plaisirs ?

– Ce n’est pas de ma tranquillité qu’il s’agit, répondit Hu Micles, mais de celle de notre divin monarque. Ces filles sont pour lui. J’ai quant à moi une préférence pour les brunes avec plus de… noblesse.

Et il accompagna sa dernière sentence d’une œillade sans équivoque. Il fit un pas vers Aldanor décontenancée et reprit, d’une voix encore plus basse :

– Vous êtes une créature d’une exquise rareté, dans cette Cour brutale et débauchée… Mais j’ai peur qu’elle ne vous broie bien vite si vous y demeurez trop longtemps sans protecteur.

Il profita de son étonnement pour lui saisir la main et se mit à la caresser négligemment.

– Je tremble lorsque je vous regarde, Ma Dame…

Bien que la jeune femme tentât de retirer sa main, il enroulait ses longs doigts fins autour de son poignet tout en se rapprochant encore un peu plus d’elle.

– Je tremble pour votre douceur et votre esprit qui ont conquis mon cœur… Tant d’innocence et tant de charmes au milieu de tant de périls…

Il était sur le point de l’enlacer lorsqu’elle parvint enfin à s’écarter de lui et à se libérer. Bien que le Caihusien fût un séducteur chevronné, les avertissements de Geneio résonnaient encore à ses oreilles. Et la comédie amoureuse que lui jouait le garde lui semblait, bien que plaisante, beaucoup trop suspecte pour qu’elle s’y laissât prendre.

– Je vous remercie pour vos belles paroles, Seigneur Hu Micles. Mais je pense être en mesure de braver ces périls par moi-même sans acheter la protection de quiconque, surtout au prix que vous en exigez, fit-elle avec hauteur.

– Oh, Aldanor, vous vous méprenez, soupira-t-il. Je ne suis pas en train de vous proposer de devenir ma petite putain personnelle en échange des honneurs de la Cour, je…

– Et qu’êtes-vous donc en train de faire, exactement ?

– Tout le monde, et notre Dieu et Roi lui même, vous traiterait avec plus de respect si l’on vous savait ma maîtresse.

– Je ne tiens pas au respect d’une Cour que vous avez vous-même qualifiée de… brutale et débauchée, c’est cela ? Et certainement pas si c’est pour le gagner couchée sur le dos.

– Ma foi, si vous préférez d’autres postures, je suis d’autant plus intéressé, badina Hu Micles avec un sourire ravageur.

La doctoresse ne se donna pas la peine de relever, se contentant d’un regard de mépris qui n’effaça pas l’expression salace du guerrier. Elle s’écarta un peu plus de lui et considéra à nouveau les filles qu’il avait amenées.

– Je vais examiner ces dames, Seigneur. Je vous ferai prévenir sitôt que ce sera terminé.

– Ne vous donnez pas cette peine, je vais rester pour assister à cette charmante scène.

Aldanor allait cette fois répliquer violemment quand le garde éclata de rire.

– Ne faites pas cette tête, ma toute belle, ça n’était qu’une plaisanterie. Ne soyez pas toujours si austère, ma parole ! Je vous laisse à votre office. Envoyez-les chez Son Altesse directement, j’attendrai là bas.

Il pivota sur ses talons et fit mine de se retirer vers la porte, mais se retourna tout à coup, vif comme l’éclair, et vint déposer un baiser furtif juste au coin de ses lèvres. Puis il s’éloigna prestement et quitta la pièce l’air satisfait. Quelques instants après, Aldanor avait déjà quitté ses pensées.

Cette dernière décida également de chasser la scène dans un coin de son esprit ; et de se concentrer sur les quatre blondes qui attendaient toujours. Parmi elles, elle reconnut la jolie Invavi qu’elle avait déjà soignée. Avec un large sourire ravi, celle ci s’inclina en la saluant.

– B’soir Docteur Markan, M’dame. J’suis bien, bien heureuse de vous r’voir, parole.

– Bonsoir, Invavi. Moi aussi, je suis contente de vous voir, vous semblez aller bien.

– Ben ça, M’dame, faudrait êt’ difficile pour qu’ça aille pas, vous rendez pas compte ! Que j’ai été choisie pour l’Divin en personne ! C’t’un honneur pour une fille comme moi, savez.

– Gourdasse, grommela la plus maussade des quatre sans quitter le sol des yeux.

Invavi, heureusement, ne l’entendit pas, et eut un petit rire réjoui. Celle de ses compagnes qui partageait son enthousiasme pouffa à son tour et soupira.

– C’est qu’il est tell’ment bel homme, not’ roi Anverion, t’nez. Pour un peu qu’on l’f’rait pas payer, si on n’d’vait pas gagner sa vie.

– T’es qu’une bête, éclata cette fois la catin acariâtre. Si tu crois qu’ça va être une partie de prom’nade avec lui, tiens… Moi j’ai connu des filles qu’en sont rev’nues, du divin plumard, et y’en a d’autres… ben qu’en sont pas rev’nues du tout.

En l’entendant, la quatrième fille éclata en sanglots.

– Ne dites pas des choses comme ça, voyons, vous terrorisez la pauvre petite, gronda Aldanor. Allons, mon enfant, ne l’écoutez pas. Tout ira bien.

– Mais oui, va, l’docteur Markan a raison, la consola Invavi à son tour. Celle d’ent’ nous qu’i choisira, elle s’ra ptêt pas trop cajolée, mais elle s’ra bien payée pour sûr.

– Ptêt même qu’il la gar’dra avec lui, rêvassa sa consœur. Comme maîtresse ou ch’ais pas trop comment c’qu’on dit.

La fille renifla de plus belle.

– Je suis pas… pas… pas comme ça moi, j’suis pas une pute comme vous autres. J’suis juste une fille d’ici qu’y z’ont fait pri… pri… prisonnière. J’veux pas y aller, i’m’fait peur, vot’ Roi.

– C’est pas « not » Roi, c’est l’Roi de tout l’monde, s’offusqua Invavi. Et pis si tu veux pas, vas-y pas,ça fr’a plus de place pour nous.

– Comme si qu’elle avait l’choix, tiens… Z’êtes toutes des greluches sans cervelle…

– Mesdames ! intervint Aldanor. S’il vous plaît, un peu de calme.

Elle s’adressa à la prisonnière qui se tordait les mains et lui dit d’une voix douce :

– Écoutez, si vous ne voulez pas y aller, je peux toujours prétendre que vous n’êtes pas saine, mais il faudra que vous jouiez le jeu, d’accord ? Si l’on vous demande, dites que vous avez de la fièvre, des démangeaisons, que vous avez été forcée par des soldats pendant la prise de la ville et que ça vous brûle lorsque vous urinez.

– Vous feriez vraiment ça ? Vrai ?

La doctoresse acquiesça en lui souriant gentiment, puis se tourna vers ses compagnes qui considéraient la scène avec étonnement.

– Je compte également sur vous, n’est-ce pas ? Cela doit rester notre secret absolu. Si Anverion apprend que j’ai menti sur mon rapport de santé, il me fera mettre à mort, elle aussi sans doute, et vous avec pour faire bonne mesure. Pas un mot, à quiconque.

Invavi opina vigoureusement du chef, toujours bonne fille. La maussade souffla une espèce d’assentiment, alors que la troisième semblait réfléchir. Quoi de mieux que de révéler les petites manigances d’une de ces nobliaudes sur l’oreiller du Roi pour commencer une carrière de chaufferette de haut vol ?

– Vous aussi, jurez-le par votre Dieu Protecteur. Si vous ne le faites pas, elle ira elle aussi. Et comme, honnêtement, elle est plus jolie que vous, elle aura plus de chances d’être choisie.

La catin tordit le nez, puis grommela :

– Ouais, j’le jure. J’dirais rien, par Sanket.

– Parfait. Et vous ? demanda Aldanor en se tournant vers la grincheuse. J’ai l’impression que vous ne souhaitez pas vraiment y aller non plus.

– Bof, c’est l’métier. Il a pas une réputation d’bon gars bien brave, pour sûr, mais j’suis pas si frêle, et y’a quand même quelques bonnes pièces à prendre… Laissez, pour moi, ça va aller.

– Comme vous le souhaitez. Si vous voulez bien vous déshabiller, dans ce cas, je vais procéder.

Les trois volontaires se mirent nues à tour de rôle, et la jeune femme les examina sous toutes les coutures dans le boudoir. Elle écoutait la respiration régulière de la dernière jeune femme, la plus désabusée, l’oreille contre son dos, quand elle osa poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis quelques temps.

– Tout va bien, je pense. Vous pouvez vous rhabiller. Dites moi, Damoiselle…

– Tyra, j’m’appelle Tyra.

– Tyra. Vous avez dit tout à l’heure quelque chose à propose de notre Dieu et Roi…

– J’voulais pas lui manquer d’respect, Ma Dame !

– Non, non, bien sûr, je le sais bien, et je ne le répéterai pas, soyez rassurée. Je voulais savoir ce que vous entendiez par « certaines n’en sont pas revenues », simplement.

– Ben, rien d’plus que ce que j’ai dit. Il est pas tendre, avec les femmes, ou en tout cas pas avec les putes, et il aime faire mal. C’est vrai qu’ça paye bien, j’ai une amie à la capitale, elle a pu se retirer du putanat avec c’que le garde royal aux cheveux bleus lui a donné après. Mais bon, sa jambe a pas r’poussé normalement non plus. Certaines autres, paraît qu’on les a même pas revues, mais savez, dans not’ milieu, ça va ça vient, ça veut rien dire, les rumeurs.

Aldanor pâlit.

– Vous n’avez pas peur qu’il vous brutalise aussi ?

– C’est c’que j’disais tout à l’heure, Doc’, soupira Tyra. L’métier est pas toujours marrant, mais quand on sait s’y prendre, on peut gérer les brutes.

La prostituée termina d’enfiler une jupe rouge qui avait vu des jours meilleurs en ondulant des hanches, ébouriffa coquettement ses cheveux blonds et se pinça les joues pour leur donner un peu de couleur. Elle se pencha pour relacer ses bottines en cambrant exagérément les reins.

– Voyez ? Y’a pas un homme, il résiste à ce genre de p’tits mouv’ments là. Il pensera plus à taper, tout pris qu’il sera par le reste. Tout Dieu et Roi qu’il est, j’pense bien qu’ça reste qu’un mâle, au fond.

Elle se passa la langue sur les lèvres d’un air gourmand et soupira voluptueusement.

– Et faut bien dire qu’elles z’ont pas tort, les gourdasses. C’est quand même un sacré d’beau mâle!

La doctoresse haussa un sourcil étonné devant ce changement d’attitude radicale, et Tyra éclata d’un rire de gorge canaille.

– C’est l’deuxième truc à savoir, Doc’, les compliments. Sauf vot’ respect, si vous leur caressez aussi bien l’ego qu’le braquemard, seront tous à vos pieds.

Et sur ce compendium de sagesse polissonne, Tyra sortit rejoindre ses consœurs. Aldanor resta un instant à réfléchir. Se pouvait-il que la ribaude, après tout experte, eût raison, et qu’il suffise d’un zeste de flatterie et de sensualité pour se garantir d’Anverion ? Elle secoua la tête, chassant ces pensées indignes; elle, elle ne compterait que sur son esprit et sa noblesse. Jusqu’ici, le divin monarque ne s’était montré qu’infect avec elle ; et bien qu’elle sente toujours peser une menace latente au dessus de sa tête, sa vie et celle de sa chère Morgiane ne semblaient pas en danger. Elle se persuada elle même qu’elle finirait par être à sa place dans cette Cour étrange auprès de ce roi qui méritait si bien son surnom d’Obscur, et rappela les filles dans le boudoir pour les faire passer dans les appartements royaux par la porte communicante.

La suite…

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