Chapitre 12

Chapitre 12 "Cinquante nuances de plaies"

Résumé du chapitre précédent

Après un festin grandiose célébrant le traité dont Anverion a su imposer la signature, la Cour retourne vers Atla que les soldats reconstruisent peu à peu. Le Dieu Roi, l’esprit quasiment au repos, se cherche de nouvelles distractions, à l’instar du nouveau galant inattendu d’Aldanor.

Un hurlement déchira la nuit profonde. Dans son boudoir, Aldanor s’éveilla en sursaut. Le cri, aigu et perçant, venait des appartements d’Anverion, et elle se précipitait vers la porte quand elle se reprit et s’arrêta, la main sur la poignée. Mais sa nature généreuse l’emporta quand une seconde plainte atroce s’éleva, et elle s’élança bravement, en chemise, dans la chambre du Roi, ignorant le gémissement suppliant de Morgiane pour la retenir.

La pièce baignait dans l’ombre, excepté autour de l’impressionnant lit à baldaquin illuminé par des chandeliers fixés aux montants de fer forgé. Sur les épaisses couvertures en désordre, Anverion, à genoux, besognait le corps en sang, quasi inerte entre ses bras, de la blonde qu’il avait élue. Cette dernière se lamentait sans discontinuer, bien qu’il lui maintînt d’une main ferme la face appuyée contre les oreillers. La porte du boudoir claqua derrière Aldanor pétrifiée au milieu de la chambre, attirant l’attention du divin monarque. Lorsqu’il l’aperçut, sa réjouissance brutale se mua en une fureur incommensurable.

– Nom de… Par ma lame, qu’est-ce que vous foutez ici ? explosa-t-il.

Il repoussa violemment sa compagne de jeu qui s’écroula et roula à terre aux côtés du lit sans pouvoir se retenir. Son crâne heurta le sol avec un bruit lugubre. En une enjambée rageuse, Anverion, complètement nu et couvert de sinistres éclaboussures, avait rejoint son second médecin au milieu de la pièce et allait la saisir par les cheveux lorsqu’elle tomba agenouillée. L’atmosphère, auparavant poisseuse de luxure, se muait rapidement en une ambiance glacée de terreur qui gelait les mots d’excuse sur les lèvres d’Aldanor. L’Incarné suprême était sur le point de laisser libre cours à sa colère ; et la transformation qui l’accompagnait promettait d’être terrible, quand la jeune femme reprit un peu ses esprits et chuchota d’une voix blanche:

– Votre… Votre Altesse. Je.. J’ai entendu crier. J’ai eu peur pour vous…

– Pour moi ? gronda-t-il. Vous avez cru que c’était moi qui… ?

Sa colère s’apaisa quelque peu ; il était franchement décontenancé et un même peu amusé par le prétexte qu’elle venait de lui donner. La catin, gisant au pied du lit, poussa un couinement en essayant de bouger, et Anverion éclata d’un rire mauvais. Il se redressa, les poings sur les hanches, indifférent à sa propre nudité, dont le voisinage gênait Aldanor au delà de tout et la considéra en haussant les sourcils.

– Avec cette voix là, vous avez cru que c’était moi qui avais crié ? Êtes-vous un peu sourdingue ou franchement idiote, ma poupée ?

Elle voulut relever son crâne incliné pour répondre; mais la proximité de l’arrogante virilité du Roi l’en dissuada, et elle continua à fixer le sol tout en s’expliquant, dans un souffle contrit.

– J’ai entendu de grands gaillards velus chouiner comme des petites filles lorsqu’ils voyaient leurs entrailles se répandre à leurs pieds, Votre Altesse. Je… J’ai vraiment cru, je vous assure, que vous étiez souffrant.

– Et vous seule vous êtes précipitée pour me porter secours, ironisa-t-il, pas convaincu pour un sou. Sans même prendre le temps d’enfiler le moindre vêtement…

Il l’attrapa par le menton pour lui redresser la tête, et chercha son regard encore voilé d’angoisse par l’explosion de fureur qui avait précédé. La jeune femme recroquevillée, rougissante, les cheveux épars, dans sa tenue de nuit légère, lui inspira pour la seconde fois un désir malsain et inconnu qu’il dut réprimer à grand-peine. Tout à sa contemplation, il ne vit pas la prostituée qui commençait à ramper, la main sur la bouche pour étouffer ses plaintes.

– En voilà une gentille poupée, brave et loyale comme un soldat. Pour la peine, et puisque vous voyez que je suis en pleine forme, je vais vous laisser retourner vous coucher bien sagement.

Il la repoussa en arrière d’une tape presque affectueuse et voulut retourner à ses plaisirs, alors que la blonde ensanglantée tentait de s’éloigner vers la porte. Le spectacle le fit glousser et il lui envoya un coup de pied dans le ventre qui la replia sur le flanc avec un gémissement pitoyable.

– Toi, par contre, tu restes là.

Il attrapa la pauvrette par le bras et la souleva sans effort pour la traîner vers le lit sur lequel il la jeta avant de s’y allonger à son tour voluptueusement. Elle se roula en boule, prostrée, le plus loin possible d’Anverion sur les oreillers maculés de larmes et de salive.

– Aide…, supplia-t-elle d’une voix brisée qui réveilla brutalement les instincts protecteurs d’Aldanor, et la sortit du marasme d’effroi dans lequel elle était plongée.

– Votre Altesse ! intervint la doctoresse en se relevant. Elle ne peut pas…

– Quoi encore? grogna le Roi à nouveau contrarié. Vous voulez prendre sa place, peut être ?

– Je n’aurais pas cette prétention, Votre Altesse, mais elle me semble blessée…

– C’est ça qui est drôle, ma poupée. Et je vous rappelle que vous êtes mon médecin, pas le sien.

Il s’était étendu de tout son long sur le matelas souillé, les bras croisés derrière la tête, en jouant machinalement avec l’une des boucles blondes emmêlées de sa compagne qu’Aldanor reconnut pour celles d’Invavi.

– Et bien justement… C’est parce que…

Elle hésita un instant, se doutant bien que le divin monarque ne se laisserait pas avoir par le prétexte fallacieux qu’elle s’apprêtait à lui donner. Mais elle avait déjà passé les bornes en pénétrant dans les appartements royaux sans y être invitée, et elle se refusait à y abandonner la jeune femme meurtrie sans avoir tout tenté. Elle prit une grande inspiration et planta hardiment son regard dans les yeux vert d’eau d’Anverion. Cette lueur liquide qui dansait au fond de ses pupilles n’avait rien de rassurant ; sa fureur était peut être passée, mais sa soif de sang, elle, semblait inextinguible.

– C’est parce que… ? susurra le dieu magnifique d’une voix menaçante. Expliquez-vous donc, ou bien je vais commencer à penser que vous tenez vraiment à la remplacer.

– C’est parce que je suis votre médecin que je vous conseille de la laisser partir, voilà. Ses blessures semblent graves, elles saignent beaucoup… Si elles s’infectent… Qu’une pourriture s’y met… Vous risqueriez d’être souillé, de tomber malade…Je ne peux pas en toute conscience vous laisser prendre un tel risque, Votre Altesse. J’ai bien trop le souci de votre santé pour ça, conclut-elle avec un accent sarcastique que ses nerfs à vif n’avaient pu réprimer.

Ils se considérèrent un instant avec gravité, puis il répondit en souriant calmement.

– Je pourrais tout aussi bien en finir tout de suite et la tuer, non ?

Invavi poussa un petit cri et s’échappa du lit dans un sursaut de terreur, sans qu’il ne tentât rien pour la rattraper, uniquement préoccupé d’Aldanor, qui rétorqua sur le même ton.

– Certes, Votre Altesse. Mais l’on m’a dit un jour qu’un bon supplice impliquait que l’instigateur y trouve son avantage. Vous le perdriez en la faisant mourir, puisqu’elle ne pourrait plus dès lors vous… tenir compagnie le soir.

Elle tendit la main vers la prostituée qui se réfugia derrière elle, tremblante et exsangue, et l’enlaça pour la soutenir. Le Roi examina un instant les deux jeunes femmes embrassées, la fière brune et la pitoyable blonde, et se passa la langue sur les lèvres.

– Tiens donc…C’est un sage qui vous a dit cela.

Puis il ferma les yeux, reposa la tête sur les traversins et agita en l’air une main négligente.

– Allez, déguerpissez. Toutes les deux.

Profitant de la chance inespérée qui leur était offerte, la doctoresse traîna sur quelques pas une Invavi plus morte que vive vers le boudoir. Alors qu’elle en poussait la porte vers l’intérieur, elle se retourna par instinct et se sentit transpercée par l’éclat cruel et avide du regard d’Anverion, qui murmura dans un souffle terrifiant :

– À demain, poupée.

Morgiane les attendait dans l’ombre, une dague au poing, se tenant prête à voler au secours de sa maîtresse si les choses avaient mal tourné. Mais elle aussi avait été victime de l’aura de panique qu’inspirait à son gré le divin monarque, et elle n’avait put que repousser la porte du cabinet sur les deux jeunes femmes lorsqu’elles entrèrent. Aldanor, pourtant indemne, dut s’adosser au mur pour ne pas s’écrouler, un bras toujours autour d’Invavi qui s’était accrochée à sa taille et la serrait à lui couper le souffle.

– Lâche ton arme, ma fière guerrière, dit-elle en souriant faiblement à son assistante. Tout va bien, au moins pour moi.

Ses instincts professionnels reprenaient peu à peu le dessus. L’état de la fille était plus qu’inquiétant. Sa respiration courte entrecoupée d’ une toux sèchelui faisait craindre une ou plusieurs côtes cassées et peut-être des complications pulmonaires. Un flot de sang abondant coulait de son crâne ouvert, mais aussi entre ses cuisses, et un peu partout sur son corps, par de petites plaies moins profondes. Pendant que Morgiane, diligente, faisait de la lumière et mettait de l’eau à chauffer sur le brasero, Aldanor avait fait asseoir sa patiente sur la vaste ottomane qui envahissait le boudoir, sans parvenir à la détacher d’elle. Tout à coup Invavi éclata en sanglots stridents qui la secouaient douloureusement. Ses bras crispés se détendirent et lâchèrent le corps de la doctoresse qui dut l’empêcher de se renverser en arrière, prise de tremblements violents. Ses nerfs avaient cédé ; la pauvre Invavi n’était plus que larmes et convulsions.

L’assistante se précipita pour aider à la maintenir. Vivement, le médecin avait saisi sa sacoche posée au pied du meuble, et fait glisser la bretelle de cuir entre les mâchoires de sa patiente pour l’empêcher de se mordre la langue. Quelques minutes plus tard, la crise était terminée, mais la jolie blonde fut longue à reprendre ses esprits.

– Qu’est-ce qui… Où chuis ?

– Chut, n’essayez pas de vous relever pour le moment. C’est moi, le Docteur Markan. Damoiselle Morgiane est là aussi. Vous êtes en sécurité. Nous allons prendre soin de vous.

– J’ai mal… J’me souviens pus…

– Quelle est la dernière chose dont vous vous rappelez ? la questionna Aldanor un peu inquiète.

– Chais pus, j’vous promets… Attendez voir… Si, j’étais là toute à l’heure… On s’est vues, non ? Après… après y’a eu… Le roi, non ? J’suis pas bien sûre… Qu’est-ce qui m’arrive, Dame Markan ? J’ai fait un mauvais rêve ou quequ’chose ? C’que j’ai mal à la tête…Et partout… Ça tourne…

L’anxiété commençait à envahir à nouveau les yeux sombres d’Invavi qui se remit à trembler, le cœur au bord des lèvres.

– Non, non, n’ayez pas peur. C’est fini. Vous avez subi un choc physique et nerveux très violent, mais nous allons vous aider. Morgiane va commencer à nettoyer vos plaies, pendant que je prépare quelque chose pour vos nerfs.

Pendant qu’Aldanor concoctait adroitement une infusion d’aubépine, de mélisse et de lavande dont le seul parfum suffisait à apaiser les âmes troublées, la muette faisait asseoir la jeune fille et l’enroulait dans un large drap de toile qui s’imprégna rapidement de sang. Puis, avec les gestes doux et précis qu’elle avait appris de sa maîtresse, elle fit couler un filet d’eau vinaigrée sur le haut du crâne et tapota les deux plaies avec une éponge épaisse. La blessée frémit sous la morsure du liquide, mais ne dit rien.

Morgiane émit un râle doux et modulé, que son amie traduisit :

– Elle vous demande pardon si elle vous fait mal. Tenez, votre infusion est prête. Vous vous sentirez plus calme après, et je pourrais vous examiner.

Invavi regarda la muette avec un petit sourire triste.

– Vous m’faites pas mal, pas d’mal du tout… J’vous dirais bien qu’j’en ai vu d’aut’, mais j’crois que ça se voit sur ma figure. Dites, Doc Markan, ça va me faire dormir, ça ? Pas’que j’vous promets que j’suis déjà tant et si fatiguée qu’y a pas besoin.

– C’est surtout pour vous apaiser, pas pour vous endormir. Vous vous sentez vraiment épuisée, comme si vous n’aviez pas dormi depuis plusieurs jours ?

– Oui, c’est ça.

– Ça doit être dû à votre crise nerveuse. Mais c’est en général très passager. Allez-y, buvez votre médication, tranquillement, par petites gorgées.

– J’pense pas pouvoir avaler quoi qu’est-ce, Ma Dame. J’ai la ger… J’ai envie d’vomir.

Prestement, Morgiane lui posa sur les genoux le bassin de terre cuite dont elle s’était servie pour nettoyer le crâne traumatisé, et enroula les mèches blondes et poisseuses autour de sa main pour les maintenir en arrière. Invavi hoqueta plusieurs fois, chaque spasme lui arrachant une plainte, mais son estomac était vide. Enfin, les haut-le-cœur s’apaisèrent, et Aldanor s’assit à côté de sa patiente pour examiner les blessures. Les chocs subis lui avaient ouvert l’arcade sourcilière et le cuir chevelu en plusieurs endroits. Malgré les saignements importants désormais taris, les plaies en elles-mêmes ne semblaient pas graves ; c’étaient plutôt les vertiges, les nausées, l’évanouissement prolongé et l’amnésie qui inquiétaient le médecin. Elle décida de ne pas imposer de peines inutiles à la pauvrette en recousant la peau sensible de la tête, et étala une fine couche de miel de thym sur chaque coupure pour en faciliter la cicatrisation et l’assainissement.

– Ça a l’air bon, soupira Invavi qui reprenait un peu de poil de la bête sous l’effet de la potion. C’huis une tartine, maint’nant !

– Très appétissante, en effet, sourit Aldanor un peu soulagée de retrouver un brin de spontanéité chez sa patiente. Ne bougez plus, nous allons finir de vous panser. Attention, Morgiane, je ne veux pas que ce soit trop serré.

Et les deux jeunes femmes enroulèrent une longue bande autour du front et des cheveux de la prostituée. Une fois le pansement en place, la doctoresse écarta le drap et palpa les côtes dont elle avait pressenti le mauvais état ; elle écouta le souffle que son oreille, pourtant exercée, discernait à grand-peine. En tapotant du côté droit, elle perçut un inquiétant son creux. Pour terminer, elle plaça ses mains sur le torse meurtri et demanda à sa malade de prononcer à voix haute le mot « trente-trois ».

– Pourquoi ? fit-elle à la place.

– Il me faut un son grave qui me permette d’évaluer la façon dont l’air vibre dans votre poitrine. Trente-trois, c’est ce qui marche le mieux. Enfin, j’ai appris ça comme ça. Allez-y, maintenant.

– Bon, ben… trente-trois.

– Merci. C’est mieux que ce que j’espérais. Je pense que vous avez le poumon droit légèrement décollé, et probablement une côte fêlée, ou fracturée, mais à votre âge et avec du repos, cela se guérit bien. Vous ne vous souvenez toujours de rien ?

La lueur qui s’était rallumée un peu plus tôt dans le regard d’Invavi s’éteignit.

– Si, ça r’vient. Et j’préfèrerais oublier…

Aldanor contempla tout le corps avec tristesse. Les poings, les griffes et les crocs d’Anverion avaient laissé un peu partout de vilaines meurtrissures. Elle resta silencieuse un long moment, alors que Morgiane reprenait vasque et éponge pour nettoyer délicatement une morsure à l’épaule qui saignotait encore un peu.

– Je ne tiens pas à vous bouleverser, Invavi, mais si je parviens à deviner ce qu’il vous a fait ici, ou là…

Elle désignait en parlant les marques les plus évidentes.

– En revanche, j’aurais besoin de plus de détails concernant la blessure de votre entrejambe. Elle ne saigne plus beaucoup, mais je dois savoir comment c’est arrivé pour vous soigner le mieux possible.

– J’peux pas, Ma Dame, tout l’respect… On dit pas ces choses là à des femmes comme vous.

– Je suis médecin avant d’être Dame, Invavi. Allongez-vous. Là, voilà. Morgiane va continuer à laver le sang séché sur les petites plaies. Vous allez fermer les yeux et me raconter ce dont vous vous rappelez.

– Ben… au début, ça allait encore… Un peu brutal quoi, mais pas d’surprise… Savez, les grands hommes, y z’aiment bien tous jouer un peu les sauvages, surtout avec les putes… Ça gifle un peu, ça vous tire les ch’veux, ça griffe, mais c’est pas méchant…

La noble frissonna. Elle connaissait à fond les mécanismes des corps humains ou incarnés, mais sa sensualité n’avait jamais été éveillée par aucun de ses rares galants, jamais assez hardis pour passer outre sa qualité de Damoiselle d’Estivie . Et elle était profondément choquée de voir que tant de brutalité pouvait accompagner les plaisirs de la chair.

– Mais c’est quand il m’a mis à quat’ pattes… Là ma tête elle a tapé sur le mur et y’a eu beaucoup d’sang, il est dev’nu comme fou. Il a voulu s’mettre là ou… Enfin… Fort…

La voix d’Invavi se perdit en un murmure. Aldanor inclina la tête au dessus d’elle et écouta, l’estomac noué et les jambes serrées par un instinct compatissant, le récit douloureux des brutales exactions subies par sa patiente. Elle tenait sa main tremblante entre les siennes, et les larmes lui montèrent aux yeux.

– Mais bon, j’suis qu’une catin, j’mérite, aussi.

– Ne dites pas ça ! Qu’il soit dieu et vous ribaude ne lui donne pas le droit de vous… de vous… de vous violenter ainsi !

– Si, M’dame. J’vous assure qu’si.

La blonde alanguie rouvrit les yeux et croisa ceux, durs et pleins de rage, de la doctoresse révoltée.

– Pis ça va aller. Vous allez bien m’soigner, va. Z’en faites pas. J’m’en sors toujours, d’autant mieux quand z’êtes dans les parages.

Morgiane, qui avait terminé de s’occuper des plaies mineures, eut un sourire entendu et tapota affectueusement le bras qu’elle venait de panser. C’était le monde à l’envers, songeait-elle, pour une fois qu’un patient rassurait son inébranlable Al’ et pas l’inverse.

– Merci, Invavi. Puisque j’ai ma réputation à soutenir… Vous pouvez vous placer sur le ventre ?

La blessée roula péniblement sur le lit pour faciliter l’examen. Après avoir inspecté minutieusement l’infâme lésion, Aldanor soupira. La chirurgie pouvait être évitée.

– Morgiane, peux-tu aller me préparer un lavement, s’il te plaît ? Pendant ce temps, je vais fabriquer une espèce de tampon fibreux, avec des huiles douces et une herbe qu’on appelle herbe-à-la-coupure. Cela va arrêter les saignements, expliqua-t-elle, et accélérer la guérison, mais une fois retiré, il faudra bien nettoyer, et vous faire surveiller. Et, le temps que ceci, et tout le reste, se remette, du repos, le moins d’exercice possible et évidemment, aucune étreinte.

– Mais… bredouilla la malheureuse. Je sais rien faire d’autre, moi. Comment que j’vais faire pour manger ?

– Il me semble que notre Dieu et Roi bien aimé vous doive bien quelque chose, non ?

– Alors, là, Doc Markan, j’pense bien qu’si y m’reste un seul truc sur lequel j’peux m’asseoir, c’est bien ça, ha ha ha !

Et les trois éclatèrent de rire. Après les horribles tensions de la nuit, les jeunes femmes avaient toutes besoin de relâcher la pression. Morgiane prêta quelques vêtements à la solide Invavi, et elles partagèrent une coupe de vin avant que la catin, qui insista pour pouvoir repartir, ne s’éclipse sur la pointe des pieds par les appartements de Geneio.

Elle erra un petit moment dans les couloirs du palais, cherchant l’escalier par lequel Hu Micles l’avait amenée au roi. Le jour se levait déjà lorsqu’elle le reconnut, après être passée trois fois devant. J’fatigue un peu, moi, se dit-elle. Elle posa une main le long du mur et commença à descendre, en se demandant pourquoi ces grands seigneurs construisaient des marches si biscornues. Dans la lumière naissante qui commençait à lui brûler les yeux, les degrés de pierre se mirent à danser, et entraînèrent Invavi dans leur ballet gracieux. Un pied dans le vide, les bras tendus, elle virevolta, se cambra, et termina sa farandole tout en bas, la nuque disloquée, du sang lui coulant des oreilles.

La suite…

Les héraults du roi

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