Alterlude n° 2: Le portrait

Alterlude 02 "Le portrait"

Situation de départ :

Nous sommes à Capoïa Sympan, capitale de Guensorde, au sein du Palais des Divins, un peu plus de deux ans avant le début du Sceptre et la Lancette. Toute l’intendance de la Maison Royale est entre les mains soignées de l’oncle d’Anverion, le frère de son défunt père, feu le roi Hallouís.

Ce dernier veille aussi, comme il le peut, sur ses deux neveux, le Dieu Roi et son petit frère, Mektaion.

Le prince Ascanthe est donc le membre le plus âgé, et sans doute le plus respectable, de la dynastie des Divins, mais les règles de succession de la monarchie font d’Anverion le chef de famille.

Le prince Mektaion, quant à lui, est laissé de côté de la scène politique, sociale et guerrière. Son cœur, son esprit et son attitude sont restés ceux d’un petit garçon, malgré une apparence adulte et la plupart des capacités physiques de sa race.

Ascanthe s’inclina profondément alors que le Dieu Roi arrivait d’un pas tranquille sur la vaste terrasse déjà illuminée par d’innombrables photophores de bronze sculptés. Entièrement réservée à Son Excellence, elle jouxtait les appartements du prince dans la Tour des Divins, surplombant les jardins du palais. Il aimait l’utiliser pour de petites réceptions privées pleines de raffinement et de mots d’esprit, et y avait ce soir invité ses neveux à dîner, avec son formalisme usuel qui n’avait surpris ni l’un ni l’autre. Mektaion n’était pas encore arrivé, bien qu’il n’ignorât pas l’amour de son oncle pour la plus exacte ponctualité.

Il était en train de bondir joyeusement dans les escaliers de pierre, quand Anverion qui remontait aussi l’avait interpellé. Le divin monarque avait soupiré en examinant affectueusement son petit frère. Le jeune Divin était complètement échevelé, ses boucles dorées retombant au hasard sur ses yeux, il ne portait pas de pourpoint et sa chemise froissée, les manches relevées, arborait quelques traces qui laissaient suspecter une orgie de confiture hâtivement nettoyée. Plutôt que de subir avec son cadet un sermon interminable sur le maintien irréprochable et l’élégance qui seyaient à leur rang, Anverion avait envoyé ce dernier vers son peigne et ses armoires, avec ordre de ne les quitter que lorsqu’il serait impeccablement bien mis.

Lui-même avait rejoint la terrasse au décor distingué, un peu trop peut-être pour un dîner familial, mais tout à fait typique de son oncle.

Il déboutonna largement son col en s’installant dans un fauteuil, se débarrassa négligemment de sa couronne sur un guéridon, et sourit aimablement à Ascanthe en étendant ses jambes, faisait mine de retirer ses bottes d’un coup de pied. Les yeux pâles du prince s’écarquillèrent, et il était sur le point d’ouvrir la bouche quand le roi éclata de rire devant l’air outré de son Auguste Tonton.

– Ne t’offusque pas, mon Oncle. Ma journée a été longue, et foutrement…

– Hmm hmm…

– Suprêmement ennuyeuse. Comme le dit la douce Nitza, il faut savoir se détendre un peu.

– La Capitaine Cvantk est une Dame dont la valeur n’a d’égale que la vaillance. Mais si elle resplendit de multiples qualités, il faut malheureusement avouer que la prestance n’est pas au nombre de celles-ci.

– Ne va pas lui dire ça. Encore que… Le temps qu’elle comprenne ta phrase, tu auras tout le loisir de t’enfuir.

Ascanthe ne répondit que par une inclinaison courtoise de la nuque, et tendit une coupe à son neveu, tout en s’asseyant près de lui.

– Mais… s’exclama Anverion en prenant une gorgée. Que voilà une savoureuse… orangeade ! Artificieuse simplicité indigne de mes éloges !

Le prince, avec un éclair admiratif au fond de l’œil, attrapa sur le milieu de la table un petit carafon de cristal dont il versa un long trait dans le verre du roi, puis le sien, tout en expliquant.

– J’ai eu le malheur de servir par erreur à ton frère un rafraîchissement un peu tonique. Ces pichets sont par trop semblables… je n’ai réalisé ma méprise qu’après le quatrième service, et je ne t’étonnerais pas en disant qu’il y fut fort réceptif. Lorsqu’il commença à déclamer une version tout à fait personnelle et ma foi charmante des Amours d’Ataktè, j’ai décidé de conserver liqueurs et spiritueux dans leurs fioles d’origine.

Anverion s’égaya en imaginant le doux et sensible Mektaion complètement pinté, et demanda, égrillard:

– Jusqu’où a-t-il récité le poème, au juste ?

– Un peu trop loin, malheureusement. Je suppose que Ton Altesse est à blâmer pour lui avoir appris les Stances de l’Alcôve ?

– Eh ! Elles font partie de l’ode, après tout, ricana le divin monarque. Et pour reprendre ses propres mots « c’est joli mais ça veut rien dire ».

Ascanthe leva les yeux au ciel, amusé malgré lui par ses deux neveux si différents. Puis il redevint solennel, et profita de l’absence du jeune prince à l’esprit singulier pour aborder un sujet qui lui tenait à cœur avec le roi.

– Anverion ? Dans quelques mois, ce sera le vingtième anniversaire de ton règne sacré…

– Oh ? Bigre, que le temps passe.

– Tu sais évidemment ce que cela implique ?

– Une somptueuse célébration dans toutes les rues de la Cité ?

– Entre autres.

– Des cascades éhontées de soieries et de vins dans les allées du Palais ?

– Je suppose, mais…

– Des cadeaux ! Des tas et des tas de cadeaux mirifiques et rutilants que je revendrai en douce pour me rembourser des célébrations et de la débauche ? Sauf le tien, bien entendu, mon Oncle, ajouta Anverion d’un ton câlin.

– Tu n’y gagnerais pas grand-chose, Ton Altesse, j’avais pour projet d’honorer ta glorieuse souveraineté en te faisant un gros bisou, répliqua Ascanthe, pince-sans-rire.

– Ah, mais certaines paierait cher pour un gros bisou de mon Auguste Tonton. Certains aussi, d’ailleurs.

– Anverion… soupira le Premier Intendant du palais. Il faudra également que tu fasses peindre un nouveau portrait officiel de ta divine majesté.

Quatre mois plus tard, Oulichnitza regardait sortir du salon royal l’artiste aux cheveux raréfiés, la mâchoire tout récemment secouée de tics hagards et les ongles déchiquetés à ras, encore incrustés ça et là de taches de peinture.

– Et dire que c’était l’un des plus grands barbouilleurs du siècle, croassa la Capitaine pendant que son ami jetait un regard indéchiffrable à la commande enfin livrée. Je ne comprends toujours pas comment tu as réussi à l’engager, après ton dernier portrait. Je croyais que plus personne ne voulait se risquer à fixer sur toile ta divine splendeur, après la démence mortelle de ton premier portraitiste.

– Il n’est pas mort, se défendit Anverion. Aux dernières nouvelles, il vient de passer sa neuvième année menotté à son lit à jacasser, rire et hurler en même temps. Et je ne suis responsable de rien.

– Il allait très bien avant de travailler pour toi, Ton Altesse.

– Tu travailles pour moi depuis tes douze ans et tu te portes comme un charme, ma douce.

– Ça m’arrive de hurler menottée à mon lit aussi, pourtant.

– Je ne voulais pas savoir ça. Je ne voulais pas savoir ça !

Anverion considérait Oulichnitza comme une sœur, et, sans pouvoir ignorer ses appétits charnels presque aussi féroces que les siens propres, il préférait de loin en faire abstraction.

– N’empêche que vu le destin de l’autre, je pensais que tu ne trouverais personne pour te peinturer cette fois. Personne qui ait envie de vivre, en tout cas.

– Et bien, figure toi que Nod Faer n’avait pas trop envie de vivre quand je lui ai passé commande, expliqua Anverion malicieux.

– Arrête ! Il venait d’acheter l’une des plus belles baraques de la ville, qui m’est passée sous le nez à cause de lui. Il a reçu la bénédiction Dehanite pour sa décoration du temple, et Meli Ha a refourgué des dizaines de tours de garde à son benêt de frangin pour choisir la robe qu’elle devait porter à son mariage. Me dis pas qu’il était cafardeux…

– Il l’est devenu. Tu as bien fait de ne pas investir dans cette superbe demeure, parce que le Maître Architecte de l’Académie l’a officiellement classée au Patrimoine des Monuments Historiques.

– Qu’est-ce que c’est que cette bêtise ?

– C’est tout nouveau. Je protège aussi l’histoire et la culture du royaume, moi, Ma Dame, alors les symboles de notre civilisation doivent être préservés. Et… pour les préserver… ma foi… propriété de la Couronne, quoi de mieux ? Du coup, l’hôtel particulier de Nod Faer… n’est plus à Nod Faer.

– Splendide.

– Je trouve aussi. De plus, lorsque je suis allé visiter les lieux pour estimer combien j’ai… combien l’histoire et la culture du royaume ont gagné, j’ai rencontré sa fiancée. Je lui ai même souri…

Le sourire que le divin monarque arborait à cet instant était incroyablement scélérat.

– Et ? demanda innocemment l’Incarnée.

– Une chose en entraînant une autre… Je ne te fais pas un dessin, mais demande au rapin, c’est son office après tout. Et sa promise. Ex-promise.

– Mais il doit te haïr à mort ! Et tu l’as laissé se charger de ton portrait ?

– Il ne sait pas que c’est moi qui ai fait glapir sa Damoiselle de cœur à en désaccorder le clavecin, vois-tu. J’ai eu la délicatesse de m’éclipser avant son retour, tout de même.

– Ton Altesse, salua Hu Micles qui venait de se glisser dans les appartements royaux. Oh ! Le beau tableau ! C’est quelqu’un que je connais ?

– Un peu oui ! s’écria Oulichnitza avant qu’un geste du roi ne la fasse taire.

Le Caihusien s’approcha du portrait, le contempla longuement en se caressant le menton, puis demanda :

– Geneio ?

– Quoi ? rugit Anverion. Non mais n’abuses tout de même pas ! Geneio est chauve comme une soupière ! Tu reconnais pas ma tignasse, là ?

– Oui.. hésita Hu Micles. Maintenant que tu me le dis…

– Ah, quand même, se rengorgea le divin monarque.

– Geneio, avec une tignasse.

– Et puis une couronne, non ? ajouta la Capitaine moqueuse. C’est un indice, ça. Le bel indice, voyez… Un peu en longueur.

– Heureusement qu’il l’a peinte aussi, soupira Anverion en se détournant de la toile. Il se trouverait sans cela bien des ânes pour ne pas me reconnaître… Bon, j’en ferais placarder copie dans tous les bâtiments officiels du royaume d’ici quatre jours, puisqu’il le faut.

Trois jours plus tard, Aldanor, juchée sur un tonneau à l’arrière d’une charrette, regardait s’éloigner les hauts murs de la ville, en confiant à Morgiane, qui quittait Capoïa Sympan pour la première fois :

– Je ne suis pas fâchée de quitter la Cité Royale, ma puce. Même si j’aurais bien aimé voir ces nouveaux monuments historiques dont tout le monde se réjouit. Peut être aurait-on dû rester un jour de plus…

Les héraults du roi

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