Chapitre 13

Chapitre 13 "Battue au piège de l'oubli"

Résumé du chapitre précédent

Le divin monarque a fait son choix, et parmi les trois belles blondes tarifées sélectionnées par Hu Micles, garanties saines par le Docteur Markan, l’une d’elles aura l’honneur, la fortune et la jouissance de la compagnie du Dieu Roi pour la nuit.

Certes Anverion sait mettre le prix à ses plaisirs, mais s’il lui dépense sans compter, il exige aussi de ses galantes un paiement en retour. De leur personne.

Seule l’Idée s’intéressa un peu à ce corps anonyme que les gardes avaient retrouvé au bas des escaliers. De simple idée, elle était devenue projet ; et maintenant chaque pensée, chaque mouvement, chaque parole du corps qu’elle occupait étaient décidés en fonction d’elle. Et le moindre détail, le plus petit événement captait son attention, étaient analysés, décortiqués, mis au service du projet. Malgré tout, un incident mineur comme la mort, probablement accidentelle d’ailleurs, de ce qui semblait une vulgaire ribaude, ne pouvait servir les intérêts plus élevés de l’Idée. D’autres plans se mettaient en place, d’autres esprits s’imprégnaient de l’idée originelle. Et, même elle, renonça vite à en savoir plus sur le trépas d’Invavi.

Aldanor et Morgiane l’ignorèrent toujours ; elles la crurent simplement repartie. Ses connaissances au camp la crurent simplement restée. Et ainsi, la jolie blonde aux cheveux bouclés termina dans une fosse commune, jetée par un esclave indifférent au dessus des cadavres pêle-mêle d’inconnus, recouverte d’une terre étrangère, sans que nul ne prie son dieu protecteur de l’envoyer chercher, errante sous les nuages pour l’emmener au-delà des cieux. Les hommes et les femmes de Guensorde, de toutes origines, accordaient une grande importance aux rites funéraires qui leur permettaient de rejoindre les Dieux célestes après leur mort.

Même une misérable comme Invavi méritait sa place auprès d’eux ; car, Humaine, elle était dotée d’une âme dont l’existence transcendait sa vie terrestre. Mais, pour que cette âme puisse accomplir son dernier voyage, elle devait être signalée aux serviteurs divins par une sépulture, guidée par les prières des vivants et reconnue par le dieu protecteur auquel on l’avait confiée. Si personne ne prononçait pour elle les mots sacrés, qu’aucun symbole n’ornait sa tombe ou que son nom et celui de son dieu n’avaient pas été peints, entremêlés, sur son visage défunt, alors elle ne resterait qu’une nuée perdue et impuissante, un spectre furieux, désespéré.

Les Sorciers d’Au Delà des Mers, ennemis jurés du brillant royaume Guensordais depuis des siècles, savaient conjurer ces âmes en peine, les réduire en esclavage et en faire les sinistres exécuteurs de leurs infâmes pratiques magiques. Une des sectes les plus secrètes du Dieu Wareegga avait pour mission de libérer et de protéger ces esprits de la domination de ces répugnantes créatures; notamment en veillant à ce que nul cadavre humain ne soit abandonné. Mais ils avaient une réputation ambiguë, parfois accusés de faire usage pour eux-mêmes de la nécromancie. À la fois trop mystérieux et trop présents, on les méprisait, voire les haïssait, parfois plus que l’ennemi originel, vaincu et repoussé dans ses territoires depuis longtemps. En effet, pour les Humains comme pour les Incarnés, la manipulation des âmes, à quelque fin que ce fût, était le second crime absolu; le premier étant bien sûr d’attenter à la vie du Dieu terrestre régnant.

L’actuel ne se préoccupait pas de magie noire; il répugnait même à faire usage de la magie élémentaire des prêtres humains. La science et la technique trouvaient plus de grâce à ses yeux ; et pas seulement lorsqu’elles servaient ses propres intérêts, mais parce qu’il avait la conviction, soigneusement cachée, que son rôle de monarque était de rapprocher les Hommes et les Incarnés de leurs guides ; et que seul le progrès intellectuel pourrait amener ses sujets au plus près des Dieux.

Aussi, lorsqu’il n’était préoccupé ni de guerres ni de tortures, il encourageait le développement d’académies et d’écoles, toutefois maintenues inaccessibles au petit peuple, il récompensait et finançait inventeurs, chercheurs et artistes. Une partie de son gouvernement, derrière sa mère la reine Rial’als, s’opposait à cette prodigalité d’honneurs et d’argent, qu’elle considérait comme inutile, et nuisible à la réputation de férocité qui devait être celle d’un véritable Dieu Roi.

Pourtant à ce sujet, Rial’als avait tout lieu d’être fière de son fils aîné ! Mais, hautaine, amère et intransigeante, la mère d’Anverion n’avait pour ses deux enfants que des exigences. Même la glorieuse campagne de l’Ouest entreprise par le divin monarque ne lui inspirait que des reniflements méprisants, furieuse qu’elle était de voir les coffres de la Couronne se vider aussi vite. Avide de puissance, l’acariâtre Incarnée avait pu à loisir en savourer le goût durant ses premières années de mariage avec un souverain toujours absent, puis à la mort de ce dernier, jusqu’à la majorité d’Anverion. Elle fut une régente dure mais avisée, et le serait restée longtemps avec plaisir. Mais même à sa propre mère, Anverion ne concéderait plus une once de son pouvoir, et, depuis la capitale, elle rongeait son frein, confinée dans un rôle d’apparat qu’elle perdrait sitôt le roi marié. Heureusement pour elle, il n’y songeait même pas, et ce matin là, le manque de chevaux était sa préoccupation principale.

Une bonne partie de ceux montés lors de l’attaque d’Atla avaient péri, lors de la bataille ou abattus plus tard, et, si il voulait reprendre sa route avec une armée au complet, il lui faudrait disposer de plus d’un millier de montures supplémentaires.

Ses conseillers lui avaient proposé deux options : tourner plein ouest dans la vaste campagne de Ci’Max, et capturer les bêtes parmi les troupeaux sauvages qui y vivaient, ou dépêcher un messager dans la province de Caihu Do qui élevait les meilleurs chevaux du monde. L’un comme l’autre serait aussi long. Disloquer son armée, l’étirer dans les plaines en chassant des cavales qui n’avaient jamais vu d’homme, puis les débourrer, prendrait un temps considérable. Mais Caihu Do était bien loin au nord est ; et, pour rallier Atla, le convoi qu’elle ne manquerait pas d’envoyer à son souverain devrait passer par des routes dangereuses, peu praticables. Le point le plus risqué du chemin était sans conteste la trouée de Tos’Wax, là où les deux chaînes montagneuses qui enfermaient le grand Ouest se rencontraient sans se toucher. Une épaisse forêt emprisonnait l’étroit passage, contrôlé au sortir des bois par la forteresse de l’arrogant Ruz’Gar qu’il faudrait éliminer pour se rejoindre.

Au sortir de son Conseil, Anverion n’avait pas pris de décision. Comme il prévoyait d’accueillir lui même à Atla les premiers colons envoyés par Garda et Dush, il se laissait le temps de réfléchir à la situation. Il descendit, pensif, dans la Cour du Palais ou Oulichnitza entraînait Gayos au combat à mains nues, déterminée à en faire un brave de plus au service de son ami, sous le regard des trois autres Gardes. L’adolescent peinait et transpirait sous un soleil magnifique, pendant que la Capitaine lui assénait coup sur coup en grognant. Le combat s’interrompit à son arrivée. Les Quatre et le valet s’inclinèrent alors que le roi commentait:

– Tiens, ça n’est pas mal, ça.

Le jeune Incarné rougit de contentement. Anverion se plaça entre les deux combattants en s’expliquant :

– Mais tu manques encore d’un bon sens de l’observation, et tu n’arrives pas à prévoir les coups que ton adversaire prépare. Alors que notre brillante Nitza…

Le souverain envoya alors une gigantesque gifle du dos de la main à la Capitaine sans même l’avoir regardée. Mais ses réflexes aiguisés lui permirent d’éviter le coup sans toutefois arriver à le parer et elle se rengorgea.

– … sait toujours quand un ennemi va l’attaquer.

Et d’un coup de pied tournant sur le genou, il déséquilibra alors la belle Erévite qui mordit la poussière.

– Ou presque.

Il lui tendit la main pour l’aider à se relever, puis se plaça face à elle en continuant sa leçon.

– Il faut toujours savoir d’où viendra la prochaine attaque. Utilise tes yeux, tes oreilles et ton instinct. Regarde-moi.

Anverion et Oulichnitza se mirent en garde pendant que Gayos s’écartait légèrement. Ils échangèrent un sourire complice, rompus à ces amicales petites batailles depuis qu’ils savaient marcher. La Capitaine avança alors d’un pas vers le divin monarque, qui pivota d’un quart de tour et envoya un formidable uppercut dans l’estomac de son valet suffoqué.

– Je t’avais dit : regarde-moi. Allez, quand tu auras décidé de recommencer à respirer, tu iras faire seller nos chevaux. Nous partons chasser.

– Chasser quoi ? grommela Dricaion, veneur d’exception. Rien de bien, par ici.

– Il faudra bien trouver, gamin, j’ai comme une petite envie de tuer quelque chose.

– Le conseil s’est mal passé, Ton Altesse ? demanda Meli Ha avec douceur, toujours prête à s’intéresser et à compatir. Que peut-on faire?

– Dans l’immédiat, me trouver quelque chose à tuer. Et si tu avais mille cinq cents chevaux à m’offrir…

– C’est que tant de chevaux, ça ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval, soupira Hu Micles.

– Et bien, tu peux tuer mon frère pour cette réplique, Ton Altesse, susurra-t-elle en inclinant son cou gracile. Quant aux montures, mon père te les enverra sans tarder si il en trouve le moyen.

– Je te remercie, ma chère.

Il lui adressa un sourire étincelant. Il connaissait parfaitement les projets de Meli Ha à son égard ; et n’avait aucune intention, ni même aucune envie, d’y adhérer. Mais cela l’amusait de lui donner, parfois, l’illusion que sa campagne de séduction pouvait fonctionner. La belle et ambitieuse Caihusienne n’y voyait que du feu. Elle prenait chaque douceur d’Anverion pour une avancée, et était persuadée qu’elle le tiendrait un jour fou d’amour à ses pieds. Lui n’appréciait chez elle, en plus de ses évidents talents pour le combat, que ses qualités diplomatiques et sa facilité à endormir la méfiance des gens. Manipulatrice hors pair, à la Cour, Meli Ha avait tissé de nombreuses relations faussement amicales qu’elle faisait jouer en faveur du Dieu Roi, d’informations en services rendus. De ses Quatre, elle était la seule qui pouvait sortir parfois de son rôle de protecteur. Mais elle était aussi celle en qui il avait le moins confiance.

Il leur fit signe, et tous les cinq se dirigèrent vers l’armurerie pour y choisir leur équipement de chasse. Malgré des alentours peu giboyeux, Anverion avait le sentiment que la chasse serait bonne.

Par cette belle journée d’été, Aldanor avait oublié la promesse voilée et menaçante du roi hier au soir, et approuvé les plans de pique-nique dans les collines boisées au dessus d’Atla proposés par Geneio. Le Premier Médecin avait fait atteler une petite carriole découverte, dans laquelle Temox, Morgiane et lui même avaient pris place. La noble Estivienne, elle, préférait comme toujours chevaucher. Son hongre personnel, le pied enflé, avait dû rester à l’écurie, mais un palefrenier du château lui avait déniché une grande jument grise, dont le propriétaire, un cavalier Incarné, n’aurait hélas plus l’usage.

Peu habituée à monter les puissants chevaux de combat, elle dut faire quelques tours dans la cour avant de retrouver son assiette habituelle. Une fois bien assurée en selle, elle suivit la carriole sur le sentier en caracolant joyeusement, sur une jument aussi heureuse d’être dehors que le reste de la petite troupe. Temox fit prendre le grand trot à son bai attelé, et les deux médecins et leurs assistants furent bientôt hors de vue d’Atla.

Aldanor savait qu’elle aurait du avouer à son cher mentor ses agissements de la nuit passée, mais elle le connaissait désormais assez pour savoir que cela ne lui apporterait que de nouveaux sujets d’inquiétude. Et le vieil homme avait l’air tellement satisfait, ses cheveux gris flottant au vent de la course et ses yeux bleu pâle plissés par le soleil de midi, qu’elle n’eut pas le cœur à gâcher l’ambiance, et se promit de tout expliquer une fois rentrés. Si le divin monarque n’avait pas fait de remarque à son Premier Médecin lors de sa visite matinale, peut-être qu’au fond, son outrecuidance avait moins eu d’importance qu’elle ne se l’imaginait. Geneio lui avait assuré, lors de leur rencontre, qu’Anverion n’oubliait jamais une offense. Peut être, en revanche, savait-il les pardonner ? Après tout, il aurait pu lui faire payer son intervention hier directement, et si il ne l’avait pas fait… Agacée, elle secoua la tête. Le roi s’invitait beaucoup trop dans ses pensées, depuis quelque temps. Elle voulut l’en chasser quand sa haute silhouette bien réelle se matérialisa au détour d’une colline à côté de leur équipage.

Sur son cheval de battue, flanqué bien entendu de ses quatre infâmes, Anverion portait son arc en bandoulière, un carquois vide et un javelot à la main, alors que pas une prise ne pendait à ses arçons. Oulichnitza, Dricaion et Hu Micles n’avaient pas eu beaucoup plus de succès dans leur chasse. Les deux derniers avaient pourtant aussi épuisé leurs lots de flèches, et la puissante érévite, maîtresse de l’arbalète, n’avait presque plus de carreaux. Seule Meli Ha, frondeuse hors pair, avait réussi non seulement à économiser un bon nombre de ses précieuses billes d’acier, mais aussi à tuer quelques bécasses bien grasses dont elle avait éclaté le crâne d’un tir précis.

Elle paradait en faisant rouler une bille étincelante entre ses doigts quand le Roi les fit tous arrêter. Leurs Seigneuries avaient quitté le relief des petites forêts à l’est d’Atla et semblaient vouloir continuer leur route vers les bois plus épais du Nord Ouest, en bordure desquels les docteurs et leurs seconds avaient prévu d’aller déjeuner.

Temox entraîna Morgiane hors de la carriole, et les deux assistants s’agenouillèrent dans l’herbe. Geneio voulut descendre à son tour, mais un geste affectueux d’Anverion l’arrêta.

– Ne bougez pas, ma vieille barbe, nous ne faisons que passer. La chasse sera peut être un peu meilleure de l’autre… Oh ! Mais qui vois-je par ici qui a encore oublié de me saluer ?

Aldanor avait prudemment rabattu sa jument à l’arrière de la voiture et s’était recroquevillée sur sa selle, ignorant parfaitement si elle devait descendre de cheval ou pas, et se rappelant soudainement les griefs du roi à son égard.

– Meli Ha ! ordonna-t-il en tendant vers elle sa main ouverte.

Elle y déposa délicatement la bille avec laquelle elle s’amusait encore, et d’un mouvement sec et brutal, l’Incarné Suprême la propulsa sur la croupe grise de la jument qui fit un écart violent en renâclant. Sa cavalière se maintint tant bien que mal en selle, et se redressa sur la monture qui avait fait volte face, d’instinct prête à foncer sur l’ennemi.

Morgiane aussi, retenue in extremis par Temox, était prête à foncer sur l’étrier d’Anverion, autour duquel la petite troupe de gardes s’était resserrée en riant. Les bras de son confrère l’en dissuadèrent moins que le regard d’apaisement de sa maîtresse.

– Il semble que nous ayons finalement trouvé une proie un peu grassouillette, croassa le roi. Si elle voulait bien s’enfuir un peu, peut être, qu’il y ait du sport ?

Pendant qu’il parlait, Oulichnitza avait deviné ses intentions détestables, et remonté rapidement sa petite arbalète. Un carreau en jaillit dans un sifflement puissant, venant se planter entre les sabots de la jument d’Aldanor qui se cabra furieusement. Par réflexe, la jeune femme tira sur les rênes, ce qui dérouta sa bête plus habituée à charger qu’à être retenue. Meli Ha avait quant à elle distribué ses billes à ses comparses, et une pluie de projectiles d’acier fondit sur le cheval désormais parfaitement affolé. Dans un hennissement déchirant, blessée à l’encolure et au flanc, la grise prit le mors aux dents et s’emballa, partant au grand galop vers les petits monts du nord.

Anverion poussa un grand cri de joie.

– En chasse, Vos Seigneuries ! Celui qui attrapera la poupée pourra jouer avec pendant une heure!

– Votre Altesse ! Je vous en prie ! s’offusqua Geneio. Cela peut être dangereux…

Mais personne ne l’écoutait. Les cinq étaient partis à la poursuite d’Aldanor vers la petite montagne boisée. Morgiane, qui s’était débattue en hurlant silencieusement sous l’étreinte de Temox, voulut à son tour s’élancer, mais ne put courir assez longtemps et dut regarder disparaître la cavalcade dans un nuage de poussière au sommet d’une colline. Hors d’haleine, en larmes, elle tomba à genoux dans l’herbe piétinée qu’elle arrachait rageusement autour d’elle, étouffant d’impuissance.

Les deux vieillards la rejoignirent à pied, et Geneio voulut la rassurer.

– Allons, allons, ma petite. Tâchez de vous calmer, vous allez vous faire du mal. Lorsque Dame Markan reviendra, elle sera fâchée de vous trouver évanouie, très fâchée. Ne vous en faites pas, essayez de respirer lentement. Leeentement.

Temox s’agenouilla derrière elle et appuya sur son ventre pour la faire expirer. Il l’aida ainsi pendant un moment pendant que la voix douce du vieux médecin apaisait quelque peu les angoisses de l’adolescente. Retrouvant un peu de calme, celle ci mima une couronne autour de sa tête, puis planta un couteau imaginaire dans le vide en face d’elle.

– Surtout, ma fille, ne dites jamais de choses comme ça, jamais! Même en silence, on ne projette pas de tuer notre Dieu et Roi ! Si on vous entendait… euh… vous voyait…

Morgiane secoua la tête, et recommença ses signes, en désignant ensuite l’insigne de médecin sur la poitrine de Geneio, puis l’horizon.

– Elle a peur qu’il ne tue le Docteur Markan, traduisit Temox pour son ami. Je crois.

Elle approuva. Le vieil homme soupira, et s’assit lourdement auprès d’elle.

– Ce n’est pas dans ses intentions, voilà tout ce que je sais. Lorsqu’il l’a engagée auprès de lui, il savait que sa naissance la protégerait des excès de violence… au moins publics, pensais-je. Voyez-vous, jamais l’Estivie ne se serait ralliée à Guensorde sans les Markan, et sans eux, l’Est serait encore sous le joug terrible des Envahisseurs Noirs. Les Divins, comme le peuple d’Estivie, doivent beaucoup à cette noble famille, et même un roi… fantasque, dirons-nous, comme l’Obscur, n’ignore pas que l’on doit traiter avec déférence des sujets aussi loyaux et aussi aimés dans leur patrie. Si notre Aldanor succombe sous les coups d’Anverion, à coup sûr son père, ses amis et ses vassaux réclameront vengeance. Oh, il n’a pas besoin d’une seconde guerre civile, je vous assure. Mais si il décide de la tuer loin des regards, qui ira dire au Seigneur Maenek Markan que sa fille est morte de la main du roi et pas de celle d’un ennemi ?

Morgiane se frappa la poitrine, alors que le Premier Médecin eut un petit rire sans joie.

– Vous ? Vous ne seriez jamais prise au sérieux, jeune Morgiane.

Elle pointa alors son index vers lui, et son expression se fondit en une tristesse infinie. Et il ne répondit pas.

Pendant ce temps, la jument grise avait entraîné sa cavalière vers les épais fourrés du nord au travers des collines. Aldanor se cramponnait à sa crinière sans pouvoir réagir, trop déséquilibrée par la foulée puissante et terrible de sa monture, comparée au petit galop ample et confortable de son hongre habituel. Mais même un soldat habitué à la charge des destriers n’aurait pu retenir la bête, que ses poursuivants harcelaient de projectiles soigneusement dirigés pour affoler le cheval sans blesser la cavalière. Hu Micles, le plus rapide, avait pris l’avantage sur les autres et se réjouissait à l’avance de pouvoir s’amuser d’elle sans passer par de fastidieuses séductions. Presque à sa hauteur, il allait la saisir par la taille pour l’entraîner sur sa selle quand le javelot de bois d’Anverion, lancé avec une précision diabolique, érafla cruellement la cuisse de la jument grise.

Aiguillonnée par cette douleur nouvelle, elle accéléra encore et fonça dans la forêt escarpée, échappant au Caihusien. Il se retourna, dépité, pour apostropher son ami, sans ralentir:

– Ton Altesse ! J’allais l’attraper !

– Trop facile, mon joli. Une bonne chasse dans cette petite montagne te mettra plus en appétit.

– Pff. Si le chasseur alpin, il n’aura jamais faim.

Et, fier de lui, il piqua des deux pour faire gravir la côte à son propre cheval. Ils suivirent Aldanor sur la crête, redoutant de la perdre de vue dans les taillis de plus en plus épais, mais l’instinct de sa jument lui faisait éviter les hauteurs trop abruptes, et elle continua à galoper comme une folle.

Elle dérapait dans l’humus, butait parfois sur des racines, mais sa fuite effrénée semblait ne jamais vouloir s’arrêter, malgré les supplications de sa cavalière terrifiée qui ne savait que faire pour mettre un terme à cette course épouvantable. La cavale voulut franchir un roncier qui lui écorcha le ventre, et dont les solides branches épineuses vinrent percer les vêtements d’Aldanor. Si le cheval parvint à se dépêtrer du taillis, la jeune femme y fut retenue par le tissu emmêlé dans les épines, et arrachée à sa monture. Alors que la bourrique désormais libre reprenait son galop, elle tomba dans la broussaille, prisonnière des rameaux hérissés. Les Incarnés la rejoignirent en un instant, tous ravis de ce dénouement ridicule, sauf Hu Micles qui commenta avec une pointe de déception.

– C’est le tas de ronces qui a gagné la poupée, on dirait.

– J’ai… aïe… bien de la chance, cracha-t-elle, ayant entendu l’enjeu. C’est le plus noble de la bande.

Oulichnitza fronça les sourcils et saisit son arbalète. Mais elle attendit, tout comme ses acolytes, de découvrir quelle serait l’attitude d’Anverion après la pique envoyée par une Aldanor quasiment hors d’elle. Le roi pouvait tout aussi bien exploser de rire que de fureur ; ses gardes l’avaient vu mettre sauvagement à mort des courtisans pour un mot maladroit, et pardonner gracieusement d’autres pour des impertinences moins anodines. Chacun fixait le divin monarque, nonchalamment appuyé sur le garrot de son cheval, face à la doctoresse immobilisée dans son buisson. Son expression paisible restait, même pour ses familiers, indéchiffrable. Finalement, il commenta tranquillement.

– Ma poupée-jolie sort les crocs, on dirait. Que diable peut-on faire d’une poupée mordeuse?

La Capitaine de la garde leva son arbalète.

– On peut la tuer.

Meli Ha à ses côtés repoussa doucement l’arme vers le bas, d’un geste élégant du poignet.

– Voyons, ma Capitaine, commença-t-elle d’une voix exquise. C’est notre Dieu et Roi qui voulait tuer quelque chose, en premier lieu.

– Bien vu, très chère, répondit l’intéressé nullement touché par cette prévenance. Mais j’hésite… Dricaion, ton avis ?

– Hmpf.

– Voilà qui est surprenant. Hu Micles ?

– Moi ? Je vais commencer, avec la permission de Ton Altesse, par la tirer… de là.

Et, sur un signe d’assentiment royal, il sauta à bas de son cheval et sortit son poignard de chasseur. Aldanor était tombée sur le côté et avait à moitié roulé sur le dos. Elle s’était un peu redressée, par réflexe, mais les ronces l’avaient maintenue presque assise sur une hanche, les jambes, le dos et un bras solidement retenus par les branches épineuses. Elle s’était peu débattue après sa chute, sachant bien que chaque mouvement l’aurait davantage emprisonnée dans le roncier, et résignée à attendre de l’aide. En croisant le regard sardonique de Hu Micles, qu’elle croyait humilié par ses refus, la pauvre soupira. Il s’agenouilla auprès d’elle et la salua dans un murmure:

– Bonjour, Dame de mes pensées. Auriez-vous besoin des secours de votre vaillant admirateur dévoué?

– Ma foi, si j’avais un vaillant admirateur dévoué… Mais apparemment, je n’ai que vous.

Elle se mordit la langue. Elle savait qu’il était stupide d’ironiser ainsi, surtout clouée au sol, à la merci et aux dépens d’un guerrier armé et vicieux. Mais le mélange de terreur et de fureur que le petit jeu mortel du roi et de ses compagnons lui avait inspiré la consumait encore. Hu Micles ne s’offusqua pas pour autant. Son sourire, tendre, s’élargit, et il posa une main négligente sur la jambe de la jeune femme, en tranchant adroitement de l’autre la ronce épaisse enfoncée dans le tissu du pantalon.

– Ma douce Aldanor… Vous me mettez au désespoir. Moi qui ne suis qu’adoration pour vous !

Tout en écartant les branches qui la retenaient prisonnière avec son poignard, sa main libre remontait, caressante, le long du mollet. Il continua son office, découpant adroitement le bois tordu et profitant de l’impuissance de sa victime pour prendre quelques libertés avec son corps immobilisé. Elle eut un sursaut rageur, et tenta de repousser le Caihusien d’un coup de son pied libéré. Aussitôt, l’acier posé contre son flanc lui écorcha cruellement la peau, sans que le sourire câlin du garde ne s’éteigne.

– Ne bougez pas, mon amour, vous risqueriez de vous faire mal. Ces vilaines épines pourraient abîmer votre jolie peau.

Et il se remit à scier consciencieusement la broussaille tout en faisant glisser ses doigts sur le ventre frémissant d’Aldanor. Si la farce perverse d’Hu Micles amusait franchement ses pairs, son maître, lui, pourtant mis de belle humeur par la cavalcade et sa conclusion pitoyable, n’avait pas envie de rire. Bien sûr, il ne ressentait aucune compassion pour la douleur et l’humiliation subies par son jouet; il aurait simplement préféré en être le seul responsable.

– C’est si long… geignit-il. Dricaion ! Va l’aider.

Le sombre garde descendit à son tour de cheval, et, en une large enjambée, rejoignit le couple près du buisson. Sans prêter attention à la soudaine flambée de colère dans les pupilles de son confrère, il l’écarta sans ménagement et se pencha sur la doctoresse. Il attrapa le col de sa blouse et tordit le tissu pour assurer sa prise.

– Ça va faire mal, prévint-il.

Et il tira en arrière d’un geste puissant pour l’arracher brutalement aux épines incrustées dans ses vêtements, sa peau et ses cheveux. Les ronces résistèrent un instant, mais finirent par céder en laissant de larges déchirures dans le tissu et l’épiderme. La fière Estivienne avait réussi, dans un effort surhumain, à ne pas pousser le moindre cri, et sourit faiblement à Dricaion pendant qu’il la remettait sur ses pieds, sanglante et déchiquetée.

– Merci, Seigneur Dricaion.

– Pas de quoi.

Ce dernier s’en retourna vers son cheval, alors qu’Hu Micles enlevait délicatement une dernière brindille des cheveux auburn sauvagement emmêlés en essayant d’embrasser la nuque d’Aldanor qui fit un bond sur le côté. Anverion, irrité, lui fit signe de remonter à son tour, et tourna bride sans un regard pour la malheureuse.

– Au château, maintenant !

Et le groupe de chasseurs abandonna la jeune femme blessée, à pied et seule dans les monts boisés.

À Guensorde ou à Fontainebleau, à l’homme ou au sanglier, la chasse est une perversion barbare indigne de la conscience et de l’intelligence dont se targue l’humanité, qui plus est pratiquée de nos jours par des créatures dépourvues de morale et de jugement.

Voici trois documents pour illustrer mon propos:

  1. Le strip d’Insolente Veggie à l’intention des promeneurs «Constat amiable d’accident de chasse»
  2. La chanson satirique de l’excellent Frédéric Fromet «Les chasseurs sont nos amis (attention, elle reste en tête)
  3. L’interview du président de la fédération nationale des chasseurs, disparue de YouTube mais conservée par le journaliste Hugo Clément ici (lien Facebook)
    (l’homme qui s’y exprime a subi un lynchage médiatique et est actuellement – 25 mai 2020 – placé sous protection policière. Je ne diffuse la vidéo que pour son caractère informatif, merci de ne pas prendre part à ce tribunal ridicule et inique d’internet le grand.)


Jeu : l’un des ces trois médias n’avait pas pour vocation originale de ridiculiser les chasseurs. Lequel ? Attention, c’est difficile !

Plus d’infos: Section écrits et émissions radios du naturaliste Pierre Rigaux

Rejoignez le RAC – Rassemblement pour une France sans chasse.

La suite…

Les héraults du roi

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