Chapitre 15

Chapitre 15 "Provocations, séductions, champignons"

Résumé du chapitre précédent

Le mépris de la Cour pour Aldanor n’est pas universel. L’Idée, elle, s’intéresse au Second Médecin Royal, tourmentée à plaisir par le divin monarque. Et qui sait, le Docteur Markan pourrait un jour, servir ses vues…

Mais, de bien plus loin encore, on s’attache au destin de la jeune femme, connue et appréciée sur tout le domaine paternel en Estivie. Les alliés des Markan, au pied des montagnes et sur la côte, sont tous fidèles au Dieu Roi. Jusqu’à un certain point.

L’humeur de Meli Ha oscillait dangereusement. Bien sûr, quoiqu’elle fût partagée entre la fureur et la félicité, elle n’avait rien montré des sentiments que lui inspirait la mission confiée par le divin monarque lorsqu’il la lui avait exposée. Toujours gracieuse, surtout avec lui, elle avait feint de lui obéir avec une parfaite satisfaction ; Anverion n’appréciait rien tant qu’une soumission absolue, et pour lui plaire, elle aurait été prête à céder en souriant bien davantage. Pourtant, parmi la Garde Royale présente au grand complet, même le sinistre Dricaion avait tiqué quand le Dieu Roi avait exposé ce qu’il attendait d’elle. C’était la Capitaine Oulichnitza qui avait éclaté, la plus à même parmi les Quatre de faire des remontrances à leur souverain :

– J’espère que Ton Altesse ne parle pas sérieusement ?

– Et pourquoi donc ?

– Meli Ha est Garde Royale ! Son rôle est de te protéger…

– De me protéger et de me servir. En l’occurrence, c’est plus de ses talents d’ambassadrice que de guerrière dont j’ai besoin.

Anverion avait adressé un sourire enjôleur à Meli Ha, accompagné, elle l’aurait juré, d’un clin d’œil imperceptible.

Tu as des émissaires qui traînent dans tous les coins! Envoie un de ceux là, pas l’un de tes Protecteurs Jurés ! Et si tu es attaqué pendant que…

– Tu seras là, ma douce. Et Dricaion, et Hu Micles.

– Jouer les hérauts ne fait pas partie de nos attributions!

– Oui, oui, Oulichnitza, votre mission sacrée, votre rôle honorifique, vivre et mourir au plus près de moi… C’est surtout pour vous faire rêver, tout ça, hein…

– Moi, ça me fait pas rêver de mourir. Même au plus près de toi, était intervenu Hu Micles. Sans vouloir te vexer.

– Tais-toi, Hu Micles ! lui avait asséné sa Capitaine. Tu ne comprends pas que c’est notre fonction à tous que j’essaie de défendre ?

– De défendre contre quoi ? Je ne déshonore pas la fonction de Garde Royal en envoyant Meli Ha là bas, que je sache !

– Les Gardes Royaux ne sont pas de vulgaires messagers ! cracha Oulichnitza.

– As-tu le sentiment que je t’utilise comme un vulgaire messager, très chère ?

Anverion s’était tourné vers Meli Ha et la considérait intensément, attendant sa réponse.

– Je ferais tout ce que tu m’ordonneras de faire, Ton Altesse, avait-elle fini par dire de sa voix mélodieuse. Mon seul regret…

Elle avait baissé les yeux un instant, et s’était rapprochée insensiblement de lui.

– Sera d’être éloignée de toi. Je mourrais de honte et de douleur s’il t’arrivait quelque chose en mon absence.

Il s’était rengorgé d’un air satisfait, et avait jeté un regard sévère à Oulichnitza qui avait ouvert la bouche pour insister. L’affaire était entendue. D’un geste, il les avait tous congédiés, et Meli Ha était retournée dans le petit appartement qu’elle occupait dans le palais d’Atla pour y préparer ses bagages.

Elle empilait soigneusement ses plus belles soieries dans une vaste malle quand son petit frère se matérialisa dans l’encadrement de la porte.

– Oooh mon roi, minauda-t-il faisant rouler chaque consonne sous sa langue, je mourrais de douleur s’il t’arrivait quelque chooooose.

Il éclata de rire devant l’air irrité de la guerrière qu’il imitait à la perfection, et persifla :

– Tu sais que je t’admire, sœurette, pour réussir à feindre en tout temps un ravissement parfait à servir de bonniche à notre Dieu et Roi.

– Je ne sers pas de bonniche ! s’exclama-t-elle. Ce que ni Oulichnitza, ni toi – mais de ta part ça n’est pas étonnant-, ne comprenez, c’est qu’il s’agit d’une mission de confiance, qu’il ne pouvait attribuer à nul autre.

– Ouais, ouais, vaut mieux que tu te dises ça plutôt qu’autre chose, pas vrai ?

Hu Micles était rentré dans la pièce sans y être invité, et se jeta nonchalamment sur le lit, pendant que Meli Ha retournait à ses préparatifs.

– Tu vas vraiment emmener autant de fanfreluches pour une simple promenade? reprit-il bien décidé à l’agacer. Il te restera de la place pour une arme, au moins, ou même de ça tu n’auras plus besoin ?

Elle dégaina en un tournemain le sabre qu’elle portait à la ceinture et le pointa vers son frère alangui.

– Celle-ci en tout cas, je pense bien savoir où la ranger.

– Meli Ha ! s’offusqua-t-il avec une voix de fausset. Je lis là dedans deux sous-entendus qui sont chacun parfaitement indignes de ta grâce. Si même toi n’arrives plus à prendre mes boutades avec élégance et dignité, où va le monde ?

– Si même toi ne te ranges plus de mon côté, où va-t-il, en effet ?

Hu Micles bondit hors du lit et enlaça sa grande sœur pour lui embrasser tendrement le front.

– Tu sais bien que je suis toujours avec toi, Meli Li, chuchota-t-il, brusquement sérieux. Mais cela va faire près de dix ans… Dix ans que toi et moi jouons les chiens de garde près de notre bien-aimé souverain… Moi, je m’en satisfais parfaitement, mais toi ? Tu veux, et tu vaux mieux que ça, pas vrai ? Mais tu ne crois pas qu’au bout de dix ans à roucouler à ses côtés, si tu avais eu la moindre chance de le séduire, ce serait déjà fait ?

– Cela se fera, mon frère, répondit-elle aussi bas, en se pelotonnant contre lui. Tu verras. Je n’ai encore rien essayé. Oh, certes, si j’avais voulu devenir la maîtresse d’Anverion, j’aurais pu, depuis longtemps… Mais j’attends qu’il soit prêt à se marier… À quoi bon lui laisser le temps de se lasser ? Sitôt qu’il se cherchera une reine, tu verras. Dès qu’il y aura une place pour une épouse auprès de lui, je serai là, et je te promets qu’il ne verra plus que moi. Pour peu que tu continues à lui fournir des blondes insipides pour ses distractions en attendant…

– Si tu le dis…

Il caressa affectueusement ses longs cheveux bleu nuit, songeur. Il admirait la détermination et l’ambition farouches de son aînée, lui qui était dépourvu de l’une comme de l’autre. Mais, comme à chacune des rares occasions où ils évoquaient ses projets matrimoniaux, il ne pouvait empêcher son cœur de se serrer. Malgré l’affection sincère qu’il éprouvait pour le divin monarque, il le connaissait assez bien pour se demander quel genre de frère voudrait pousser sa sœur dans le lit d’un tel homme ? Peut-être qu’il serait différent avec son épouse, sa reine… ou peut être pas, et Hu Micles, témoin privilégié des ravages qu’Anverion pouvait faire sur les corps et les esprits des femmes qui passaient entre ses bras, tremblait parfois en imaginant sa Meli Ha en larmes et en sang.

Très tôt orphelins de mère, c’était elle qui l’avait pratiquement élevé, qui l’avait consolé, aidé, défendu contre la méchanceté du monde. Elle avait fait de lui son ombre complice, toujours prêt à prendre une punition à sa place, toujours prêt à faire une bêtise pour son compte, toujours prêt à tout pour être aimé.

Meli Ha avait décidé qu’elle serait reine, à l’âge où d’autres décident du nom de leurs poupées avec le même sérieux. Peu lui importait le roi, qu’il soit laid, vieux ou fou, pourvu qu’il soit roi ! Elle avait choisi le prince Anverion pour époux sitôt qu’elle avait entendu son nom. Sa prestance et sa superbe n’étaient que des détails sympathiques dans un projet qui les dépassait de loin. Bien sûr, même sans un mariage aussi glorieux, le destin de la Caihusienne s’annonçait fabuleux. Héritière du vaste domaine de la famille Zai, ainsi que du titre de gouverneur de la province de Caihu Do après son père, le legs maternel lui avait également laissé en propre une fortune colossale. D’une beauté quasiment sans égale, cavalière émérite, elle faisait partie des plus fines lames du royaume, chantait et dansait à la perfection, et savait tenir des conversations aussi spirituelles qu’enchanteresses. Elle ferait, certainement, une reine splendide. Beaucoup trop pour Anverion, qui, bien que reconnaissant les multiples qualités de l’aristocrate, se méfiait de sa soif de pouvoir, de son égoïsme et de sa vanité.

Il ne l’avait pas choisie par hasard pour cette mission, et s’il comptait bien conserver certaines de ses raisons pour lui, il sentait malgré tout qu’il devrait fournir quelques explications, notamment à Chenas qui arrivait à grand pas derrière lui alors qu’il se dirigeait avec Gayos vers le camp pour une revue surprise.

– Votre Altesse ! Un mot, s’il vous plaît ! l’apostropha son mentor en arrivant à sa hauteur.

– Mais bien sûr, mon Oncle, si vous voulez m’accompagner ?

Les trois Incarnés commencèrent à parcourir les allées du camp au delà des remparts d’Atla, sur lesquels nombre d’hommes étaient encore au travail.

– J’ai entendu dire que vous allez envoyer Dame Meli Ha au loin ?

Anverion eut un rictus désabusé.

– Tiens donc… C’est le gamin qui vous a raconté ça, je suppose ?

– Dricaion ? Peut être bien, oui… Vous devriez cesser de donner des surnoms agaçants aux gens qui vous entourent, Votre Altesse, je vous le redis.

– Oui, Nononc’, badina le jeune souverain, se retenant de lui tirer la langue.

Depuis la mort du roi Hallouís, c’était le Seigneur Chenas qui avait été nommé pour servir de guide au divin monarque. Le frère de la reine Rial’Als s’était ainsi vu confier l’éducation militaire et spirituelle de l’adolescent, et même s’il s’était réjoui de la dignité et des appointements inhérents à un tel poste, il avait rapidement déchanté. Anverion, devenu Dieu et Roi très jeune, avait vite développé un caractère fantasque, impertinent, quasiment incontrôlable, duquel on ne pouvait venir à bout ni par le fouet ni par la récompense. Chenas, pourtant, avait fait de son mieux, et se sentait parfois fier de son pupille et neveu lorsqu’il le voyait parader à la tête de ses troupes. Mais la plupart du temps, il voyait encore dans le roi le gamin turbulent et capricieux à qui les Dieux ennuyés avaient confié le royaume pour se distraire. Et lui, Chenas, ils l’avaient placé près de lui pour tâcher, tant bien que mal, d’éviter le pire.

Il se mit à marcher aux côtés du roi, respectueusement suivis par Gayos, et arpenta avec lui les allées du camp, alors que tout un chacun s’agenouillait sur leur passage. Anverion relevait ses hommes d’un geste bienveillant, examinant minutieusement l’ordonnancement des tentes, l’entretien des chemins, la bonne tenue des armes, des pavillons, des chevaux, la présence des gardes, et enregistrant chaque détail. Il continua à deviser tout en avançant :

– En tout cas, oui, j’envoie Dame Meli Ha à Esc’Tag, quel que soit celui de mes fidèles Gardes qui vous l’ait raconté.

– Teniez-vous à garder cela secret ? Même pour moi ?

– Pas le moins du monde, mon Oncle, ni pour vous ni pour personne, bien au contraire. J’entends qu’elle parte au vu et au su de tous, et que les espions que Ruz’Gar ne manque sans doute pas d’avoir parmi nous lui communiquent la nouvelle avant même qu’elle n’ait fini ses malles. Ce qui, connaissant Meli Ha, leur laisse d’ailleurs un laps de temps confortable.

– Pourquoi l’envoyer elle, Votre Altesse ? Ruz’Gar n’est pas un homme avec qui plaisanter. Vous avez ici même des diplomates de grand talent…

– Nous sommes au delà de la diplomatie, en ce qui le concerne. Je n’envoie pas un émissaire pour négocier, mais une guerrière éminente, les armes à la main, pour lui poser un ultimatum. Qu’il ne pourra que refuser, d’ailleurs.

– C’est donc une provocation ?

– Une provocation personnelle, même, puisqu’elle sera faite de la part d’un de mes Gardes Royaux. Une femme, qui plus est, face à Ruz’Gar qui les aime peu et les méprise beaucoup.

– Pourquoi pas votre Capitaine, alors ?

– Nitza est bien trop orgueilleuse et féroce pour ce genre de mission. Lorsqu’il sera face à Meli Ha, dans ses soies et ses dentelles, venue l’insulter de ma part de son exquise voix chantante, il sera parfaitement hors de lui. Son ressentiment ne fera que s’accroître au fil du temps, et quand nous serons face à face, il aura totalement perdu l’esprit.

– Quelles sont vos intentions, mon Neveu ? demanda Chenas, d’un ton mielleux, sans pouvoir deviner le but d’Anverion.

Il répondit d’un haussement de sourcils matois, puis le congédia d’un signe amical et continua sa revue. Tout à coup il tendit l’oreille. Il venait d’entendre un nom bien connu à quelques mètres de là, et un sourire se dessina sur ses lèvres.

– Mais si, Doc’ Markan, restez donc pour déjeuner avec nous ! T’nez, les gars nous ont ramené des champignons, je vais faire une omelette géante, avec des herbes, vous m’en direz des nouvelles ! Regardez moi ça comme ils sont beaux ! Ceux là ! Sont-ils parfumés… Encore que ces drôles, là, je n’les connais pas. Savez ce que c’est, vous, Doc’?

Le jovial Psito, devant la tente de cuisine du onzième régiment, tendait à Aldanor et Morgiane, venues comme à leur habitude faire un tour auprès de leurs anciens camarades, une barrique pleine de champignons variés en désignant une espèce noirâtre en forme d’entonnoir assez profond.

La doctoresse en saisit un et l’examina minutieusement.

– Non, je ne le connais pas non plus… J’en ai vu la description dans un de mes livres, mais je ne suis pas tout à fait sûre qu’il soit bon. Avant de le cuisiner, il vaudrait mieux vérifier.

– Je vais les mettre de côté, proposa le cuisinier. Tant pis si ils se gâtent.

Aldanor regarda autour d’elle d’un air satisfait. Elle se sentait tellement plus à sa place ici parmi la troupe qu’à la Cour, et tant pis s’il était moins prestigieux d’identifier des champignons que de veiller sur le divin monarque. En promenant son regard sur les quelques soldats qui rôdaient déjà autour des cuisines, elle reconnut une silhouette familière qui se cachait presque derrière le grand pavillon, et son sourire malicieux s’élargit.

– Ça serait dommage de les laisser perdre, réfléchit-elle à voix haute. Morgiane, ma puce, tu pourrais aller me chercher le livre en question, n’est-ce pas ?

La muette acquiesça vigoureusement du chef, et tournait les talons lorsque son amie l’arrêta.

– Tu ne vas pas y aller comme ça, je n’aime pas te laisser traverser le camp et la ville toute seule… Non, il faudrait que l’on t’accompagne… S’il y avait un gradé disponible pour venir jusqu’à Atla avec toi, ma foi…

Et le timide capitaine Malleor se matérialisa comme par enchantement auprès des deux jeunes femmes. Aldanor réprima un éclat de rire ; elle avait vu juste en ce qui concernait le bâtisseur Incarné et son assistante. Bien qu’elle connaisse les idées fixes de Morgiane sur l’autre race, l’attention d’un jeune mâle convenable ne pourrait que la flatter et lui donner confiance en elle même. Et si, ma foi, son amie succombait au charme maladroit de Malleor, et bien, cela ferait deux heureux.

– Docteur Markan, Damoiselle Morgiane… Si vous… Enfin si je… S’il faut… S’il y a besoin… Je suis… Je serais, je veux dire, ravi… euh…. honoré… d’escorter Damoiselle Morgiane.

– Loin de moi l’idée de vous détourner de vos devoirs, Capitaine Malleor.

– J’ai quartier libre, Docteur. Ce serait un grand service de vous rendre plaisir ! Je veux dire…

Plus il parlait, plus le pauvre Malleor s’empourprait, et il finit par se taire, rouge comme une pivoine, en fixant lamentablement ses pieds. Alors qu’il avait presque renoncé à faire plus ample connaissance avec l’assistante, mutée avec Aldanor depuis quelques temps déjà au régiment royal, voilà qu’il allait gâcher par ses balbutiements stupides sa seule occasion de passer un moment avec elle.

– Ma foi… Morgiane ? Tu es sûre que ça ne t’ennuie pas d’y aller ? Toute la tambouille du onzième en dépend, tu sais, lui confia-t-elle avec un air complice.

La jeune fille avait parfaitement saisi le petit jeu de son amie, et voulait la fusiller du regard, mais au fond elle se sentait, comme prévu, à la fois flattée et un peu troublée par l’empressement du Capitaine. Aussi elle fit oui de la tête, et l’invita d’un petit signe de la main à la suivre. Ils disparurent entre deux tentes en direction d’Atla, pendant qu’Aldanor se frottait les mains, et confiait au cuistot, toujours le nez dans sa barrique :

– Mon cher Psito, il y a des jours ou il faut savoir être content de soi.

– Et il y en a d’autres ou il ne vaut mieux pas, fit une voix sarcastique.

C’était la voix du Dieu Roi lui-même, qui s’était approché dans leur dos par un chemin de traverse, et que personne n’avait vu venir. En l’entendant, tous tournèrent la tête et tombèrent à genoux, Psito manquant même de renverser sa précieuse récolte.

– Relevez-vous, soldats, ordonna Anverion d’un ton amène. Que chacun retourne à ses occupations.

Et il s’appuya nonchalamment contre un chariot, les bras croisés et un sourire au coin de la bouche. Il fixa intensément Aldanor de ses yeux dont la couleur pâlissait et s’illuminait. La doctoresse s’était relevée comme les autres, et faisait mine d’examiner les champignons sans le voir, en rougissant autant que Malleor un peu plus tôt. Elle voulut lui lancer un regard à la dérobée, mais il la surprit et lui fit signe de l’index de venir le rejoindre. En réprimant un soupir, elle s’approcha, penaude, du divin monarque et s’inclina respectueusement.

– Votre Altesse.

– Dites-moi, ma poupée, que faites-vous donc ici? lui demanda-t-il d’une voix douce.

– J’aide le cuisinier à trier les champignons, Votre Altesse, souffla-t-elle sans oser lever la tête.

– Et êtes-vous bien sûre que ce soit là le rôle d’un médecin royal ?

Aldanor ne répondit pas, certaine de se tromper quoi qu’elle puisse dire, et jugeant pour une fois le silence préférable à une insolence.

– Et bien… Entre celles qui ne veulent pas sortir de leurs attributions et celles qui ne veulent pas y rester, je suis bien entouré… Plus sérieusement, que faites-vous là ?

– Je n’ai pas d’occupation en ce moment à la Cour, Votre Altesse, que Wareegga soit remercié. J’ai jugé bon… Et le Seigneur Docteur Fóros en a jugé également, d’ailleurs… de venir offrir mes services dans les hôpitaux du camp. La situation commence à s’améliorer, mais après la bataille, il y avait encore beaucoup de blessés, et nous autres médecins ne pourrons jamais être assez nombreux…

– Critiqueriez-vous l’organisation de mon armée, maintenant ?

– Oh, non, Votre Altesse ! Je dois avouer que parmi la troupe, nous disposons de ce qui se fait de mieux en matière de soins, que ce soit de personnel et d’équipements, mais je pense… Enfin, il serait stupide, et contraire à ma vocation, de rester oisive au palais pendant que nombre de vos soldats attendent d’être examinés. Plus il y aura de médecins au travail dans vos hôpitaux, plus les blessés se rétabliront vite et bien.

– Il me semble que de vous garder inutile faisait partie de votre punition initiale.

Aldanor cette fois le regarda franchement dans les yeux et lui lança en oubliant encore ses bonnes résolutions :

– Il me semble qu’en matière de punition, Votre Altesse trouvera toujours des développements intéressants. Et qui, ceux-là, ne nuiront pas à la bonne santé de vos troupes.

Anverion éclata de rire.

– Oh, ma poupée ! Vous vous estimez si indispensable à la bonne santé de mes troupes ? Mais allez, je vous pardonne puisque vous me flattez sur mes  »développements intéressants ». Cela dit, imaginez un instant qu’il m’arrive quelque chose… Qui me soignera si vous êtes par monts et par vaux, introuvable au fin fond du camp ?

– Et bien, le Premier Médecin sera toujours là pour prendre soin de vous, Votre Altesse…

– La vieille barbe ? Si son esprit est toujours vif, il se lamente assez sur sa main de moins en moins sûre… Votre premier devoir est d’être disponible pour moi quand j’ai besoin de vous !

– Ainsi donc vous auriez besoin de moi ? Ne deviez-vous pas me garder inutile ? demanda-t-elle avec une feinte innocence.

Anverion ouvrit la bouche pour répliquer, mais ne put trouver de répartie. Son sourire s’élargit et ses pupilles s’illuminèrent, alors qu’il se rapprochait d’elle, pour lui murmurer :

– Vous êtes charmante lorsque vous devenez espiègle, ma poupée…

Et en effet, n’eut été la présence de ses hommes et la révérence dont ils faisaient preuve envers Dame Markan, il aurait été tenté d’effacer sous un baiser brutal le petit sourire malicieux et satisfait qui flottait sur les lèvres d’Aldanor.

– Pour peu que vous appreniez à mesurer vos provocations, peut être parviendriez-vous à me plaire, reprit-il dans un souffle enjôleur.

Il savait que, lorsqu’il se faisait charmeur, aucune femme, Humaine ou Incarnée, ne pouvait lui tenir tête bien longtemps, fût-elle une vierge intransigeante comme la doctoresse. Cette dernière dut détourner les yeux du visage intense du roi, et des promesses sensuelles de sa langue qu’il se passait languissamment sur les dents. Cette attitude séductrice était inédite, et bouleversait complètement la jeune femme.

– Je n’ai pas cette prétention, Votre Altesse, réussit-elle à répondre finalement. Je n’aspire qu’à vous servir du mieux que je le peux.

– Ah, la voilà humble et soumise maintenant… Bon, on s’en contentera… Finissez ici, et retournez au château ensuite. Je tiens à ce que chacun reste à sa place, et si le onzième régiment a besoin d’un autre médecin, son commandant saura bien m’en faire part.

Le ton du roi s’était légèrement durci, en remarquant l’absence d’insigne sur la poitrine d’Aldanor, qu’il avait reluquée d’un œil appréciateur pendant qu’elle se tenait devant lui, timide et décontenancée. Mais en revenant à son visage, son humeur s’était à nouveau améliorée. Il était vraiment réjouissant de la surprendre toujours et de la pousser dans ses derniers retranchements. Il la savait à l’instant même tentée d’argumenter contre son autorité, mais aussi troublée par son charme et méfiante quant à ses intentions. Ce mélange d’émotions contradictoires colorait ses joues et faisait imperceptiblement trembler ses épaules, inspirant à Anverion d’autres… comment avait-elle dit déjà ? Développements intéressants ! Bien que la doctoresse fût loin d’être son type de femme, il se surprit à penser qu’il lui ferait avec plaisir l’honneur de la débarrasser de son pucelage. Quand il aurait réussi à mater sa nature fière et insolente, peut être que la chose vaudrait la peine d’être entreprise. Mais il se doutait bien qu’avant d’en faire une chaufferette amusante, il faudrait briser son caractère altier, et qu’il en était encore loin. Mieux valait continuer à la déstabiliser d’abord.

– Vous me mettrez aussi votre blouse en conformité avec votre rang… Docteur. Et puisque vous ne savez pas quoi faire de vos journées, j’ai une mission impossible pour vous. Vous tâcherez de savoir ce qu’il arrive au gamin… Le seigneur Dricaion, je veux dire. Il refusera bien évidemment de vous voir, et encore plus de vous parler, mais je le crois malade, et j’exige que vous le soigniez.

– S’il ne veut pas de mon aide, comment…

– Débrouillez-vous. Voilà qui devrait vous occuper.

Et le divin monarque tourna les talons sur cet ordre donné d’un ton sec. Il était malgré tout satisfait de ce petit entretien. Non seulement il avait réussi à nouveau à mettre en déroute son jouet préféré, mais en plus il disposait désormais d’une chance de faire soigner Dricaion, pour lequel il s’inquiétait sincèrement. Élevé dans le culte de la résistance et du silence, jamais ce dernier ne s’autoriserait une plainte, et encore moins pour demander les services d’un médecin, engeance inutile dévolue aux faibles et aux douillets. Pour Dricaion, un véritable guerrier souffrait sans mot dire, et guérirait seul avec un peu de vin et de viande s’il devait guérir. Anverion, qui voyait les choses d’un œil plus moderne, avait fermement décidé de faire soigner son ami du mal mystérieux qu’il voyait le consumer, quoiqu’en pensât le malade. Et, sachant que Geneio lui opposerait une plaidoirie sans fin sur le consentement du patient aux soins, il avait choisi de confier cette délicate mission à une Aldanor plus souple.

La suite…

Les héraults du roi

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