Chapitre 16

Chapitre16 "Fleurs de haine, fleurs d'amitié"

Résumé du chapitre précédent

L’ambitieuse Meli Ha, en apparence joyeusement soumise au divin monarque, est prête à tout pour le conquérir, même à risquer sa tête en déclenchant la fureur de ses ennemis.

Le timide Malleor, lui, le ferait sans doute bien aussi, mais devant le manque d’ennemis de l’élue de son coeur, devra surtout compter sur ses amies.

Au grand désappointement d’Aldanor, Nevjernil faisait partie des quelques hommes et femmes d’armes choisis pour suivre Meli Ha dans sa mission vers Esc’Tag.

– J’espère que cette ambassade n’est pas trop risquée, dit-elle à son amie alors qu’elles partageaient un dernier dîner avant le départ dans les quartiers de la capitaine. On dit que Ruz’Gar est un ennemi farouche de notre Dieu et Roi, et que seule la force le rendra à la raison.

– Ne vous en faites pas, ma chère. Même s’il passe pour une sombre brute, au fond… Ma foi, c’est un grand Seigneur, de très haut lignage, et il pourrait envisager certaines subtilités diplomatiques qui nous échappent, à nous qui venons de moindres hauteurs.

– Vous croyez ? Ne dit-on pas qu’il prétend être un dieu à l’égal d’Anverion ? Comment cela serait-il une  »subtilité diplomatique » ? Jamais notre divin monarque, lui légitime, ne pourrait accepter une telle prétention !

– Non, évidemment… Mais peut être que si l’un consentait à revoir ses prétentions, l’autre se montrerait également plus souple… Je ne connais pas encore la teneur du message de Dame Meli Ha pour le Seigneur Ruz’Gar, mais je pense en tout cas que notre délégation ne sera pas inquiétée. De même, le choix d’une si noble Dame, si élégante et charmeuse, n’augure pas vraiment d’une entrevue belliqueuse, non ?

– Peut-être… Mais j’ai du mal, vraiment, à imaginer notre Dieu et Roi négocier avec un homme, si bien né soit-il, qui l’a aussi ouvertement insulté et défié. Je l’imagine plutôt écraser Ruz’Gar et tous ses partisans, les faire empaler tout vifs, brûler la ville et raser la forteresse, et encore, s’il est de bonne humeur.

– Hélas, oui, tel est le caractère du Divin… Il ne manquera jamais une occasion de s’illustrer au combat, quand bien même cela tournerait au carnage…

– Oh, oh, une guerrière qui n’aime pas la guerre ! la taquina Aldanor. Voilà qui est surprenant !

– Et un médecin qui prie pour avoir des blessés, n’est-ce pas tout aussi surprenant ?

– Ma foi non ! Il faut bien que je travaille !

Les deux jeunes femmes rirent ensemble. Puis l’Incarnée redevint sérieuse ; elle se décida à tâter les convictions politiques d’Aldanor et demanda :

– Mais honnêtement, ne trouvez-vous pas dangereux cet amour du combat et de la gloire chez notre divin monarque ?

– Dangereux ? Ma foi, pour nos ennemis, certainement, mais, du peu que j’ai compris de la guerre, c’est plutôt une bonne chose, non ?

– Un règne ne peut être fait que de guerres, mon amie. Elles épuisent le royaume, l’ensanglantent, le vident de ses hommes et ruinent ses campagnes. Nombreux sont ceux qui pensent que cette campagne aurait pu être évitée, ou au moins terminée depuis longtemps.

– Et vous, qu’en pensez-vous ? fit Aldanor surprise par ce discours.

– Je me battrai aux côtés d’Anverion aussi longtemps qu’il me le demandera, évidemment. Mais s’il y avait d’autres moyens… Des moyens d’éviter d’autres tueries comme celles d’Atla…

Nevjernil jouait cette fois sur une corde sensible. Elle savait la doctoresse particulièrement réceptive quand il s’agissait de sauver des vies humaines ou incarnées. Elle reprit d’un air pensif :

– Si l’on pouvait renvoyer tous ces hommes et femmes chez eux sans plus de morts et de blessés… Certes, cela ferait beaucoup de médecins au chômage, mais enfin…

– Si l’on pouvait, bien sûr ! Mais la guerre ne peut pas s’arrêter aussi facilement !

– C’est à notre Dieu et Roi d’en décider. S’il le voulait, d’un claquement de doigts, la guerre s’arrêterait et tout le royaume rentrerait en paix sous ses ordres, même le Grand Ouest que nous n’avons pas encore visité… ravagé, pour être exacte.

Elle commençait à faire preuve d’enthousiasme en professant l’un des arguments que l’Idée lui avait ressassés.

– S’il le voulait, chaque cité du Grand Ouest pourrait venir signer un traité de paix avantageux et lui reconnaître tout ce qu’il veut. Vous l’ignorez peut être, mais ils sont terrorisés depuis des mois, depuis les deux premières victoires d’Anverion, sur la coalition des Marais et après la chute de Lymar. Vous étiez là, lors de la reddition de Tirais, n’est-ce pas ?

– Oui, je m’en souviens. Aucune arme n’a été tirée ce jour là, tous les habitants, la garnison comme les autres, se sont agenouillés dès que notre armée a été en vue. J’étais à l’arrière, évidemment, mais les hommes m’ont raconté que ça a été un moment de triomphe absolu.

– Et bien, chacune des cités qui nous attend est une nouvelle Tirais. Même Atla que nous avons massacrée, et à quel prix ! se serait rendue de la sorte au bout de quelques jours. À quoi bon continuer la campagne, puisque les esprits sont soumis ?

– Je ne sais pas si vous avez raison… Oh, je l’espère bien sûr, mais si tel est le cas… Pourquoi Anverion continuerait-il alors ?

– Et bien, je compte sur vous pour rester discrète….

– Je vous en prie ! Je suis votre amie, Nevjernil, vous pouvez parler librement !

– Anverion aime ce qui brille, et en premier lieu, l’or et la gloire. Piller les cités du Grand Ouest n’a aucun avantage politique ; ce sont leurs coffres qu’il veut forcer, en croyant qu’il va se rembourser des frais engagés dans la campagne… Mais rien n’est moins sûr. La Couronne a déjà déboursé des sommes colossales pour financer notre promenade à l’Ouest, et les Cités aussi se sont ruinées en défenseurs… S’il court après leurs trésors, il court après le vent. Mais, en revanche, de beaux combats sanglants où notre Dieu et Roi s’illustre par son génie stratégique, sa bravoure et la force de son bras, voilà qui n’est pas du vent, pas vrai ? Anverion tient à entrer dans l’histoire comme un grand roi guerrier et victorieux, et voilà pourquoi nous en sommes là. Des coffres vides et quelques traits de plumes flatteurs dans les chroniques de son règne.

Aldanor réfléchit un moment. Bien sûr, les arguments de Nevjernil faisaient sens, sous cet angle simpliste, mais elle connaissait assez bien Anverion pour savoir que ses motivations étaient toujours plus complexes que ce que l’on pouvait appréhender au premier regard. Même si elle avait raison en ce qui concernait sa soif de gloire, aurait-il mis tant de vies en péril juste pour tenter de la satisfaire ? Et elle ignorait tout de l’état des finances des Cités ennemies ; bien qu’il semblât logique qu’elles fussent ruinées par l’envoi des troupes des deux premières coalitions, et leurs propres défenses. Elle demanda enfin :

– Vous n’avez pas confiance en notre divin monarque ?

Nevjernil à son tour attendit un long moment, puis avoua dans un murmure.

– Non. Je n’ai pas confiance en lui. Je lui demeure loyale, mais j’ai d’autres… idées. Vous lui faites confiance, vous ?

– Moi ?

Aldanor éclata de rire. Si une personne parmi les soixante-mille et quelques que comptait cette armée n’avait pas confiance en Anverion, c’était bien elle. Elle l’expliqua à son amie, en concluant :

– Il ne manquera jamais une occasion de m’humilier, de me rabaisser ou de me faire du mal, pour cela seulement je lui fais confiance.

– Et trouvez-vous que c’est juste, Aldanor ?

– Non, bien évidemment ! Je veux dire, je l’ai provoqué, oui… et attaqué, il y a fort longtemps… Je me montre parfois insolente, et je ne sais pas garder ma place, mais s’il me laissait en paix…

– Un roi qui n’est pas juste, et qui n’a pas la confiance de ses sujets… soupira Nevjernil.

Elle attrapa une pêche et sourit gentiment à sa compagne. Elle avait décidé d’en rester là pour ce soir. Gagner la doctoresse à l’Idée n’était pas urgent, mieux valait prendre son temps et laisser tranquillement germer les quelques graines vaguement séditieuses qu’elle tentait de semer dans son esprit. De plus, elle avait appris à connaître Aldanor, et, même si elle faisait son possible pour le bien de l’Idée, elle croyait peu probable que la jeune femme, droite, honnête et loyale, et de plus fascinée par la personnalité d’Anverion, se range entièrement à ses côtés. Elle-même toute entière gagnée à l’Idée comme Aldanor l’était au Divin, elle se prit à espérer que jamais les deux n’en viennent à l’opposition directe. Si elle s’était attachée au Second Médecin Royal sur ordre, son attachement était au fil du temps devenu sincère, et elle n’aurait voulu pour rien au monde se faire d’elle une ennemie. Elle pela minutieusement sa pêche, la coupa en deux et lui en tendit la moitié.

– Enfin, dites-moi plutôt ce que je peux vous ramener des marchés d’Esc’Tag et qui ne soit pas un livre ?

La délégation de Meli Ha partit au petit matin vers le Nord. Sa petite taille, une vingtaine d’hommes et de femmes au plus, la rendait inattaquable, trop rapide et trop peu intimidante, mais aussi trop voyante pour être un convoi d’espions ou de messagers. Pour peu qu’on les arrêtât, la prestance de Meli Ha suffirait à la faire reconnaître comme ambassadrice et mener à bon port auprès de Ruz’Gar. La seule inquiétude d’Anverion concernait sa réaction après avoir entendu le message de sa Garde. Il serait en colère, dans une rage folle, espérait-il même, mais le serait-il assez pour oublier toute prudence et faire mettre à mort chacun des membres de la mission ? Connaissant l’arrogant Seigneur Incarné, cela était possible, et Anverion le craignait à moitié. Voilà aussi pourquoi, parmi ses Quatre, il avait choisi Meli Ha. Sans se résoudre à la sacrifier de sang-froid, elle était aussi celle qui lui manquerait le moins. Il n’imaginait pas vivre sans la fantaisie échevelée d’Hu Micles, ni le silence maussade et rassurant de Dricaion.

Quant à Oulichnitza, il n’avait tout simplement jamais vécu sans elle. Sa mère avait sollicité le glorieux poste de nourrice royale sitôt la première grossesse de Rial’als enfin annoncée. Une belle et robuste incarnée d’Erevo, mariée et enceinte d’un noble et vaillant guerrier, ne pouvait fournir au futur enfant du roi Hallouís et de sa reine qu’un lait de première qualité. Aussi la Dame Maïkazna Cvantk fut-elle embauchée, et donna naissance à sa fille au palais de Capoïa Sympan moins d’un mois avant celle du prince Anverion.

Nourris au même sein, les deux petits dès lors ne supportèrent plus d’être séparés. Même quand ils furent sevrés, il fut impossible de les éloigner l’un de l’autre. Maïkazna, sa fille et son époux retournèrent en Erevo pour un temps lorsque les enfants atteignirent leurs trois ans, mais furent bien vite rappelés dans la capitale par la reine de nouveau enceinte, dépassée par les colères de son fils, qui exigeait à toute force le retour de sa Nitza. La famille Cvantk reprit alors sa place auprès des Divins, Maïkazna jouant la mère auprès d’Anverion et de son petit frère Mektaion, et Oulichnitza leur servant de sœur, tour à tour joueuse, capricieuse, câline et bagarreuse. Elle avait tout naturellement été éduquée en même temps que le prince héritier, que ce soit au maniement des armes dans lequel ils excellèrent tous deux bien vite, comme aux arts de l’esprit et de la Cour qui ennuyèrent bien plus rapidement l’impétueuse Nitza. La seule chose qu’ils n’avaient jamais partagée était un lit ; ils n’y avaient même jamais songé, la chose leur aurait paru à tous les deux, même à elle pourtant dévergondée, aussi sordide qu’incongrue. Elle ne voyait pas le mâle en lui, mais son frère, son meilleur ami, la seconde moitié de son âme pour lequel elle sacrifierait tout et tout le monde sans hésiter.

L’administration palatiale, en effet, avait pris son parti de la présence des Cvantk à la Cour, et inculqué sournoisement à Oulichnitza des principes de loyauté et de dévouement qui confinaient à la vénération. Souvent, le Premier Intendant venait voir l’enfant pour lui expliquer à quel point le prince Anverion devait être adoré, et quelle chance elle avait, elle, petite Nitza, de vivre auprès de lui. Chance qui devait se mériter par une abnégation sans faille. Les talents de persuasion de Son Excellence avaient fait de la petite fille, orgueilleuse tête brûlée pour tous les autres, l’ombre idolâtre d’Anverion.

Mais ce n’était pas le cas de tout le monde dans le royaume, et certainement pas celui du Seigneur Ruz’Gar auprès de qui Meli Ha était arrivée à bon port. Il l’avait reçue entouré de toute sa Cour seigneuriale, au sein de laquelle tout un chacun le traitait comme un roi. Pour se présenter dans la luxueuse salle d’audience de la forteresse d’Esc’Tag, richement ornée de tentures et de sculptures à la gloire du Dieu Nephes, d’armes étincelantes et de trophées de chasse, ainsi que d’un trône magnifique éblouissant de nouveauté, elle avait choisi de ne porter de l’uniforme de la Garde Royale que le pourpoint vert sans manches décoré de l’insigne. Elle l’avait complété par une longue robe bleue brodée de fleurs dorées, ensemble très luxueux qui, peut-être, pouvait faire honneur à son hôte, mais lui rappelait surtout qu’une Dame de la Cour venait intervenir dans ses affaires guerrières. Comme prévu, il le supporta mal.

Ruz’Gar, un Seigneur Incarné immense, puissant, vif et tapageur, méprisait les femmes et se vantait que jamais aucune femelle de sa lignée n’avait eut la mainmise sur Esc’Tag. Père de trois fils de l’âge d’Anverion, il se sentait également rassuré pour les années à venir. Hors les femmes de toutes races, il méprisait également les humains, et n’en admettait quasiment aucun parmi ses proches, sauf un ou deux prêtres, quitte à se priver de multiples talents. Enfin, il méprisait également la plupart des Dieux, s’estimant depuis tout enfant être lui même l’incarnation de Nephes, le Dieu des vents.

Il est vrai que celui-ci faisait des prodiges dans les altitudes de la forteresse d’Esc’Tag. La hauteur de ses tours et de ses murailles, les innombrables détours et recoins que celles-ci formaient donnaient à ses mugissements et à ses claquements des accents de voix terrestre, et il semblait parfois parler à travers les pierres. Certaines flèches résonnaient si bien sous une simple brise, quand elle s’engouffrait sous les mâchicoulis, qu’on leur avait donné le nom de tours chantantes.

Aussi le culte du Dieu des vents avait prospéré à Esc’Tag comme nulle part ailleurs. Plus loué, adoré et encensé ici que dans tout le reste de la contrée, ce dernier leur accordait régulièrement ses faveurs et soutenait toujours les prêtres de Ruz’Gar lorsqu’ils l’imploraient. Ruz’Gar s’était persuadé que c’était à lui-même que le Dieu répondait, et qu’il en était donc une incarnation directe. Il avait été conforté dans cette idée par le Grand Prêtre Hilror, puis son successeur Fortha, qui assuraient ainsi leur place en flattant leur maître et en encourageant ses délires religieux.

Enfin, il méprisait également et surtout Anverion, qu’il estimait trop jeune pour régner, trop souple avec les femmes et les humains, et à qui il ne pardonnait pas d’avoir fait exécuter son père vingt ans auparavant, lors des inévitables petits soulèvements de l’ouest qui avaient suivi la mort du roi Hallouís. Le gouvernement d’Anverion, alors sous la férule de Chenas et de sa sœur, avait permis à la lignée de Ruz’Gar de se maintenir à Esc’Tag sous réserve de se montrer toujours loyale et soumise aux Divins. Promesse qu’ils avaient tenue en grommelant jusqu’alors, mais qui avait éclaté sitôt entrevue la possibilité d’utiliser la coalition du Grand Ouest pour se libérer du joug du divin monarque.

Esc’Tag avait été parmi les premières cités à se soulever, proclamant son indépendance et la souveraineté absolue de Ruz’Gar sur ses territoires. Sa situation géographique lui avait permis de verrouiller la séparation d’avec le reste du royaume, et sa forteresse démesurée d’assurer la défense du Grand Ouest au complet si jamais Anverion tâchait d’y pénétrer par la trouée de Tos’Wag.

Mais le Dieu et Roi avait choisi un autre chemin, et c’était par le sud qu’il s’était engouffré dans les terres de l’Ouest. Ruz’Gar n’avait presque pas participé à l’effort de guerre, de ce fait, ayant refusé de dégarnir ses murs pour envoyer des hommes se battre au sein de la coalition.

Il n’avait pas besoin du soutien des autres cités de l’Ouest, croyant pouvoir subsister en autarcie de ses vastes domaines, pensant sa forteresse imprenable et sa divinité, incontestable.

C’est tout gonflé de sa propre importance, plein de morgue et d’assurance qu’il écouta le début du discours que Meli Ha était venue lui tenir ; mais il éclata bien vite et mugit de rage :

– Comment ose-t-il ! Ce misérable avorton! Comment ose-t-il… à moi !

– Vous parlez de notre Dieu et Roi, intervint tranquillement Meli Ha. Peut être voudriez-vous modérer un peu vos propos ?

– Dieu et Roi ! Il n’est pas plus l’un que l’autre ! Votre Dieu et Roi, je le surpasse en tout ! Moi, j’ai la faveur de Nephes, qui s’est incarné en moi ! Lorsqu’il arrivera, votre Anverion…

– Vous l’attendrez devant les portes de la ville, agenouillé et désarmé, ainsi que chaque homme et chaque femme de votre cité, et il vous octroiera la grâce d’une mort digne, compléta Meli Ha de la voix douce et chantante qu’elle aurait prise pour réciter un poème.

– Je l’écraserai ! hurla Ruz’Gar. Je le broierai, je le déchirerai, je le déchiquetterai et il n’en restera rien, de votre ridicule petit roitelet !

– Puisque vous semblez refuser, il me semble nécessaire de vous prévenir que l’intention du Divin Monarque est de vous faire empaler vif, vous et les vôtres, si vous ne vous rendez pas selon ses conditions. Voilà un trépas qui me semble ô combien douloureux, et je ne peux que trop vous suggérer de profiter de la clémence dont il fait preuve par ma voix.

– Empaler ! Ah ah ah ! Encore faut-il qu’il mette la main sur moi ! J’ai des murailles épaisses et des hommes valeureux à mettre entre lui et moi. Jamais il ne pourra s’approcher de moi !

– Ne comptiez-vous pas le mettre en pièces un instant plus tôt ? s’étonna Meli Ha en battant naïvement des cils. Il faudra bien vous approcher de notre Dieu et Roi si vous souhaitez en arriver là.

– J’en ferai de la charpie, s’il vient ! reprit Ruz’Gar. Ainsi que de vous, femelle, et de votre ridicule petite ambassade.

Meli Ha ne releva pas, se contentant de prendre un air désolé, tout en posant négligemment la main sur la garde de la longue dague qui pendait à sa ceinture de cuir torsadée.

– Mais il viendra, Messire Ruz’Gar, fit-elle toujours mielleuse, mais lui refusant déjà son titre de Seigneur. Il est en ce moment même en chemin, d’ailleurs. Il avait prévu de quitter Atla avec son armée deux jours après mon départ ; il sera là sous peu. Si vous souhaitez que l’un de vos descendants continue à gouverner cette charmante cité qui fut la vôtre, rendez vous à ses conditions, et vos fils ne seront pas inquiétés pour peu qu’ils se soumettent.

– Et que fera-t-il quand il sera là ? Il escaladera ma forteresse ? Qu’il essaie, et l’ouragan l’emportera ! Je ne le crains pas, votre petit…

– Si vous ne le craignez pas, que ferez-vous dans votre forteresse ? s’étonna alors la belle. Vous qui semblez plein d’ardeur à affronter notre divin monarque, irez-vous donc vous cacher dans une tour sitôt qu’Anverion déploiera ses bannières ?

L’insinuation, enveloppée dans une suave mélopée, fit mouche, et Ruz’Gar bondit hors de son trône vers Meli Ha qui ne recula pas d’un pouce.

– Vous lui direz, femelle, que je l’attendrai devant ma porte, oui, mais armé, le blizzard dans une main et mon bon droit dans l’autre, et que s’il ose s’avancer vers moi sans ce pathétique ramassis de pouilleux qu’il appelle une armée, nous verrons alors lequel des deux est le meilleur.

L’ambassadrice inclina gracieusement la tête, moitié par courtoisie diplomatique, moitié pour camoufler son petit sourire satisfait. Entraîner Ruz’Gar sur le champ de bataille était le but de sa mission, mais Anverion serait d’autant plus heureux d’affronter lui-même le gouverneur Incarné en duel. Malgré le danger que Ruz’Gar, excellent combattant, représentait, lui non plus ne doutait pas assez de lui-même pour n’être pas certain de l’emporter. Il rêvait d’une grande victoire publique devant toute la citadelle d’Esc’Tag et devant toute son armée, qui illustrerait au vu de tous sa propre puissance guerrière, montrant le Dieu Roi de Guensorde au sommet de sa force. Pour affirmer sa souveraineté sur la forteresse et son domaine, il devrait ridiculiser son adversaire, et songeait à tous les moyens d’y parvenir en cheminant vers le Nord depuis Atla.

Même s’il ne s’inquiétait pas trop de la soi-disant puissance divine de Ruz’Gar, les intentions de Nephes lui restaient encore inconnues. Le Haut Dieu des Vents était connu pour être un dieu jaloux, versatile, et peu enclin à répondre aux prêtres de Guensorde en général. Révéré par les marins, il faisait étalage de sa puissance sur les mers et les côtes, et laissait aux autres déités le soin de se mêler des affaires intérieures, sauf à Esc’Tag qui était son fief particulier. Anverion se doutait bien que Nephes ne serait sans doute pas de son côté, mais s’opposerait-il frontalement à lui en soutenant ouvertement son adversaire, ou laisserait-il les combattants s’affronter seuls, sans intervention de sa part ? C’est sur cette dernière possibilité que comptait le divin monarque, assez confiant en ses capacités guerrière pour vaincre un Ruz’Gar seul sur le terrain, mais craignant d’affronter la colère d’un Haut Dieu en plus du formidable Incarné qui se prétendait son avatar.

La suite…

Les héraults du roi

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