Chapitre 17

Chapitre 17 "D'errances en déférence"

Résumé du chapitre précédent

L’Idée progresse encore à petits pas hasardeux, bousculée par les ombres et les écueils des affections naissantes au sein du campement.

S’il ignore encore tout d’elle, le Dieu Roi de Guensorde est en revanche aussi sûr de ses amitiés que de ses inimitiés, au moins terrestres, et sait estimer les unes comme les autres à leur juste valeur. Et c’est vers Ruz’Gar, le maître de la forteresse d’Esg’Tag, qu’il tournera son épée, vers celui qui proclame à qui veut l’entendre sa haine pour le divin monarque, aussi fort que son adoration pour le Dieu des Vents.

L’armée d’Anverion était arrivée à trois jours de marche de la forteresse d’Esc’Tag, et avait dressé un camp sommaire pour la nuit, quand Oulichnitza attrapa vivement par le bras une Aldanor rôdant près du secteur de la Garde Royale.

– Ah, ah ! Je la tiens, la poupée du roi ! On va enfin s’amuser, elle et moi ! C’est bien ça que tu cherches, pas vrai, Docteur, à traîner autour de ma tente depuis une semaine ?

– Pas du tout !

Aldanor tenta de se libérer de la prise féroce de la Capitaine, qui l’entraînait dans son pavillon dressé face à celui d’Anverion. Elle la fit rentrer de force, la jeta à terre d’un même geste et se planta face à elle les mains sur les hanches.

– Oh que si ! Soit tu vas m’expliquer ce que tu veux à rôder tout le temps autour de la Garde, soit on va aller l’expliquer ensemble à Son Altesse. Qu’en penses-tu ? Est-ce que tu crois qu’il est moins méchant que moi ?

La jeune femme se releva tant bien que mal et essaya de toiser l’Erévite, qui la dépassait pourtant d’une bonne demi tête, et lui lança courageusement :

– Et bien, allons-y, qu’attendez-vous ? Je vous signale que je suis placée sous ses ordres à lui, et qu’à vous je ne dois ni obéissance, ni explication !

Oulichnitza s’esclaffa, ne pouvant qu’admirer que la doctoresse osât lui tenir tête dans une situation pareille. Elle se pencha vers elle et reprit :

– Voilà la poupée qui se rengorge maintenant… Fort bien, ma Dame, ironisa-t-elle en appuyant sur les derniers mots. Alors peut-on savoir ce que veut ma Dame le Docteur à espionner la Garde ? Serait-ce après les charmes de Hu Micles que court notre petite vierge d’Estivie ?

– Je n’espionne pas la Garde ! Et le Seigneur Hu Micles m’est parfaitement indifférent ! C’est le Seigneur Dricaion qui…

– Alors là, voilà qui est surprenant ! Hu Micles, je comprends… Il est beau mâle, encore jeune et charmeur, bien qu’un peu trop caihusien à mon goût, mais Dricaion ? Qu’est-ce qu’une petite pucelle tendre et sensible pourrait trouver à notre vieux et sauvage Dricaion ?

– Mais rien ! Et je ne suis pas… Oh, peu importe, de toute façon. Ce ne sont pas vos affaires, Capitaine Oulichnitza.

– Tant que vous fouinerez autour de mes hommes, ce seront mes affaires, Docteur. Je vous ai remarquée les jours passés. Vous lorgnez sur nous sans vergogne à chaque occasion… Vous feriez un piètre espion, tiens ! Et donc, c’est à Dricaion que vous en voulez ?

– Je ne suis pas un espion, je vous le répète ! C’est notre Dieu et Roi lui-même qui m’a demandé de… Et, en fait, je n’ai rien à vous dire. Si vous souhaitez vraiment savoir pourquoi je lorgne sur le Seigneur Dricaion, comme vous dites, vous n’avez qu’à le demander à notre divin monarque.

Et Aldanor tenta de bousculer Oulichnitza qui lui barrait la sortie, mais cette dernière la repoussa sans brutalité et lui interdit le passage.

– Oh, là, la poupée, deux minutes ! On ne va pas déranger Son Altesse pour si peu, non ? Je veux juste savoir ce que vous lui voulez à Dricaion, au juste. Vous n’êtes peut-être pas placée sous mes ordres, mais lui si, et tout ce qui le concerne me concerne aussi.

– Vous semblez en effet très concernée par tout ce qui touche le Seigneur Dricaion, persifla Aldanor en lui renvoyant la monnaie de sa pièce. Mais il s’agit d’un ordre que j’ai reçu de Son Altesse, et s’il ne m’a pas expressément recommandé le secret, je pense qu’il préfère que je me taise à ce sujet. Ma subordination au Divin…

– Est-ce à moi que vous comptez donner des leçons à ce sujet, Docteur ? grogna la Capitaine.

– Vous tentez de m’empêcher d’obéir à ses ordres ! Vous me brutalisez, vous me menacez….

– Oh tout de suite… Et je ne fais que mon travail en ce qui concerne mes hommes, d’une part…

– Moi aussi je ne fais que mon travail !

Le ton était monté entre les deux femmes sans qu’elles s’en aperçoivent, et la dispute aurait pu continuer plus longtemps si un éclat de rire conjugué n’avait interrompu la scène.

– Si elles se battent, je mets toute ma misérable paie sur Nitza, avait commenté la voix taquine d’Hu Micles à la porte. Navré, mon Aldanor chérie, mais j’imagine que vous comprenez bien…

– Moi je paierais rien que pour voir ça, répondit Anverion qui se tenait à côté de lui et qui les observait depuis l’entrée, hilare lui aussi. Peut-on savoir ce qui se passe, mes Dames, pour que vous ameutiez tout le campement ?

Oulichnitza se retourna vers le roi et plongea dans une révérence goguenarde, qui rappela Aldanor à ses devoirs. Celle-ci s’agenouilla précipitamment, inclinant la tête et abaissant les mains. La Capitaine Incarnée voulut profiter de sa soumission pour la chahuter un peu plus, et tenta d’ébouriffer, moqueuse, les cheveux auburn à sa portée. La doctoresse, en colère, repoussa sa main d’un geste vif, assénant une gifle claquante sur le poignet de la Garde tout en détournant sa tête. Les deux mâles face à elles redoublèrent d’hilarité.

– Oh, oh, mais cela fait un point pour la Lumière de mes yeux, commenta un Hu Micles câlin. Vous savez vous défendre, mon amour, c’est….

– Oui, oui, c’est beau, c’est très beau… Avant de vous étriper l’une l’autre pour notre plus grand plaisir, j’aimerais tout de même savoir à quel propos ma Capitaine de la Garde et mon Second Médecin se disputent si férocement, l’interrompit Anverion.

– À celle qui t’obéira le mieux, pouffa Oulichnitza. Ou quelque chose comme ça, pas vrai, poupée ?

– Dame Oulichnitza essaie d’obtenir de moi des informations qui ne la regardent pas…

– Dans l’intérêt de Ton Altesse et de sa Garde Royale !

– Et que j’estime, moi, devoir rester entre Votre Altesse et moi.

– Oh, oh, il y aurait quelque chose entre Ton Altesse et le Délice de ma vie ? geignit Hu Micles en faisant mine de s’écrouler, en sanglots, contre l’épaule d’Anverion. Tu m’en vois brisé, inconsolable, désespéré !

– Quel dommage qu’on ne te voie pas silencieux, surtout, rétorqua Oulichnitza. En tout cas, elle ne veut pas dire ce que c’est, et moi, je ne vais pas supporter longtemps de la laisser reluquer la Garde sans raison.

– Vous avez piqué ma curiosité, ma poupée, dit Anverion, en enlaçant gentiment Hu Micles d’une main, qui hoquetait bruyamment et en la relevant d’un signe de l’autre. Rafraîchissez-moi la mémoire, qu’est-ce qui doit rester entre vous et moi ?

– La mission que vous m’aviez confiée, au sujet du Seigneur Dricaion, Votre Altesse, dit-elle en bondissant sur ses pieds et en s’écartant prudemment de sa voisine.

– Ah ! Oui, je vois… Et c’est donc pour cela que vous… comment as-tu dit, déjà, Nitza ? Reluquez la Garde ?

– Dricaion ! Dricaion maintenant ! gémit de plus belle Hu Micles. Et dire que je pensais que c’est autour de moi qu’on venait tourner le soir au campement, que je n’attendais qu’un signe, qu’un regard, et que pendant tout ce temps, c’est Dricaion qu’on cherchait… Ô cruelle, pourquoi donc m’affliger ainsi ? De quelle tristesse vous me pourfendassiez ainsi le cœur !

Le jeune Caihusien exagérait ses mimiques et ses sanglots, tournoyait sur lui-même en se prenant la tête entre les mains, et faisait mille manières qui le rapprochaient insensiblement d’Aldanor, pour la plus grande joie d’Anverion qui s’amusait pour le moment franchement de la comédie de son garde.

– Et en plus, le voilà qui arrive, l’infâme, l’ignominieux, ce faux ami qui me dérobe ainsi la tendresse de mon aimée ! Oh mon Aldanor chérie, dites-moi que ce n’est pas vrai, et que ce n’est pas à cette créature maussade que votre tendre cœur s’est attaché !

À force de pirouettes, Hu Micles avait réussi à entrer complètement dans la tente d’Oulichnitza, à se placer à côté de la doctoresse, et, tout en parlant, il l’avait enlacée par la taille et posé son menton sur son épaule, la coinçant de façon à ce qu’il lui soit impossible de se dégager sans bousculer la Capitaine auprès d’elle. De cette manière, il avait vu arriver Dricaion, sorti de sa tente, ayant entendu son nom chouiné par Hu Micles, et curieux de savoir ce que son insupportable confrère pouvait bien lui vouloir.

– Ton Altesse, salua-t-il son roi en le rejoignant à l’entrée de la tente. Entendu crier mon nom ?

– Oui, gamin, nous parlions de toi.

– C’pour ça qu’il pleure, Hu Micles ?

– Que je pleure ? Je ne pleure pas, l’affreux, je chante mon désespoir à la face de la lune ! Je me lamente, ivre de douleur, sur ce destin terrible auquel toi, misérable, tu m’as condamné ! répliqua ce dernier tout en affermissant sa prise sur une Aldanor raidie entre ses bras.

– Misérable ?! gronda Dricaion en levant le poing.

– Doucement, gamin, va. C’est juste Hu Micles qui fait… Hu Micles, quoi. Ne le prends pas au sérieux… Il s’imagine que ma poupée est amoureuse de toi, et c’est pour ça qu’en plus de chouiner tout ce qu’il peut, il en profite pour la tripoter tant et bien. D’ailleurs, lâche-la, mon joli, allez.

Anverion accentua son ordre d’un geste agacé de la main, et Hu Micles laissa aller Aldanor avec un profond soupir en s’écartant d’elle d’un tout petit pas à la grande satisfaction de cette dernière.

– Décidément, tout le monde se donne le mot pour me faire mourir de souffrance aujourd’hui. Dricaion me vole l’amour de ma douce, Anverion me l’arrache des bras, elle-même ne me consolerait même pas d’un sourire…

– Quant à moi, je veux bien participer à grands coups de torgnoles s’il faut, ajouta Oulichnitza.

– Rien volé du tout, marmonna Dricaion d’un air surpris. Désolé, Docteur, n’êtes pas mon genre.

– Mais arrêtez de croire que enfin, que… Mais non ! J’ai juste…

Aldanor jeta un coup d’œil désespéré à Anverion, attendant qu’il l’aide à se justifier de la surveillance qu’elle avait menée, sur son ordre, auprès de Dricaion. Mais lui s’amusait beaucoup de la situation, et ne comptait pas dire un seul mot pour l’aider. Il avait bien compris qu’elle ne voulait pas révéler devant les Gardes la mission qu’il lui avait confiée, qu’elle ne souhaitait pas trahir sa confiance ou bien qu’elle se refusait à rendre publique la maladie de Dricaion. Il attendait de voir comment elle allait s’en tirer. Elle rougissait et regardait fixement ses pieds, incapable de faire un seul mouvement ou de chercher du regard un secours. À sa droite Oulichnitza, encore un peu énervée, aurait pris la moindre œillade pour une nouvelle provocation et aurait sauté sur l’occasion pour reprendre la dispute. À sa gauche, Hu Micles n’attendait qu’un seul geste de sa part pour la rattraper dans ses bras et continuer sa comédie. Face à elle, Anverion, l’air calme et franchement amusé, n’était pas plus disposé à la soutenir, et lui interdisait toute échappée physique. Elle se décida finalement pour le dernier arrivé, et, quelque part, le seul concerné.

– Si vous voulez vraiment savoir ce qu’il en est, Seigneur Dricaion, je vous le dirai, mais à vous et à vous seul, et non, ça n’est pas une proposition amoureuse, bien loin de là, commença-t-elle doucement. Dame Oulichnitza, je suis navrée de m’être disputée avec vous, mais je ne vous montrerai de respect qu’à l’aune de celui que vous voudrez bien me témoigner, et je vous rappelle que je dois obéissance au roi et non à vous. Votre Altesse… Je suis votre servante dévouée. Si vous n’avez plus besoin de moi, puis-je me retirer ?

Et elle leva vers Anverion ses grands yeux bruns doux, mais déterminés, sans plus attendre de secours de sa part, certaine d’avoir réussi à s’en tirer sans donner prise aux sarcasmes ou la brutalité de n’importe lequel des présents.

– Et moi ? Même pas un mot pour moi ? intervint Hu Micles d’une voix toute aussi douce.

– Oh, Seigneur Hu Micles, sourit Aldanor avec une tendresse exagérée. Depuis quand y a-t-il besoin de mots entre vous et moi ?

Elle avait décidé que rentrer dans son jeu serait la meilleure façon de désarçonner et, peut être, de décourager l’insistant Caihusien. Si elle se doutait bien que ses protestations d’amour n’étaient que des simagrées, elle avait aussi assez d’expérience de la vie pour comprendre qu’il la désirait véritablement sans rien en vouloir d’autre. Lui faire croire qu’elle avait succombé à une passion démesurée pour lui était le meilleur moyen de doucher son enthousiasme et de le faire fuir sans retour. Au moins l’espérait-elle.

– Vous pouvez disposer, poupée, allez roucouler ailleurs ou faites ce qui vous chante, répondit Anverion d’un air ennuyé.

Il n’était pas d’humeur à se soucier d’elle longtemps, ni de qui que ce soit d’autre. Si la saynète l’avait diverti un moment, ses ennuis reprenaient bien vite le dessus, et, plus ils avançaient vers Esc’Tag, plus il se montrait renfermé, maussade et solitaire. L’absence de Meli Ha commençait à lui peser ; il s’imaginait déjà que le colérique Ruz’Gar avait fait mettre à mort son ambassadrice, qu’il ne répondrait pas à la provocation, et qu’il trouverait la forteresse toutes portes closes, hérissée de défenseurs acharnés, imprenable. S’il ne retenait pas Meli Ha, pourquoi ne l’avait-elle pas encore rejoint ? Il lui avait laissé deux jours d’avance, et comme sa petite troupe avançait bien plus vite que son armée au grand complet, elle avait eu largement le temps d’arriver sur place, de délivrer son message et de repartir. À moins qu’elle ne fût prisonnière, ou morte ; malgré la tiédeur de son amitié pour elle, Anverion savait qu’il la regretterait. Elle était pour lui une Garde dévouée, pour sa Cour une véritable Dame, et surtout, son trépas dans de telles circonstances, probablement indignes d’une Garde Royale, ne manquerait pas d’ulcérer son père, le puissant gouverneur de Caihu Do. L’araignée galopait à toutes pattes velues dans les recoins du cerveau d’Anverion.

Mais de toute manière, il n’avait plus le choix ; il avait pris la route vers Esc’Tag et devrait affronter Ruz’Gar selon les modalités que ce dernier aurait choisies. Un combat singulier, si le défi qu’il lui avait lancé était relevé, était sa meilleure chance de victoire. Il tâchait de se persuader qu’après l’ambassade de Meli Ha, son arrogant adversaire n’aurait plus le choix. Il lui avait bien précisé de ne faire sa petite bravade qu’en public, afin que le peuple d’Esc’Tag sache bien que son gouverneur avait été appelé sur le terrain par le Dieu et Roi de Guensorde, et que l’ignorer serait faire preuve de lâcheté et de couardise. Un vrai dirigeant ne pouvait se permettre de perdre ainsi la face devant ses sujets ; et Anverion comptait sur Meli Ha pour exciter l’orgueil de Ruz’Gar. Mais si elle avait échoué, alors… Qu’est-ce qui l’attendrait ? Est-ce qu’il ferait au moins une sortie armée, à la tête de ses troupes, laissant une possibilité aux Guensordais de s’illustrer de nouveau sur le champ de bataille ? Non, cela serait stupide, et le puissant Incarné ne l’était pas complètement. Soit il répondrait à la provocation, et le divin monarque aurait son duel, soit il s’enfermerait dans sa citadelle, et là…

De suppositions en suppositions, ainsi se passa sa nuit. Il ne parvint pas à se distraire, ni par la lecture d’un de ses chers rapports, ni même par la présence d’une des nouvelles sergentes du régiment royal que Hu Micles lui avait présentée. Au contraire de ses catins qu’il brutalisait sans vergogne, les chaufferettes militaires d’Anverion étaient traitées avec un minimum de décence, surtout en raison de leur statut de femmes de guerre, parfois nobles. Celle-ci ne lui durerait pas, avait-il pensé en la renvoyant dans ses quartiers après s’être satisfait d’elle. Elle manquait de fantaisie et de sensualité, et sentait par trop l’ambition. Oh, si elle n’avait pas été soldat, il aurait eu plaisir à la maltraiter comme il l’avait fait l’autre jour, avec la catin ! L’avait-il tuée, d’ailleurs, celle-là ? Ah non ! Avec un sourire vicieux, il se rappela alors la nuit avec Invavi et l’intervention d’Aldanor. Elle s’endurcissait, sa poupée, finalement, au contact de la Cour. Elle s’en était bien tirée, tout à l’heure, avec dignité et élégance, quand bien même il avait essayé de la piéger. Il devrait aussi dire à Hu Micles et Oulichnitza de se calmer avec elle. Elle était son petit jouet à lui, en fin de compte, et il n’aimait pas partager. Et c’est en pensant à Aldanor qu’il finit par s’endormir d’un sommeil bref et troublé.

Au matin l’attendait une bonne surprise. Alors que Geneio terminait la visite, un peu inquiet de l’état de son royal patient, toujours en prise avec l’araignée qui avait recommencé à tisser sa toile de douleur dès le réveil, Meli Ha se fit annoncer par un Gayos déjà alerte.

– Meli Ha ! s’exclama Anverion. Si tu savais, très chère, comme je suis heureux de te voir !

Elle eut un rougissement de bon aloi, ravie de cet accueil et prenant pour de la passion ce qui n’était que du soulagement. Après qu’elle se fût inclinée comme il se doit, il la fit asseoir et lui proposa de partager son déjeuner. L’aristocrate refusa gracieusement. Arrivée au camp au beau milieu de la nuit, elle avait déjà pris le temps de se reposer, et bien entendu, de se coiffer et de se parer pour apparaître au divin monarque dans toute sa splendeur. Peu sensible à ses féminines attentions, il la gronda gentiment pour n’être pas venu lui faire un compte rendu détaillé de sa mission sitôt arrivée.

– Telle était mon intention, Ton Altesse, mais Gayos m’en a dissuadée.

– Tiens donc ? Gayos ! cria Anverion furieux. De quel droit fais-tu obstacle à mes émissaires, l’une de mes Gardes Royales qui plus est ?

– Vo… Votre Altesse… balbutia l’adolescent. Il était fort tard lorsque Dame Meli Ha s’est présentée, et vous dormez si peu… J’ai pensé…

– Tu n’es pas ma mère mais mon valet ! Tu n’es pas là pour penser, mais pour exécuter mes ordres ! Approche !

Gayos fit timidement quelques pas vers le roi attablé devant son déjeuner. Ce dernier attrapa son bol de terre cuite, rempli d’une soupe fumante, et le vida d’un trait, puis le fracassa violemment sur le crâne incliné du jeune Incarné qui n’eut pas un sursaut, habitué aux brutales réprimandes de son maître.

– Et la prochaine fois que tu te mêles de penser, c’est dans ton crâne que je boirais ma soupe ! Déguerpis !

Sans demander son reste, l’adolescent essuya un restant de bouillon de son front et sortit en trombe de la tente, laissant Anverion et Meli Ha, qui ne lui avait pas accordé un seul regard, continuer leur entretien.

– Donc, raconte-moi tout.

La guerrière détailla précisément son entrevue avec Ruz’Gar, depuis son arrivée dans une cité méfiante et bien défendue jusqu’à son départ précipité, devant un Ruz’Gar haineux, écumant de rage, toutes griffes et crocs sortis, prêt à décapiter les membres de l’ambassade venue le provoquer.

– Mais il t’a tout de même laissé partir, comme je le pensais.

– J’épargne à Ton Altesse tous les noms d’oiseaux que je suis chargée de te transmettre, mais enfin, oui, il a décidé que m’envoyer te répondre en entier valait mieux que de n’envoyer que ma tête.

– Alors il est tout de même inquiet… Il se soucie de ce que je peux penser.

– Je ne dirais pas inquiet, Ton Altesse. Ce seigneur là est fou à lier ; il croit dur comme fer à cette histoire d’incarnation de Nephes. Je crois que si ça n’avait tenu qu’à lui… Mais d’autres s’inquiètent. S’il est défait lors de votre duel, ils ne veulent pas encourir ta colère. Son grand prêtre Fortha l’encourage en tout en public, mais c’est lui qui est intervenu pour que l’on m’épargne. Si tu es vainqueur, et tu le seras, mon roi, il espère que tu le prendras à ton service pour assurer ton emprise sur Esc’Tag.

– Il peut espérer… As-tu pu jauger un peu de l’ambiance, là bas ? Ruz’Gar a-t-il la confiance de son armée ? De son peuple ?

– Je n’ai pas vraiment eu l’occasion de me faire une idée, Ton Altesse, hésita Meli Ha. Je crois qu’ils se séparent en deux camps ; ceux qui croient en Ruz’Gar et ses délires, et le soutiendront jusqu’au bout, et ceux qui lui obéissent uniquement par crainte de sa puissance. Car je dois te l’avouer malgré tout, Ton Altesse, il est encore vaillant, fort et alerte. Pour peu que ses prêtres lui assurent le soutien de Nephes, tu auras affaire à un parti difficile.

– Allons, il serait plus fort que moi ? badina Anverion. Je ne veux pas le croire, cela n’est pas possible.

– Plus fort, je ne sais pas, Ton Altesse, mais je ne peux que t’exhorter à la prudence et à une bonne armure. Je ne voudrais pas qu’il t’arrive malheur, tu le sais bien.

Le divin monarque eut un sourire matois. Meli Ha venait de lui donner une idée.

La suite…

Les héraults du roi

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