Chapitre 18

Chapitre 18 "Un soufflet au typhon"

Résumé du chapitre précédent

Alors que la troupe piétine, irrésolue, Aldanor tente de mettre à profit l’inertie de la marche pour déceler, derrière de vagues symptômes et sur ordre du divin monarque, la cause des souffrances de Dricaion. Mais autour des Quatre, nul ne peut graviter sans péril, et les autres Protecteurs Jurés font écho à leur maître en jonglant avec la doctoresse trop dévouée… mais pas si malléable.

Et lorsque l’enjôleuse Meli Ha de retour d’ambassade rejoint ses acolytes, l’armée du Dieu Roi s’ébranle enfin vers les murs de la citadelle d’Esc’Tag, dont Anverion en personne affrontera, avec plaisir, le seigneur forcené.

Ce même matin, pendant qu’Anverion finissait son petit déjeuner de fort bon appétit, s’étant fait amener un bol tout neuf pour engloutir une autre soupe, Dricaion avait lui avalé péniblement la sienne, et cherchait la tente d’Aldanor. Il voulait la voir avant le départ de la troupe, curieux au fond de savoir pourquoi le Second Médecin du Roi lui tournait autour avec tant de manières.

Il reconnut Morgiane qui était sortie de bonne heure, et l’apostropha :

– Hé, là, la muette ! Heu… J’cherche le Docteur Markan, l’est où ?

La jeune assistante piqua un fard. Les Quatre l’intimidaient horriblement, tous autant qu’ils étaient. Native de la capitale, elle les avait déjà aperçus plus d’une fois, lors des déplacements publics du Dieu Roi, et cet étalage de férocité et d’arrogance dont ils faisaient preuve en marchant aux côtés de leur maître l’avait toujours effrayée. Malgré la popularité du divin monarque, on racontait parfois dans les tavernes des histoires terrifiantes sur les amis de l’Obscur, des guerriers terribles et implacables, au dessus des lois, et le Seigneur Dricaion, au caractère renfrogné et taciturne, passait dans certains contes pour être une brute cannibale sans cœur, qui dévorait celui de ses victimes. Des Quatre, c’était Dame Meli Ha, exquise, délicate et à la générosité ostentatoire, qui avait meilleure réputation.

Si Morgiane avait compris, pendant son temps à la Cour de Campagne, que la plupart des histoires, qu’elles encensent ou non les membres de la Garde, étaient largement exagérées, elle préférait la solution d’Aldanor qui la tenait éloignée du roi et de ses comparses. Elle baragouina tout de même une réponse à l’intention du garde, mais il ne la comprit pas.

– Hmpf ?

La conversation promettait d’être passionnante.

Bien que la jeune fille ait eu l’intention de se diriger vers le secteur du onzième régiment tôt ce matin-là, elle décida de rebrousser chemin vers la tente d’Aldanor encore ensommeillée, pour en indiquer le chemin à Dricaion, plutôt que d’entamer avec le sinistre Garde royal un débat de grommellements inutiles. Elle lui fit signe de la suivre, et elle se mit à trottiner dans les allées, faisant par habitude un large détour pour éviter de passer devant le pavillon royal.

Ceux des médecins étaient pourtant situés non loin, et ils furent vite arrivés. La muette montra la tente d’Aldanor à Dricaion, puis lui fit respectueusement signe de patienter à l’extérieur, le temps qu’elle réveille son amie. Elle entra sous le petit abri de toile, où, entre les paquetages médicaux, une table d’écriture, le lit de camp qu’elles partageaient et un vaste coffre qui contenait leurs affaires personnelles, on trouvait peu de place pour bouger. Cela ne les gênait ni l’une ni l’autre. Morgiane avait vécu dans un réduit de l’auberge de son frère avant de rencontrer la doctoresse, et cette dernière s’était habituée, depuis ses quatre années de voyage au sein du royaume, au confort sommaire des campements. Elle tenta de la secouer doucement.

– Al’…

– Non, répondit la doctoresse dans son sommeil. Père, je ne veux pas manger de tarte aux petits cailloux !

L’assistante réprima un petit rire. Elle finit tout de même par réussir à tirer sa maîtresse de son somme, et lui expliqua en quelques signes que quelqu’un demandait à la voir.

– Qui ça ?

Morgiane soupira. Elle avait toujours eu le plus grand mal à mimer les noms des gens, et si certains, comme le roi ou Geneio, se distinguaient facilement par un signe particulier ou un accessoire, d’autres restaient plus difficiles à faire entendre. Elle symbolisa la couronne par un cercle au dessus de sa tête, puis fit le geste de dégainer une épée.

– Le Roi ?! s’inquiéta Aldanor. Non, il n’attendrait pas à la porte… Un des Quatre c’est ça ? Hu Micles ?

Elle fit non de la tête.

– Pas un des Quatre ? Ou pas Hu Micles ?

Morgiane allait soupirer d’impuissance quand Dricaion impatienté fit son entrée.

– Pas l’temps pour les devinettes, Docteur, fit-il comme pour s’excuser. C’est moi.

– Bonjour, Seigneur Dricaion, répondit-elle en sortant du lit déjà presque tout habillée. Morgiane, tu peux y aller, si tu veux.

Pour dormir, pendant les marches comme celle-ci, elle avait pris l’habitude de garder ses vêtements, ne quittant que sa blouse, sachant qu’elle pouvait s’attendre à être tirée du lit à toute heure, pour un départ imprévu ou une urgence médicale, même si ces dernières s’étaient faites plus rares depuis sa mutation.

– Je vous en prie, asseyez-vous, dit-elle en désignant l’unique chaise de la tente et en attrapant sa blouse sur le coffre. Que puis-je faire pour vous, dites-moi ?

– C’est pour hier.

– Ah, ce que je ne devais confier qu’à vous seul, n’est-ce pas ? Et bien… je…

Aldanor n’était pas bien sûre de sa réponse. Elle ne savait pas si Anverion tenait ou pas à ce que son ami sache que c’était lui qui avait ordonné à la jeune femme de surveiller sa santé. Dans le doute, elle décida de maquiller la vérité.

– Je me fais du souci pour vous, Seigneur Dricaion. J’ai remarqué chez vous certains symptômes inquiétants…

– J’ai rien.

– Vous semblez parfois pris de crampes douloureuses, un peu après les repas… Oh, n’ayez crainte, vous le cachez bien, mais j’ai l’impression que votre estomac vous fait souffrir.

– Je mange trop. Fin de l’affaire.

– Vous picorez, mon Seigneur, je vous ai vu. Est-ce que les douleurs vous réveillent parfois la nuit ? Ou certains aliments accentuent les crises? Vous n’avez pas de vomissements ? Avec des traces de sang parfois ?

– Hmpf. C’est pour ça que vous me suivez ?

– Que voulez-vous ? Je suis un médecin qui s’ennuie, sourit Aldanor en essayant de l’adoucir. Je me cherche des patients partout.

– Cherchez ailleurs. Moi, ça va.

Il se leva pour sortit, mais elle tâcha de le retenir en ajoutant :

– Seigneur Dricaion ? Encore un mot…

– Hmpf ?

– Je suis heureuse de savoir que vous… allez bien. Néanmoins, si jamais… vous connaissez quelqu’un qui a mal à l’estomac, et qui rencontre tous les symptômes que je viens de décrire… Dites-lui, de ma part, que je sais comment apaiser ses maux. Et qu’évidemment, personne ne sera au courant.

– Hmpf, grommela-t-il une dernière fois en la saluant d’un signe indifférent de la main.

Elle s’estima satisfaite de l’entretien. D’une part, elle avait réussi à ne pas mentionner qu’elle agissait sur ordre du Dieu Roi ; et ensuite, elle avait tout de même pu avoir un contact, certes peu instructif, mais enfin, un contact tout de même, avec son patient. Elle espérait, connaissant mal Dricaion, que celui-ci reviendrait la voir plus tard, lassé de souffrir en vain. Elle pensait, en fin de compte, s’être acquittée de sa mission. Si Dricaion acceptait de se laisser examiner et de confirmer ses soupçons, elle avait même un diagnostic tout prêt, et un traitement à lui proposer. Elle s’étira. L’heure de la soupe avait sonné.

Mais ce matin là, et ceux qui suivirent, le départ sonna plus tard qu’à son habitude. La marche avait été hautement cadencée depuis Atla, Anverion faisant avancer son armée au pas de course dans sa hâte de rejoindre l’ambassade de Meli Ha. Sûr désormais que Ruz’Gar l’attendrait sur le terrain, il ne voyait plus, au contraire, aucune raison de se presser. Prévenu de son arrivée prochaine, son ennemi ne pourrait que ronger son frein en l’attendant, et le faire lanterner serait une insulte supplémentaire qui le pousserait d’autant plus à la faute. Le divin monarque se donnait désormais huit à dix jours pour arriver devant les murs d’Esc’Tag. Il avait repéré quelques villages avoisinants, qui pourraient peut être fournir à ses hommes un peu d’action et de pillage. Il avait fait don d’une grande partie de ses esclaves aux colons d’Atla et les prisonniers de guerre lui avaient tous prêté serment d’allégeance, aussi il manquait de main d’œuvre malléable pour les corvées. Ses espions lui avaient certifié que, contrairement aux campagnes de Ci’Max, celles du territoire de Ruz’Gar n’avaient pas été désertées. Ce dernier avait fermé ses portes aux paysans qui réclamaient sa protection, arguant qu’ils appartenaient aux champs et aux moissons. Il faisait preuve d’un tel mépris envers Anverion qu’il ne le croyait pas capable de le défier en razziant ses villages sous son nez. Il pensait que le jeune monarque trop fougueux courrait à la bataille et viendrait s’écraser contre les murs de sa forteresse.

Mais, maintenant que le duel avait été accepté, réclamé même, par l’arrogant Incarné, il prendrait tout son temps et n’épargnerait aucune provocation. Il exigea toutefois de ses généraux qu’ils fassent preuve de retenue. Les villages qui se rendraient sans combattre ne serait pas rasés, et devraient payer, en esclaves, en or, en chevaux ou en nourriture, un tribut équivalent à la moitié de la valeur totale des biens de la communauté. Ceux qui feraient preuve de résistance ne bénéficieraient pas de tant de générosité : les survivants seraient emmenés, les biens pillés sans vergogne et les maisons détruites. L’armée se séparerait pour couvrir plus de terrain, et se réunirait ensuite à l’ouest d’Esc’Tag pour converger vers la cité et assister au grand complet à l’affrontement entre Ruz’Gar et le divin monarque.

Anverion lui-même décida de participer à ces quelques jours de promenade campagnarde, et, plutôt que de continuer le long de la grand-route qui le menait d’Atla à la forteresse, il tourna bride vers l’est, accompagné de sa Cour et de trois escadrons, vers le bourg de Kaog qui tremblait de peur derrière ses petits murs vieillissants. Un peu plus de deux milliers d’âmes y habitaient, et peu de combattants parmi eux. Toutefois, le bourgmestre était un fidèle de Ruz’Gar, dont il partageait la suffisance et la folle croyance en son ascendance divine. Persuadé que Nephes protégerait sa petite ville, il avait négligé de faire renforcer les murailles, poser quelques défenses que ce fut ou de préparer sa garnison à une attaque. Il n’avait pas entièrement tort. Le jour ou le Dieu Roi se présenta près du bourg, des rafales de vent violent soufflaient sur les collines, gênant la marche, et faisant claquer les bannières bleues et vertes avec des craquements sinistres.

Mais Anverion ne se laissa pas décourager pour autant. Arrivé avec ses corps d’armée en début d’après midi, il comptait bien soumettre Kaog avant la tombée du jour. Celle-ci, située sur une hauteur assez élevée, dominait le paysage et n’offrait aucun point faible sur lequel il aurait pu concentrer son assaut. Mais si le Dieu des Vents était son seul opposant, il n’aurait aucune peine à faire monter ses trois milles hommes le long du sentier qui menait à la porte principale. Kaog n’avait pas d’armes de défense, et les rares archers qui pourraient éventuellement faire feu sur ses troupes trop mal entraînées pour offrir une résistance bien dangereuse.

Malgré tout, il décida de laisser une chance à la petite ville d’échapper au massacre et au pillage, et de jouer lui-même les hérauts. Sous une bannière blanche inlassablement giflée par la bourrasque, qui faisait danser ses cheveux d’or sous la couronne, il se présenta à la porte accompagné de ses Quatre et cria de sa voix puissante :

– Habitants de Kaog ! Votre maître vous a abandonné ! Hier il vous refusait sa protection ; il ne viendra pas vous aider aujourd’hui. Dans quelques jours, je le tuerais de ma main. Mais vous, vous n’êtes pas obligés de souffrir pour le compte d’un mauvais Sire déjà mort. Ouvrez-moi les portes, et je me contenterais d’un tribut raisonnable. Refusez mon offre, et tout ce que vous voyez autour de vous, murs, biens, amis, sera réduit en cendres.

À dire vrai, il espérait quelque part que le bourg refuserait ; il avait envie de se battre, il s’estimait être resté trop longtemps inactif à Atla. Ses hommes aussi avaient besoin d’action ; et comme il comptait être le seul à tirer l’épée devant Esc’Tag, cette partie de campagne devait surtout leur servir de défouloir. Mais il ne voulait pas passer pour un conquérant sanguinaire ; Kaog, comme chacune des autres bourgades de son royaume, devrait lui être soumise et obéissante, et mieux valait que cela se fasse par une voie diplomatique plutôt qu’au fil de l’épée. Il attendit quelques instants, sous le regard apeuré des citadins rassemblés sur les murs, qu’on lui donne une réponse. Mais seuls les hurlements du vent venaient altérer le silence sur le petit plateau. Anverion eut un sourire vicieux. Le sang allait couler.

Il fit faire demi-tour à son cheval, redescendit au grand galop le long du sentier et fit mettre ses troupes en ordre de bataille, alors que Thugga, le bourgmestre incarné de la ville, haranguait les citoyens tremblants et que les prêtres de Nephes se mettaient à psalmodier doucement.

– N’ayez pas peur de cet individu et de sa soldatesque! Il se prend peut être pour un Dieu, mais nous, un véritable Dieu nous protège ! Écoutez chanter le vent au dessus de nos têtes ! Nous outrager, c’est outrager Ruz’Gar, c’est outrager Nephes lui-même ! Rien ne peut nous arriver ! Le premier qui franchira l’enceinte sera déchiré par l’ouragan, je vous le promets !

Quelques grognements s’élevèrent malgré tout. Les habitants de Kaog, fermiers, artisans, petits commerçants, humains pour la plupart, n’avaient pas beaucoup de tendresse pour leur Seigneur et répugnaient à mourir ou se voir réduire en esclavage pour sa seule gloire. Peu d’entre eux croyaient véritablement à son statut divin, et, au fond, la plupart se moquaient bien de qui, Dieu, Incarné ou Homme, les gouvernait, pourvu qu’on les laissât vivre en paix. Mais la petite garnison du bourg était constituée de fidèles, et constituait pour l’heure une menace plus immédiate que la troupe d’Anverion. Aussi les protestations moururent bien vite dans les gorges.

L’armée qui accompagnait le divin monarque était prête pour la bataille. Les archers marcheraient les premiers, pour faire pleuvoir une grêle de flèches sur les murailles si celles-ci se paraient d’éventuels défenseurs. Il avait été décidé que l’assaut serait concentré sur la porte, qui devrait tomber sous les coups d’un puissant bélier, mais qu’une partie des hommes marcherait avec échelles et grappins, et se disperserait tout le tour des murs pour encercler la cité. Une fois celle-ci ouverte, la cavalerie ferait son entrée et balaierait toute forme de résistance à l’intérieur de la petite ville. Anverion avait aussi parlé à ses hommes, leur abandonnant la ville, libres de piller et de faire couler autant de sang qu’il leur plairait. Il ne réclamait que le bourgmestre et le grand prêtre de vivants.

Malgré la tempête qui se levait, de plus en plus intense, il ne demanda pas à ses propres prêtres d’implorer la clémence de Nephes. Il souhaitait par la même occasion montrer au Haut Dieu des Vents que, peu importe son soutien à son ennemi, il était, lui, Haut Dieu de la Terre, que tout ce qui y vivait lui devait être soumis, et que rien ni personne ne pourrait se mettre en travers de sa volonté. Les troupes d’Anverion marchèrent donc, échevelées, assourdies, parfois presque déséquilibrées par les bourrasques forcenées qui roulaient le long de la colline. Pour faire barrage à la colère de Nephes, il donna l’ordre à ses hommes de marcher épaule contre épaule, soudés les uns aux autres, formant un bloc inaltérable et solide. Ils arrivèrent ainsi sur les hauteurs, sans une chute, sûrs d’avoir déjoué les prières des prêtres, fiers d’eux et de leur Dieu et Roi.

– Archers ! Encochez ! cria ce dernier, qui avait grimpé avec les premières lignes. Bandez ! Tirez !

Une pluie de flèches s’abattit alors sur Kaog, mais la plupart furent déviées de leur trajectoire et dispersées par les vents qui tournoyaient avec furie au dessus du petit bourg. Les soldats que l’on voyait sur le mur applaudirent alors en poussant des cris de joie.

– Archers ! Repliez-vous ! ordonna alors Anverion constatant l’inutilité de la manœuvre. Soldats… Attention… Chargez !

Hommes et femmes se mirent à courir en direction des murailles, derrière le divin monarque, qui avait mis pied à terre et dégainé son épée. Ils se dirigeaient vers la porte, le bélier enfin parvenu au sommet derrière eux, en poussant des cris sauvages qui couvraient presque ceux de l’ouragan désormais déchaîné. Les quelques pierres lancées du haut des fortifications n’interrompirent pas la charge ; mais, une fois arrivés, impossible de faire tenir en l’air les hautes échelles ou de lancer les grappins qui donnaient trop de prises au vent. De même, le bélier, découvert pour être hissé plus facilement en haut de la grande colline, oscillait et chancelait dangereusement, et se montrait plus difficile à manœuvrer que prévu.

Le divin monarque, excédé, arracha alors son heaume et tourna la tête vers le ciel.

– Nephes ! hurla-t-il. Nephes ! Entends moi, je suis Anverion de Guensorde ! Je suis le Dieu de la Terre ! Moi, et moi seul ! Cette bataille est la mienne ! Tu n’as rien à faire ici ; cet endroit m’appartient ! Cède moi la place, ou que mes ancêtres au delà des Cieux te réduisent à néant ! Je suis Anverion !

Il avait mis tellement de rage et de puissance dans son invocation qu’il avait passé le cap de la transformation. Sa taille déjà haute s’était encore élevée, le vert de ses yeux semblait irradier violemment autour de son visage furieux, ses mains, qu’il avait largement écartées dans son emportement, s’étaient couvertes d’écailles noires et prolongées de longues griffes acérées. Il avait encore gagné en superbe ainsi, et presque tout un chacun l’avait entendu défier le Dieu des Vents. Si dans Kaog on le pensait fou, sa menace avait redonné du baume au cœur aux attaquants, et ils se mirent à crier après lui :

– ANVERION ! ANVERION !

Sur ce cri, ils redoublèrent de fureur dans leur assaut ; tant bien que mal on fit jouer le bélier, et l’on se mit à plusieurs sur les échelles pour assurer leur bonne tenue. Organisés, bien entraînés, passionnés, les hommes de Guensorde ne se laisseraient pas abattre par un peu de vent. Dans les cieux, de noirs nuages s’amoncelaient, masquant le soleil de cette fin d’été. Les Dieux répondaient ainsi à leur homologue terrestre. C’étaient les divins monarques du passé, vivant désormais au-delà des Cieux parmi les autres déités et les âmes humaines, qui venaient témoigner à leur descendant leur soutien contre Nephes, incapable de disperser les nuages qu’ils entassaient au dessus de la bataille. Brusquement, la lutte céleste prit fin ; devant les encouragements que ses ancêtres manifestaient à Anverion, Nephes abandonnait ses dévots, et le bélier enfin stabilisé fit tomber la porte.

La bataille sur terre se termina tout aussi brutalement. La garnison armée de Kaog, qui attendait sur les remparts et derrière la porte, s’était débandée suite à l’abdication du Dieu des Vents ; les prêtres s’enfuyaient pour s’enfermer dans un temple qu’ils croyaient bêtement inviolable, et les rares habitants qui ne l’avaient pas encore fait se cloîtraient dans les maisons, cachés au fond des caves et des greniers. Frustré de son combat sanglant, Anverion soupira. Il ordonna à ses soldats de rassembler sur la petite place du bourg ceux des habitants qui ne résisteraient pas, et d’entasser tous les biens utiles sur les chariots qu’ils trouveraient. À défaut de massacre, on allait se réjouir d’un pillage éhonté.

La troupe du divin monarque eut tôt fait de réunir la population, le bourgmestre, les prêtres et les membres de la garnison capturés au premier rang, les hommes et femmes jeunes et valides au centre, et tout au fond les vieillards et les enfants. Devant les habitants terrorisés, l’Incarné Suprême, revenu de sa transformation, reprit la parole, d’un ton presque amène:

– Je vous avais donné le choix. Vous auriez pu finir cette journée tranquillement dans vos lits, un peu moins riches qu’avant, mais libres, sains et saufs. Au lieu de cela, une partie d’entre vous va mourir…

– Non… Pitié… Votre Altesse… Nous ne voulions pas…

Sans s’émouvoir des supplications qui montaient de la foule, il continua.

– La plus grande part d’entre vous me suivra, les fers aux pieds, pour servir d’esclaves à mes hommes. Les autres partiront mendier sur les routes ou mourront ici, car votre misérable bourgade, pour avoir osé me résister, sera réduite à néant.

De nouveau des cris s’élevèrent, mais Anverion les ignora. Il fit signe à Dricaion, qui tenait le bourgmestre Thugga enchaîné, et saisit une lance. Son maussade compagnon s’approcha en tirant après lui le maître de la cité, qui se mit à geindre.

– Pitié… Votre Altesse… Je n’ai fait qu’obéir…

– C’est à moi qu’il faut obéir. Mais ne vous en faites pas, je vous offre une occasion de vous racheter en montrant par votre exemple que je suis le maître de ces terres.

– Vrai… Vraiment ? Que dois-je faire, Votre Altesse ? couina le bourgmestre suppliant et se tordant.

– Vous ? Rien. C’est votre cadavre qui montrera l’exemple. Dricaion ! Nitza !

Les deux gardes saisirent Thugga par les épaules et l’allongèrent à plat ventre sur une vaste table de bois qu’on avait installée à la demande du Dieu Roi à la vue de tous. Ils le coincèrent fermement malgré ses sursauts et ses gémissements d’épouvante. Anverion, soucieux de ses effets, brandit sa lance au dessus de sa tête et la fit tournoyer. Puis, d’un mouvement assuré, il l’enfonça entre les jambes maintenues ouvertes du bourgmestre, alors que ce dernier poussait un affreux cri de douleur.

– Attends, attends, ça ne fait pas encore si mal, ricana le divin monarque en bloquant son geste.

Ayant fait pénétrer suffisamment de bois et d’acier dans les entrailles de Thugga, il adressa un coup de tête à Dricaion et Oulichnitza, qui relevèrent le corps pantelant de l’Incarné pendant que lui même fichait en terre l’autre extrémité de sa lance. En se dressant vers le ciel, celle-ci entraîna en l’air la carcasse et la transperça de plus belle sous l’action de la gravité. Le hurlement que poussa le bourgmestre empalé fut insupportable, faisant frémir d’une douleur quasi réelle les simples spectateurs de la torture.

– Voilà, là, ça fait mal. Enfin, ça en a l’air, du moins. Et ça dure quelques temps, tu verras, murmura Anverion ravi de son petit spectacle.

Les prêtres de la ville, ainsi que les chefs de la garnison, qui avaient activement participé à la résistance, furent condamnés à subir le même sort, et le Dieu Roi venait d’ordonner de sa voix puissante :

– Qu’ils soient tous empalés à son exemple !

Mais la prêtresse de Nephes, Dastine, qui les avait accompagné sur le champ de bataille, l’interrompit alors:

– Votre Altesse… Ces hommes et ces femmes sont coupables d’un grave péché, très grave. Et ils ne doivent pas rester en vie. Mais je supplie Votre Altesse de bien vouloir se montrer magnanime, et de leur octroyer une mort digne… Ils étaient les dévots du Dieu des Vents, et cela lui serait agréable de voir que le Dieu de la Terre lui concède une marque de respect en les exécutant convenablement.

Anverion fit mine de réfléchir. Sa décision avait été prise de longtemps ; cette petite scène avait était mise au point avec Dastine un peu avant, et n’avait pour buts que d’honorer Nephes et de le faire passer pour un monarque accessible à la clémence aux yeux des survivants. Il acquiesça donc gracieusement et reprit :

– Pour être agréable au Dieu des Vents, moi, Anverion de Guensorde, Dieu et Roi de la Terre, je consens à ce que mes ennemis bénéficient de la mort par décapitation.

Et sur son ordre, prêtres et soldats furent rapidement décollés. Les habitants de Kaog, horrifiés par la scène d’empalement, durent regarder encore ceux qui les avait exhortés à la résistance périr sous l’épée intransigeante des généraux désignés comme bourreaux par le divin monarque. Enfin, les soldats qui les entouraient enchaînèrent le groupe du milieu, celui des militaires restants et des civils les plus jeunes et les plus forts, par groupe de dix, indifférents aux suppliques des familles que l’on déchirait ainsi, des enfants abandonnés et des vieillards privés de soutien. On chargea les esclaves, aux mains et aux pieds enferrés, d’une partie des biens pillés dans la cité: pièces d’or, réserves de nourriture, vin, armes aussi car Kaog bénéficiait de bon acier et d’excellents forgerons, furent rapidement empilés sur leurs dos ployés par les coups de fouet. Le reste fut mis dans des chariots, attelés aux chevaux trouvés dans la ville, et l’on commença l’évacuation.

Une fois les richesses que le Dieu Roi réservait à son armée sorties de la ville, il permit à ses soldats de se déchaîner. Les objets précieux, la nourriture périssable, le petit bétail, les tissus, les habitants restants, tout était livré à la convoitise de la troupe. Après que chacun se fut servi selon ses appétits, il ordonna que le bourg soit incendié, et que les flammes du brasier montent assez haut pour être vues d’Esc’Tag elle-même, située à trois jours de marche sur une hauteur encore plus considérable.

Le soleil déclinait à peine quand Anverion reprit sa marche vers le Nord, dans l’intention d’établir son campement sur une colline voisine. Derrière lui, Kaog brûlait rageusement, ses hommes et ses femmes se traînant misérablement après les escadrons ivres de victoire du divin monarque.

La suite…

Les héraults du roi

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