Chapitre 19

Chapitre 19 "Chairs affranchies"

Résumé du chapitre précédent

Le Dieu Roi s’est offert une petite promenade pastorale dans les terres de Ruz’Gar, chatouillant le bouillonnant Incarné à tour de réquisitions, de pillages, d’incendies, de rafles et de supplices. La poigne résolue d’Anverion s’est abattue sur le bourg de Kaog, et le Haut Dieu des Vents, face à l’alliance incoercible des guerriers terrestres et des majestés célestes, a tiré sa révérence.

Lors de la réunion de l’armée, un peu au Sud-Ouest d’Esc’Tag, Anverion put dénombrer plus de deux mille esclaves supplémentaires, et surtout, eut la bonne surprise de compter près de trois cent chevaux qui venaient à point nommé renforcer sa cavalerie défaillante. En comptant ceux que Caihu Do ne manquerait pas de lui envoyer après la chute espérée de la forteresse, il pourrait repartir vers sa prochaine conquête avec une armée au grand complet. Cette minuscule saison de razzias, bien que peu propice en affrontements dignes de ce nom, avait aussi fait du bien au moral des troupes. Même Nevjernil, pourtant tiède vis à vis de la politique d’Anverion, dut admettre que sa démonstration de puissance à Kaog avait encore renforcé la popularité du divin monarque.

– Tortures, exécutions, esclavage… Je croyais qu’il voulait passer pour un grand roi, grommela pourtant Aldanor dans l’oreille de son amie. Est-ce là la façon dont un grand roi traite son peuple ?

Pour avoir subi le joug implacable et sauvage d’une entité étrangère pendant près de deux siècles, les estiviens haïssaient l’esclavagisme et le martyre. Ceux-ci étaient formellement interdits en Estivie, au contraire du reste du royaume, et quiconque se trouvait pris à torturer ou à faire commerce de chair humaine ou incarnée était passible de la peine de mort ; châtiment néanmoins rare dans la petite province qui, désormais, prônait la clémence et le respect de la liberté individuelle comme valeurs fondamentales. Aldanor, pourtant fille du premier intendant de la justice provinciale dans son territoire, n’avait depuis sa naissance assisté qu’à trois ou quatre exécutions. On condamnait souvent à l’amende, à la prison, parfois à la mutilation pour les voleurs impénitents ou les violeurs, mais la mort, la torture et l’ultime forme de servage qu’elle voyait s’afficher ici lui étaient inconnues et révoltaient son âme estivienne.

Nevjernil, moins sensibles sur ces questions, se garda toutefois bien d’expliquer à son amie qu’Anverion avait besoin de ces esclaves et de ces condamnations pour asseoir son autorité, et pour montrer à tous quel destin funeste attendait quiconque se rebellait contre lui. Que les serfs fournissaient une main d’œuvre indispensable et qui, une fois la campagne terminée et les soldats qui le souhaitaient récompensés par un ou deux captifs, serait très probablement affranchie dans un grand geste de magnanimité du divin monarque. Qu’une exécution brutale comme celle de Thugga pouvait suffire à amener à résipiscence les plus impressionnables des dirigeants rebelles, et qu’il était dangereux de laisser vivre des hommes et des femmes qui s’étaient déjà signalés par un comportement séditieux. Elle n’approuvait certainement pas en tout le Dieu Roi, mais comprenait mieux certains de ses choix les plus brutaux. Néanmoins, comme elle avait pour mission de faire valoir l’Idée auprès de la doctoresse, elle n’allait pas commencer à chanter les louanges d’Anverion.

Car pour l’Idée, le temps commençait à presser. Ses projets, d’ombres fantasmagoriques à peine évoquées, prenaient corps avec ceux à qui elle les expliquaient. Bien sûr, ils étaient encore si peu, si peu nombreux, car il était ô combien risqué d’évoquer l’Idée au sein du camp d’Anverion. Elle avait tenté de prendre contact avec Ruz’Gar, mais l’ambassade avait été, hélas, trop publique, et aucun de ses membres n’avaient pu avoir d’entretien privé avec lui ou ses proches. Quel dommage, avait-elle enragé, quand les siens, revenus de la mission, lui avaient fait leurs compte-rendus. Il aurait fait un allié formidable. Mais il pouvait encore l’être, pourvu que…

– Que puis-je pour vous ? demanda Aldanor au jeune incarné hors d’haleine qui l’appelait de loin alors qu’elle se promenait avec Nevjernil dans les allées du camp.

Elle eut une pointe d’appréhension en reconnaissant sous les cheveux noirs aux mèches orangées le valet d’Hu Micles qui venait de les rattraper. Elle tâchait d’éviter le Garde caihusien et son embarrassante galanterie, aussi cette apostrophe urgente, de la part de son propre serviteur, ne lui laissait présager rien de bon. Elle laissa au garçon quelques secondes pour reprendre son souffle, puis reposa sa question :

– Comment puis-je vous aider ?

– C’est la Dame Meli Ha, répondit-il haletant, les mains sur les cuisses. Elle réclame un médecin, immédiatement, sous sa tente.

– Est-elle malade, blessée? demanda Aldanor, alarmée. Vous a-t-elle dit quelque chose de plus ?

– Je ne sais pas. C’est mon Seigneur Hu Micles qui était avec elle. Je les ai entendu se disputer, mais je n’ai pas pu savoir de quoi il s’agissait. Ensuite il est sorti de la tente, et m’a dit d’aller trouver un docteur et de le ramener, puis il est rentré à nouveau.

– Bien, je vous suis. Nevjernil, je vous prie de m’excuser, mais il semble que pour une fois, j’aie du travail, aussi vais-je sauter sur l’occasion.

Les deux amies se saluèrent gracieusement, et la doctoresse, serrant son inséparable sacoche contre elle, emboîta le pas au valet. Elle retraversa le campement en direction du pavillon royal, autour duquel les vastes tentes confortables des membres de la garde étaient organisées. Celle de Meli Ha se trouvait à sa gauche, et les bruits d’une dispute assez violente en émergeaient.

– Dehors ! Disparais ! cria la voix de Meli Ha beaucoup moins suave qu’à son habitude.

Et son frère déboula en trombe hors des murs de toile, ricanant malgré la tempête qui venait manifestement de s’abattre sur lui. Son sourire s’élargit et s’adoucit en apercevant Aldanor qui arrivait.

– Quel bonheur de vous voir, mon cher amour, roucoula-t-il. J’aurais préféré l’un de vos confrères, mais c’est toujours un tel plaisir d’entrevoir à l’horizon votre charmante silhouette.

– Que se passe-t-il, Seigneur Hu Micles ? demanda-t-elle inquiète. Vous m’avez fait appeler pour votre sœur ?

– Pas exactement pour elle, mais elle vous expliquera… l’affaire… mieux que moi. Mais cela n’a rien d’urgent, ma toute belle. Ne voulez-vous pas rester un peu avec moi, qui ait été fort maltraité par ma douce sœurette, et me consoler de mes malheurs ?

Toujours désinvolte, et sans la moindre gêne vis à vis des soldats qui allaient et venaient en montant les tentes et en vidant les chariots, il s’était rapproché d’Aldanor et lui caressait le bras langoureusement.

– Si l’on a besoin de moi, je ferais mieux d’y aller, répondit-elle froidement.

Malgré sa décision de suivre le Caihusien dans ses petits jeux de séduction pour le désemparer, l’hypocrisie n’était pas assez dans sa nature pour qu’elle puisse s’y tenir d’instinct, et elle s’inquiétait véritablement pour le ou la patiente qu’on devait lui confier, et qui, pour l’heure, était entre les griffes d’une Meli Ha manifestement de fort méchante humeur.

– Savez-vous à quel point j’admire votre dévotion à vos malades ? Vous êtes véritablement sublime dans l’exercice de votre vocation… Si cela ne tenait qu’à moi, je vous accompagnerais bien pour vous contempler plus longuement, mais je doute fort d’être le bienvenu sous cette tente pour le moment.

– Que s’est-il passé, Seigneur Hu Micles ? Y-a-t-il quelque chose que je doive savoir avant d’entrer là dedans ?

– Simplement que ma chère sœur est grognon, soi-disant par ma faute… Pour le reste, vous l’apprendrez hélas bien assez tôt… Ou bien… Si vous voulez m’accompagner, nous pourrions aller chercher votre confrère le Seigneur Docteur Fóros et lui abandonner cette vilaine affaire… Qu’en dites-vous ?

Le ton d’Hu Micles, de câlin, s’était fait presque suppliant. Il avait attrapé le bras de la jeune femme et tentait de l’attirer vers les autres pavillons sans forcer.

– Puisque je suis là, autant que j’aille voir de quoi il s’agit. De plus, vous avez piqué ma curiosité.

– Ô Délice de ma vie, que ne puis-je vous entraîner loin d’ici, soupira-t-il. Et bien, soit, allez-y, mais ne pensez pas trop de mal de moi en ressortant…

Il la lâcha et la couva d’une œillade lascive pendant qu’elle disparaissait sous la tente. Il était assez ennuyé que ce soit Aldanor en personne qui ait été appelée à ce chevet en particulier. Il se tourna vers son valet qui s’était tenu à une distance respectueuse de son maître pendant l’entretien.

– Mere Ka, mon garçon ?

– Oui, mon Seigneur ?

– La prochaine fois que je te demande un médecin, tâche de m’en trouver un que je n’aie pas envie de baiser, tu veux ?

Et il accompagna son ordre d’une affectueuse taloche sur le haut du crâne du jeune incarné, puis il traversa l’allée et rejoignit son propre pavillon.

La doctoresse était entrée sous la tente pentagonale, séparée en trois pièces de toile. La première servait de lieu de vie et de réception. La plus grande, pour l’instant fermée, abritait le lit et les effets de la maîtresse des lieux. Enfin, la dernière division, beaucoup plus petite, était grand ouverte et donnait sur un lit de camp étroit, sur lequel une jeune et ravissante humaine aux cheveux mauves était assise et sanglotait bruyamment, les bras croisés autour du ventre, pendant que Meli Ha faisait les cent pas dans l’espèce de salon, luxueusement meublé et décoré pour un campement militaire. Elle se jeta sur un pouf épais et délicatement brodé en grondant.

– Ce n’est pas possible !Quel petit salaud… Et celle là ! Vas-tu te taire !

Elle envoya à la tête de la demoiselle en larmes un oreiller magnifique qui vint éclater en une neige de plumes contre l’un des piliers de la tente

– Et ce médecin qui n’arrive pas… Ah, tout de même, vous êtes là ! lança-t-elle d’un ton sec à Aldanor en la voyant entrer.

– Bonjour, Dame Meli Ha. Le valet du Seigneur Hu Micles est venu me trouver…

– Il y a mis le temps… À moins que vous ne l’ayez perdu à minauder auprès de l’imbécile que j’ai le malheur d’avoir pour frère ?

Dans sa colère, l’aristocrate Caihusienne avait perdu toutes ses manières exquises et son amabilité habituelle. Les avertissements de Geneio sur sa fausseté et sa hauteur revinrent en mémoire à Aldanor, qui désormais les trouvait justifiés. Du coin de l’œil, elle examina la petite beauté qui pleurait toujours, dans un tourbillon de plumes, et décida que ce devait être là sa patiente.

– Enfin, puisque vous êtes là, vous allez me réparer cette saleté, reprit-elle du même ton acerbe. C’est cette petite putain là…

Elle désigna la fille sur le lit.

– Qui… Et ben tiens, puisqu’elle a de la voix pour chouiner, elle en a aussi pour raconter ses saloperies au docteur, non ? Allez, servante, parle !

Cette dernière hoqueta de plus belle et leva vers Aldanor un regard humide et empreint d’une tristesse infinie.

– Je… Je suis…

– Enceinte ! explosa sa maîtresse. Engrossée comme une vulgaire ribaude par cet abruti de…

La rage lui ôtait ses mots ; mais la doctoresse avait vite compris la situation. Manifestement Hu Micles avait séduit la suivante de sa sœur, et ils avaient manqué de prudence. Elle s’approcha de la jeune fille et lui tendit la main, indifférente à la colère de Meli Ha, qu’elle avait du mal à comprendre.

– Vous allez lui enlever ça des entrailles immédiatement, ordonna cette dernière. Je ne vais pas m’encombrer d’une bonniche pleine jusqu’aux yeux.

– Pourquoi ne pas la renvoyer chez elle, tout simplement ? Ou bien à Atla avec la colonie ? Un avortement n’est pas chose légère.

Aldanor avait saisi la main de la servante et la pressa gentiment pour la rassurer.

– Je m’en moque ! J’ai besoin d’elle ici et maintenant, alors vous ferez ce que je vous dis !

– Savez-vous depuis quand vous êtes enceinte, ma Damoiselle ? demanda-t-elle en s’adressant directement à sa patiente d’une voix très douce.

– Trois… trois mois… Ma Dame… Un peu plus… Je ne sais pas…

– Je suis le Docteur Markan, et je vais prendre soin de vous. Comment vous appelez-vous ?

– Qu’est-ce que cela peut bien vous faire ? éclata Meli Ha. Vous allez vous contenter de faire ce que j’exige, et sans ronds de jambes.

– J’ai besoin de connaître mes patients pour leur offrir le meilleur traitement possible. Et ce n’est pas avec des hurlements que vous ferez cesser cette grossesse. Comment vous appelez-vous ? reprit Aldanor, inflexible lorsqu’il s’agissait de ses malades.

– Sa… Sa Hambo, Ma Dame. De la famille Maz.

– Vous êtes caihusienne, également, n’est-ce pas ? Quel âge avez-vous ?

Meli Ha poussa un grognement d’exaspération, et se leva d’un bond.

– Et bien, ça m’a l’air parti pour durer… Enfin, Docteur, lui cracha-t-elle comme une insulte, secouez-vous un peu. Je me moque de savoir comment, mais arrachez lui ce bâtard du ventre, ou je m’en charge moi-même !

Elle saisit son sabre posé délicatement sur un râtelier ouvragé et l’agita en direction de la pauvrette qui écarquilla les yeux de terreur.

– S’il vous plaît ! Dame Meli Ha ! Rendez-vous compte qu’un abortif, ou une intervention, pourraient la mettre en danger, ou compromettre sa fertilité future… Je ne peux pas faire ça en claquant des doigts !

– Si vous ne le faites pas, susurra Meli Ha d’une voix redevenue aussi aimable que dangereuse, j’en connais qui n’auront pas vos scrupules. Débarrassez-la moi de cet encombrant lardon. De suite.

Et, ceignant son arme, elle quitta la tente pendant que Sa Hambo se remettait à pleurer. Aldanor s’assit à côté d’elle et l’enlaça. Elle caressa un moment les cheveux mauves et bouclés de l’adolescente pour la détendre, puis elle se remit à l’interroger avec le plus de douceur possible.

– Sa Hambo… Dites-moi… Désirez-vous cet enfant ? Sincèrement ?

– Je… Je ne peux pas, Docteur Markan. Elle me tuera si je le garde.

– Je ne vous demande pas quelles sont les intentions de votre maîtresse, mais ce que vous, vous souhaiteriez. Si vous voulez garder l’enfant, je vous ferais mettre en sécurité, à Atla, n’en déplaise à Dame Meli Ha. Si vous souhaitez interrompre cette grossesse, je peux également vous aider, mais cela doit être votre choix et seulement le vôtre. C’est de votre corps qu’il s’agit, de votre futur aussi, et personne ne peut vous forcer à faire ce dont vous n’avez pas envie.

– J’ai peur, souffla Sa Hambo. Si je… je fais ça, j’ai peur de me vider de mon sang, ou d’être empoisonnée… Mais si je le garde… Si je déserte, elle me retrouvera et me le fera payer… Je… C’est vraiment très gentil à vous de vouloir m’aider, mais il vaut mieux que… Il vaut mieux faire comme elle dit… De toute façon, je n’ai que seize ans. Je suis trop jeune. Jamais je n’aurais du accepter de faire tout ça avec le seigneur Hu Micles !

– Ne pourrait-il pas vous protéger de sa sœur, lui ? Qu’a-t-il dit en apprenant votre situation ?

– Quelque chose à propos d’un plaisir bref, d’une position ridicule et de retombées désastreuses…

-La jeune fille se remit à pleurer. Aldanor comprit qu’elle était tombée amoureuse d’Hu Micles, et qu’elle pleurait sur sa cruelle indifférence aussi bien que sur sa gênante maternité.

– Je… Je ne crois pas qu’il m’aidera, réalisa-t-elle alors. Non, je ne peux pas… Il faut que vous fassiez comme elle a dit.

– À votre âge, je suppose que vous n’avez pas encore eu d’enfant ? reprit la doctoresse.

– Non ! C’était la première fois avec lui… Oh ! Je suis une moins que rien !

Sa Hambo cacha son visage entre ses mains et gémit. Aldanor se laissa aller à dire ce qu’elle pensait et tenta de la consoler.

– Ne dites pas ça de vous même. Vous avez été séduite par un homme sans scrupules, et vous êtes à la solde d’une mauvaise femme, hargneuse et exigeante. Ce n’est pas vous qui êtes en faute là dedans. Maintenant, dites-moi… Vous n’avez rien tenté par vous-même en découvrant votre état ? Aucune drogue ? Aucun… effort particulier ?

– Non… Je ne connais pas ces choses…

– D’accord. Si vous le souhaitez vraiment, je vais vous donner des feuilles de silphion. Une plante rare, mais très efficace, à utiliser en pessaire.

– En quoi ?

– Il faudra l’introduire en vous, voyez vous. Cela ne risque pas de vous empoisonner, ni d’abîmer vos organes, mais cela va provoquer une fausse couche. Vous aurez des contractions, et des saignements, avant d’expulser le fœtus. Aussi, je préférerais être présente lorsque cela se passera. Je n’ai pas de silphion sur moi, car c’est une plante qui ne pousse pas partout et qui se cultive très mal, mais j’irais vous en chercher à l’herboristerie. Peut-être serait-il mieux de vous installer dans une autre tente pour procéder, non ?

– Je crois que oui… Mais je ne sais pas où aller, moi.

– Moi, je sais, sourit Aldanor qui venait d’avoir une idée, et elle ajouta pour elle-même : il est temps pour certains d’apprendre les responsabilités.

Elle acheva de rassurer l’adolescente et lui promit de revenir bien vite, avec les feuilles promises et un endroit où avorter à l’abri des fureurs de sa maîtresse. D’abord elle se rendit auprès de Dame Sharulís pour obtenir les feuilles de silphion. Véritable panacée, la plante était malheureusement extrêmement rare, et malgré son statut de Second Médecin du Roi, Aldanor savait qu’il ne lui serait pas facile de s’en procurer pour une patiente aussi quelconque qu’une servante de la Garde. La Directrice Générale de la Santé de l’Armée lui opposa d’abord un refus farouche, arguant qu’on ne gaspillait pas des simples à ce point précieux pour la cuisse légère d’une domestique, fut-elle issue d’une bonne famille caihusienne comme les Maz. Mais l’Estivienne lui tint tête avec détermination, et défendit tant et si bien Sa Hambo, sa jeunesse, son droit à disposer de son corps et le maintien de sa santé, toutes griffes dehors, que Sharulís, de guerre lasse, lui abandonna les feuilles en précisant :

– Un seul essai, Docteur Markan. Si elle n’avorte pas avec le premier pessaire, vous n’aurez qu’à trouver des méthodes moins douces.

– Bien, Ma Dame. Je vous remercie… et la petite vous remercie également, j’en suis sûre.

Elle retourna ensuite vers sa propre tente que les bâtisseurs finissaient de monter, retrouva Morgiane à qui elle expliqua la situation, et ce qu’elle attendait d’elle. La muette protesta un peu contre le lieu d’intervention décidé par Aldanor, mais convint avec elle que c’était la meilleure solution possible. Pendant que son assistante allait préparer linges, bassines et d’éventuelles médications en cas de complications, elle partit finaliser son idée. Alors que les trompettes appelaient les soldats au premier service du dîner, elle revint, son abortif soigneusement serré dans sa sacoche, vers les tentes de la Garde Royale, et s’approcha de celle à l’arrière du pavillon du roi. Elle déboutonna son col, laissant voir son cou et la naissance de son corsage, dénoua ses tresses et laissa retomber sa belle chevelure brune dans son dos, puis se colla sur les lèvres un sourire qu’elle espérait séducteur et frappa contre un des montant de l’auvent. Mere Ka apparut entre les pans de toile et salua la jeune femme respectueusement. Il avait pris bonne note des intentions de son maître à son égard.

– Bonsoir, Docteur Markan, fit-il d’une voix forte, comme pour avertir de l’arrivée de celle-ci. Vous désirez voir mon Seigneur Hu Micles ?

– En effet, répondit-elle avec une intonation sensuelle. J’aurais une…faveur à lui demander.

– Mere Ka ! Fais donc entrer ma chère et tendre sans tarder, voyons.

La voix ravie et impatiente d’Hu Micles leur parvint de l’intérieur de la tente. Le valet s’effaça devant Aldanor pour la laisser passer, puis, preste et malin, il quitta le pavillon pour les laisser en tête à tête. La doctoresse fut surprise de la différence entre la tente de Meli Ha et celle de son frère. Si l’organisation était la même, la pièce principale était beaucoup plus sobre, ne comportant qu’une table, deux fauteuils, et un râtelier ou les armes du Caihusien étaient rangées, impeccables, ainsi qu’une guitare typique de sa région d’origine. Les deux autres salles étaient soigneusement fermées, et celle du fond ne s’ouvrit que pour laisser place à un Hu Micles aux cheveux humides, sa chemise de toile bleue sombre largement ouverte sur son torse brun, musclé, légèrement velu, et traversé par deux larges cicatrices, reçues dans d’anciens combats au service du Dieu Roi. Le sourire de la jeune femme s’élargit et ses yeux s’écarquillèrent d’une feinte admiration.

– Seigneur Hu Micles, je m’excuse de vous importuner à cette heure…

– À nulle heure du jour ou de la nuit vous ne m’importunez, Dame de mes pensées, lui répondit-il.

– Vous étiez manifestement occupé, et je ne tiens pas à vous déranger longtemps.

– Je faisais simplement un brin de toilette avant d’aller dîner avec notre Dieu et Roi. Je vous en prie, asseyez-vous, Lumière de mes yeux, fit-il charmeur en lui désignant un siège.

La visite et l’attitude de la jeune femme étaient autant d’agréables surprises. Malgré tout, l’intelligent Caihusien se doutait bien que ce numéro de charme qu’elle venait lui servir n’était pas sans rapport avec sa consultation de tout à l’heure, et qu’elle n’était sans doute pas là pour s’offrir à lui comme il le souhaitait de plus en plus ardemment.

– Non, vraiment, je n’en ai pas pour longtemps. En réalité, je…

Elle eut un haussement de sourcil équivoque.

– Reviendrai plus tard, ce soir ?

En deux pas il fut sur elle, et l’avait enlacée. Elle posa les mains sur le torse dénudé pour repousser doucement son étreinte, et caressa du bout du doigt l’une des cicatrices comme pour en apprécier le tracé.

– Pourquoi attendre ? souffla-t-il dans le creux de son oreille en tentant de l’embrasser. Je ferais dire à notre divin monarque que je suis fiévreux, et tant pis pour le dîner.

– C’est que… minauda Aldanor. Je voudrais bien passer la nuit chez vous… Mais ?

– Mais quoi, ô Joie de mon cœur ?

– Et bien… Je voudrais… avec une amie.

– Avec une amie ! Comme vous y allez! Et bien, et bien…

Assez décontenancé, il la considéra attentivement, sans parvenir à comprendre. Il avait assez bien cerné la personnalité d’Aldanor pour se douter qu’elle ne s’oublierait pas facilement entre les bras d’un homme, alors s’abandonner aux joies du triolisme… Une façon de se rassurer auprès d’une autre femme, peut-être ? L’idée était par trop tentante, et enfiévrait déjà son esprit pourtant vif.

– Ma foi… Quel mâle refuserait ? Si votre amie me plaît, après tout…

– Oh, je suis sûre qu’elle est à votre goût, murmura-t-elle en se pelotonnant contre lui avec un frisson d’aversion qu’il prit pour du désir, et qui acheva de le convaincre du sérieux de la proposition.

– Elle ne le sera jamais plus que vous, mon amour, lui assura-t-il en caressant les beaux cheveux détachés d’Aldanor.

– Je vous attends ici tout à l’heure avec elle, alors ? demanda-t-elle d’une petite voix timide, troublante à souhait pour un Hu Micles avide, en se détachant de lui et en le contemplant de ses grands yeux doux. On me laissera entrer, vous êtes sûr ?

– Je dirais à Mere Ka que vous avez toute licence pour vous installer chez moi. À tout à l’heure, Délice de mes jours.

Elle lui adressa son sourire le plus enjôleur et s’échappa, vive et rieuse, de la tente. Sitôt qu’elle fut dehors, elle reprit son allure et sa réserve naturelles, en maugréant pour elle-même : « ce qu’il ne faut pas faire, parfois…. ».

La suite…

Les héraults du roi

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