Chapitre 20

Chapitre 20 "La corneille, la crécerelle et l'étournea"

Résumé du chapitre précédent

La terreur et la mort ont fleuri au passage des détachements de l’armée divisée. Désormais rassasiés de violence, les guerriers d’Anverion se sont rassemblés auprès du Dieu Roi, et avancent derrière leur souverain, prêts à l’admirer dans son duel réclamé par le seigneur ennemi.
La troupe avance d’un pas confiant et serein, affranchie des agitations guerrières, et à la Cour, chacun a tout le loisir d’examiner ses propres préoccupations, d’un œil indifférent, rageur ou terrifié.

Ce soir-là, Anverion avait prévu de dîner avec ses Quatre, plutôt qu’avec les membres de son Conseil qui n’évoqueraient que la guerre au mieux, ou les finances au pire ; ou ses spécialistes qui lui prodigueraient de sages avis et de profonds enseignements tout au long du repas. Il avait envie d’un dîner agréable et léger, aussi fut-il un peu soulagé lorsqu’une capitaine incarnée de son régiment vint excuser l’absence de Meli Ha. Celle-ci, toujours furieuse, avait décidé d’aller galoper dans les hautes collines pour se défouler, mais fait prétexter un mal de tête, plus gracieux à son goût. Le roi en était heureux ; il se sentait, en présence de la belle Caihusienne, un peu obligé de tenir son rôle de monarque, qu’il aimait pourtant à quitter parfois. Oulichnitza avait était plus franche quant à son excuse. Un tournoi de lutte avait été organisé à l’improviste parmi les meilleurs combattants de l’armée d’Anverion, et la puissante Capitaine voulait représenter la Garde dans toute sa gloire, aussi souhaitait-elle un repas léger et un peu de repos avant d’affronter la compétition. Le souverain avait prévu d’honorer le concours de sa présence, mais pas de sa participation, et attendait impatiemment que ses amis le rejoignent sous son pavillon pour dîner avant d’aller encourager la farouche Erévite.

– Ton Altesse, le salua Dricaion qui venait d’entrer, son confrère sur les talons.

– Bonsoir, gamin. Mon joli. Figurez-vous que nous voilà déjà au complet, ces Dames nous ont abandonnés. Nous sommes, ce soir, entre mâles.

– Mal…heur à nous, soupira pauvrement Hu Micles, l’esprit déjà ailleurs.

Anverion lui envoya une affectueuse petite claque sur l’épaule, et eut un sourire ravi qui découvrit toutes ses dents.

– Allons, n’est-ce pas là l’occasion rêvée de nous saouler et de nous montrer grossiers ?

Il s’assit face à la table déjà dressée, et invita d’un geste ses invités à l’imiter.

– Tout à fait, approuva Dricaion que la présence des femmes mettait souvent mal à l’aise.

– Tu sais à quel point j’aime me saouler et me montrer grossier, surtout si ma sœur n’est pas là pour me le reprocher ensuite, Ton Altesse. Mais ce soir, je vous abandonnerai tôt… Je fais œuvre de galanterie, moi.

– Hé hé, voilà de la matière pour la grossièreté. Gayos ! À boire !

Le jeune valet qui se tenait dans un recoin du pavillon remplit trois coupes dorées d’un vin délicieux, et les déposa devant le roi attablé et ses convives, puis disparut, courant vers les cuisines pour en rapporter un rôti de sanglier superbe, nappé de sauce aux champignons et aux baies.

– Alors, Hu Micles, demanda le Dieu Roi. Ce rendez-vous ?

– Ces rendez-vous, à vrai dire, se rengorgea le Caihusien tout fier de lui. Elles seront deux à m’attendre dans ma tente ce soir.

– Hmpf, grommela le plus âgé des gardes.

Il entretenait la même maîtresse au palais depuis des années, et les mauvaises langues prétendaient même qu’il en était amoureux. Les tendances libertines de ses amis, et même de son roi, ne le choquaient pas, mais il n’approuvait pas ce genre de comportement qu’il jugeait démesuré, inconvenant et nuisible à la santé de l’homme.

– Eh eh ! fit Anverion, curieux. Je les connais ?

– Et bien, la première, même moi, je ne la connais pas ; on me l’a promise comme une charmante surprise. Et la seconde….

Hu Micles hésita un instant. Il avait obtenu l’aval du divin monarque pour ses entreprises de séduction envers Aldanor, mais fallait-il vraiment se vanter de l’avoir dans son lit auprès de son fantasque souverain ? Peut-être avait-il parlé trop vite. Il examina Anverion d’un rapide coup d’œil ; il semblait d’humeur à rire et à plaisanter, aussi l’histoire passerait-elle sans doute, bien présentée. Il poursuivit.

– La seconde, ma foi, oui, tu la connais. Veux-tu jouer aux devinettes, ou bien serais-je assez bon gentilhomme pour préserver l’honneur de ma belle ?

– Elle est noble, alors ?

– D’assez bonne race, oui.

Anverion sirota son vin en réfléchissant.

– Hmm… Je ne te connais pas de goût pour les guerrières, donc… Si elle est noble, ce doit être une érudite… Ou l’une des assistantes, ou des secrétaires, c’est plus ton style.

– J’aime les femmes discrètes, c’est vrai. Celle-ci, je ne te le cache pas, aimerait passer plus inaperçue encore.

– Une timide rougissante ? Gamin, ton avis ?

-Hmpf… J’connais pas trop les filles de la Cour, tu sais.

– Je ne les connais pas bien toutes non plus. Elle est à la Cour, au moins? Donne-nous un indice, mon joli.

Hu Micles prit quelques instants pour formuler son énigme, puis demanda enfin d’un air effronté :

– Savez-vous ce qui plaît aux petites filles et aux grands garçons?

Dricaion faillit recracher son vin dans un grand éclat de rire, contagieux pour les deux autres qui s’esclaffèrent à leur tour.

– Tu as trouvé, gamin ? lui demanda Anverion en avalant à son tour de travers. C’est si drôle que ça ?

– Non… C’est juste que j’ai pensé… aux sucettes.

– Quand je disais que nous allions être grossiers, se réjouit le roi. Ça commence fort, et nous ne sommes même pas encore saouls.

Il attrapa le pichet de vin sur la table et se resservit naturellement le premier, puis le passa à Dricaion qui remplit sa propre coupe et celle de Hu Micles. Une fois tous abreuvés et un peu calmés, le divin monarque reprit :

– Tout ça ne nous dit pas de qui il s’agit. Réfléchissons. Quelqu’un que les petites filles aiment, ainsi que les grands garçons ? Qui ça peut être ?

– Oh, c’est un objet qu’il s’agit de trouver. Quand tu auras l’objet, tu trouveras la personne. Moi je ne dirais plus rien.

Et Hu Micles lui jeta un regard espiègle en faisant tournoyer son vin au fond de sa coupe. Les deux comparses réfléchissaient à la charade, et Dricaion finit par demander :

– Donne les cheveux, au moins.

– Hmpf, répliqua son confrère dans une parfaite imitation du grommellement qui lui servait de réponse à tout.

– Allez, mon joli, fit le divin monarque tout enjoué en terminant son vin d’un trait, aussitôt remplie par son maussade protecteur qui avait pris très à cœur l’ordre de se saouler. C’est une fille de la Cour, de bonne naissance, mais plutôt effacée… Un objet… Pourquoi un objet ?

– Hmpf, rétorqua Hu Micles avec une grimace réjouie.

– Tu inventes, l’accusa alors Dricaion. Y’a pas de deuxième femme, y’en a aucune d’ailleurs, c’est des histoires.

– Tu m’outrages, mon ami, répliqua le Caihusien. Ou bien c’est une provocation pour me forcer à donner le nom de ma belle, ou bien tu ne crois pas en moi. L’un comme l’autre, je me sens bafoué, insulté, offensé, et je te demanderais bien réparation si je n’étais pas absolument sûr que tu m’écrapoutisses sans pitié.

Les simagrées d’Hu Micles rappelèrent soudain d’autres scènes à l’esprit du roi, et l’énigme se résolut en un instant.

– Nom d’une pique! C’est ma poupée que tu comptes t’envoyer ce soir ?

Anverion hésita un instant entre une fureur jalouse et une franche dérision. Mais il était de trop bonne humeur et trop curieux de savoir par quel tour de force le Garde aux cheveux bleus avait amené l’intransigeante pucelle d’Estivie dans son lit pour se fâcher ou se moquer. Il se resservit un verre, fit signe à ses comparses d’en faire autant, et planta son couteau dans une épaisse tranche de sanglier dégoulinante de graisse qui attendait dans le plat.

– Là, il va nous falloir plus de détails. Et plus de vin. Gayos !

Presque deux heures plus tard, c’est un Hu Micles un peu ivre, mi-figue mi-raisin, oscillant entre la colère, le désarroi et l’amusement, qui sortait de sa propre tente à peine cinq minutes après y être entré. Il avait quitté ses compagnons sur des fanfaronnades assez éhontées, et s’était engouffré chez lui dans l’obscurité, s’attendant à y trouver Aldanor et son amie déjà alanguies et frémissantes comme il s’en était largement vanté.

Rien ne s’était passé comme il le souhaitait. La surprise n’avait pas été bonne, mais, si l’on y réfléchissait bien, l’affaire était plutôt amusante, et il résolut d’aller de ce pas la raconter au roi. Hu Micles, bien que de très haute lignée, savait rire de lui-même et n’hésiter jamais à prêter le flanc à la farce pour peu que celle-ci distraie le Dieu Roi et leurs amis. Il se passa la main dans les cheveux, et ravala sa déception. Pourvu qu’il puisse en faire de bonnes blagues, les incidents de la vie ne l’atteignaient guère.

En le voyant rentrer si rapidement sous le pavillon royal, l’air penaud, Anverion et Dricaion éclatèrent d’un rire sonore et puissant, éclat qui dura plusieurs minutes. Ils redoublaient d’hilarité en regardant le Caihusien qui prenait une pose désespérée, puis en se regardant l’un l’autre. Pendant que son confrère et le divin monarque riaient tout leur saoul, il récupéra sa coupe abandonnée quelques minutes plus tôt, la remplit et se mit à déclamer :

– Ah ! Faux amis, faux frères ! Moi qui venait auprès de vous chercher le puissant réconfort d’une virile amitié, contre ces créatures charmantes, pernicieuses et roublardes que sont les infectes femelles ! Pauvre de moi, continua-t-il, alors que ses comparses s’esclaffaient de plus belle, pauvre de moi ! Si maltraité de tous côtés, je ne vois que trahison et sarcasme où que je me tournasse… Pourquoi un destin si cruel s’acharne-t-il sur moi ?

Anverion fut le premier à reprendre son souffle et un peu de sérieux. Il considéra son ami qui vidait son verre dans un grand geste théâtral, et lui demanda, avide :

– Ici encore, il va nous falloir plus de détails. Assieds-toi et arrête de pleurnicher, mon joli. Nous compatissons à ton malheur, là. Reprends à boire, dis nous ce que tu viens faire chez moi, et pourquoi tu n’es pas en train d’apprendre la Crécerelle de Rymdir à notre petite vierge préférée ? À moins que ça ne soit déjà fini ?

– C’est un peu acrobatique, la Crécerelle, répondit Hu Micles. Surtout avec une innocente. Mais figure toi que la vérité est, en fin de compte, assez cocasse. Si Dricaion veut bien cesser de se désopiler pendant que je parle ? Bon, en sortant de chez toi, Ton Altesse, je contourne ton pavillon et j’entre chez moi, tout rêveur et enflammé d’amour pour ma douce Aldanor. Elle se tient à l’entrée, austère et sérieuse, rien à voir avec la petite minette adorable et mutine qu’elle m’avait joué tout à l’heure… Bien, je pense, elle reprend ses manières de hauteur pour me faire languir. Qu’importe ! Tu me connais, je suis joueur. Et puis, j’ai hâte de rencontrer la fameuse amie dont on m’a parlé. Et là, qui m’attends, recroquevillée sur un fauteuil et toute tremblante ?

– Pas le monstre qui la suit partout, j’espère ?

– Heureusement non ! Encore qu’elle était là aussi, mais cachée dans un coin, je ne l’ai vue qu’en sortant. Enfin, bref, c’était… Son nom m’échappe toujours… la servante de ma sœur, la petite aux cheveux violets, vous voyez ?

– Hmpf, approuva Dricaion, que le vin n’avait pas rendu plus loquace.

– Joli morceau, je dois l’admettre. Un peu tendre, mais dans quelques années…

– Et bien, Ton Altesse, figure toi que moi, je n’ai pas ta patience, et qu’à elle, je lui ai déjà appris la Crécerelle de Rymdir, fit-il avec un sourire vicieux.

– Hu Micles ! Tu as deux fois son âge !

– Tu me vieillis, Ton Altesse, je n’ai même pas trente ans ! Elle doit en avoir à peu près seize, elle… Mais bref, ma poule et le Délice de mes jours se tiennent là, face à moi, me toisant d’un air accusateur. Figure toi en plus que la gamine est grosse, prétendument de moi… Tu imagines dans quelle situation je me trouve…

Anverion se remit à rire.

– Et j’imagine que la noble dame Markan vient t’exhorter à épouser la pauvrette qui lui aura demandé du secours ? Pauvre Hu Micles, je crois que voilà ta campagne de séduction réduite à néant, cette fois.

– De l’épouser ? Tout de même pas, soyons sérieux ! Non, figure toi que, sur les conseils bienveillants de ma douce sœurette, la petite a choisi d’avorter, et que notre très digne doctoresse a décidé que, puisque j’étais soi-disant en faute, c’était chez moi que devait avoir lieu la fausse couche. On ne m’a pas laissé le choix, et je me suis éclipsé sans demander mon reste pour ne pas avoir à subir ça. Bref, me voilà privé de ses tendresses, privé de ma tente pour cette nuit aussi, esseulé, déconfit, tout cela pour un fruit qu’on fit…

Et il mordit dans une pomme caramélisée qui avait survécu au dessert.

Il décida de conclure ainsi, et de garder pour lui la fin de la scène. Il avait fait signe à une Aldanor implacable dans son rôle de médecin, de le suivre sous l’auvent du pavillon, puis l’avait coincée contre le montant en lui tordant méchamment le bras. Il n’aimait pas qu’on le piège. Il avait emmêlé ses doigts dans les longs cheveux qu’elle n’avait pas pris le temps de rattacher, assurant sa poigne, et, lui renversant la tête en arrière, lui avait pris un baiser brutal, lubrique et plein de colère.

– Ma belle Aldanor, ma petite futée… avait-il susurré à son oreille en la relâchant un peu. Vous me connaissez désormais assez pour savoir que je ne suis ni une brute, ni un homme cruel… Enfin… Il y en a de pires, n’est-ce pas…

Il avait désigné d’un signe de la tête le pavillon tout éclairé du roi derrière eux.

– Disons que je vous laisse gagner cette manche car je suis fou de vous. Mais, comprenons nous bien, c’est la dernière fois que vous vous jouez de moi.

– Lâchez…

Il lui ferma la bouche d’un autre baiser, moins dur, mais se fit encore plus menaçant dans le ton.

– Nous comprenons-nous bien ?

– Oui, mon Seigneur, admit-elle avec une grimace de douleur.

– Bien. Alors j’entends que votre petite troupe de drôlesses ait déserté ma tente demain à la première heure. Encore que vous, vous pourrez rester, si vous êtes d’humeur à m’ouvrir enfin ces jolies cuisses, reprit-il d’un ton plus câlin.

– Ça ira, mon Seigneur.

Aldanor se mordit la langue. Elle aurait bien lancé une pique à Hu Micles pour tenter de le blesser, mais elle savait qu’il ne la prenait, ni elle, ni rien, pas assez au sérieux pour qu’elle puisse parvenir à ses fins. Et, le voyant moins doucereux, plus nerveux qu’à son ordinaire, elle s’inquiétait quelque peu de ce qu’il pourrait lui faire. Elle décida donc de se montrer diplomate et aimable, et de lui murmurer, lorsqu’il la lâcha enfin :

– Mon Seigneur ? Merci…

Il ne répondit pas et disparut dans l’ombre près de la tente.

Le lendemain matin, on donna encore fort tard l’ordre de départ, attendant les ordres du divin monarque, qui pour une fois ne s’était pas levé avec le soleil. Sachant qu’il comptait arriver au campement envisagé devant Esc’Tag au soir, ses généraux avaient décidé de faire patienter l’armée, le lieu choisi n’étant qu’à une demi journée de marche. Anverion avait résolu d’installer ses troupes en vue de la forteresse, sur une hauteur voisine, et d’aller défier Ruz’Gar le matin suivant. Sa cité était perchée sur un plateau venteux qu’elle occupait entièrement : de tous côtés les murailles de la ville prolongeaient la pente, aussi le combat ne pourrait avoir lieu que dans la vallée. Le roi, qui connaissait les lieux pour les avoir déjà visités en temps de paix, estimait l’endroit convenable. Ils seraient vus depuis la ville comme depuis le campement. Il se ferait accompagner pour le défi d’une partie de son armée, de sa Cour, et posterait ses archers et arbalétriers en état d’alerte dans les collines environnantes, prêts à couvrir le divin monarque en cas de trahison de la part de Ruz’Gar.

Pendant la marche vers Esc’Tag, Chenas s’approcha d’Anverion qui chevauchait en tête de colonne, l’esprit encore un peu embrumé, et se plaça botte à botte avec lui.

– Mon Neveu ? J’aurais une question… délicate à vous poser. Je n’ai pas voulu l’évoquer au Conseil ce matin, mais enfin, il faut que je sois fixé.

– Je vous écoute.

– Que devrons-nous faire en cas de… drame ? S’il vous arrivait malheur pendant le combat ?

Anverion eut un sourire fin, un peu triste.

– Vous ne me croyez donc pas capable de défaire ce fanfaron ? Vous me faites de la peine, mon Oncle, et vous m’étonnez. Vous même avez pris en charge mon entraînement au combat, pour la plus grande part; vous devriez avoir plus confiance en votre enseignement et en mes capacités.

– J’ai confiance, Neveu, j’ai confiance. Mais Ruz’Gar n’est pas simplement un vaniteux, c’est aussi un puissant guerrier. Et enfin, ne vous ais-je pas également enseigné à toujours vous préparer au pire ?

– Et bien, pour ce qui est de la guerre, je vous laisse seul juge de la poursuivre ou non au cas où… J’en aviserais mes généraux. Et concernant le gouvernement, ma foi… Il ne me semble pas avoir semé d’enfant sur cette terre, aussi Mektaion est mon seul héritier. Ce sera à lui de régner.

– Vous savez bien que votre frère, que les Dieux le protègent, n’en est pas capable !

– Si je meurs sans enfant, Mektaion deviendra le Dieu de la Terre. La puissance divine dont il héritera le guérira de son affliction.

– L’histoire a montré que la divinité ne guérissait pas toujours de la folie, mon Neveu.

Anverion lui lança un regard mauvais. Il ne supportait pas que l’on traite de fou son petit frère, doux enfant de trente ans dont l’esprit n’avait jamais grandi.

– Mektaion sera Dieu et Roi si je péris au combat, et vous ferez tous selon sa volonté. Les ministres à qui j’ai confié le royaume pendant la guerre sont déjà prévenus de cette éventualité, et je me suis assuré que personne ne puisse s’accaparer le pouvoir qui revient de droit à mon frère.

En disant personne, Anverion pensait surtout à leur mère, qui avait enragé lorsqu’il avait mis en place une petite oligarchie composée de ses amis et des meilleurs éléments du royaume, qui se partageaient le pouvoir en son absence, au lieu de lui confier une régence pleine et entière comme cela se faisait traditionnellement. Rial’als avait gouverné auparavant, durant les longues et fréquentes absences de son époux, et la défiance que lui témoignait ainsi son fils aîné la rendait folle de rage.

En entendant personne, Chenas songea à lui-même. En tant que militaire, il n’aurait pas supporté d’être écarté de la campagne et laissé à Capoïa Sympan, mais en tant que Conseiller Suprême, il se serait bien vu confier le pouvoir. Aussi prit-il la remarque, envoyée sur un ton acerbe, personnellement, et se renfrogna. Il salua le roi d’un signe de tête, et lui laissa prendre un peu d’avance. Il savait que son neveu, s’il ne lui ferait pas l’affront de le renvoyer un jour, prenait de plus en plus souvent le parti d’ignorer ses conseils ; aussi, même s’il avait escompté lui refaire un discours sur l’importance de nommer un éventuel régent, voire même d’avoir un héritier rapidement, il se résigna à se taire.

Il avait pourtant recommandé au roi, lorsqu’ils préparaient ensemble la campagne, de prendre femme avant son départ. Et comme épouse, c’était l’exquise Meli Ha qu’il envisageait pour son neveu. Bien sûr, il n’avait pas soufflé de nom en exhortant Anverion à se marier, mais il ne voyait personne d’autre plus à même que la belle Caihusienne pour succéder à sa sœur sur le trône. Étrangement semblables dans leurs caractères, même si Meli Ha avait un abord plus onctueux que la hautaine Rial’als, les deux femmes s’entendaient à merveille, et la reine en titre approuverait elle aussi l’idée d’un mariage avec la riche héritière des Zai.

Quand son oncle, sa mère, et une partie de ses ministres l’avaient poussé à se choisir une épouse et à l’engrosser avant de partir, Anverion avait ri. Il ne serait pas bien aimable pour la Dame en question de l’abandonner pour la guerre juste après le mariage, s’était-il justifié. En réalité, il voulait surtout rester libre au cas où l’un des puissants de l’Ouest lui proposerait une alliance matrimoniale intéressante. Et, d’un point de vue personnel, le mariage ne le tentait pas. Oh bien sûr, il ferait son devoir de monarque et s’assurerait une descendance légitime, mais enfin, quoi, rien ne pressait. Et, même si Mektaion ne s’intéressait qu’aux chevaux de bois et aux pots de confiture, il avait déjà un héritier. Anverion adorait son petit frère, et, même avant que soit découverte l’infirmité de son esprit, n’avait jamais cessé de le défendre et de le protéger contre la méchanceté du monde.

Étrangement, l’intervention de Chenas avait mis le roi de bonne humeur. Au lieu de lui rappeler les risques qu’il encourrait pendant le combat, il lui avait fait repenser à Mektaion, et il souriait en se rappelant le soir qui avait précédé son départ. Le jeune divin innocent, laissé libre d’entrer partout et tout le temps, s’était glissé dans les appartements royaux, cherchant son frère et tout étonné de ne pas le trouver seul. Profitant du prétexte pour renvoyer sa maîtresse d’alors, dont il avait désormais oublié jusqu’au nom, le roi s’était assis sur le lit avec Mektaion, qui le dévisageait de ses grands yeux verts, moins changeants mais tout aussi beaux.

– Tu vas partir loin, Anverion, avait-il constaté d’une voix triste. Et tu m’emmènes pas.

– Non, je ne t’emmène pas. Je pars à la guerre, tu le sais bien. Tu as envie d’aller à la guerre, vraiment ?

– Je veux aller avec toi.

Le grand enfant avait appuyé sa tête sur l’épaule du roi qui embrassa légèrement ses cheveux blond foncés.

– Tu ne peux pas, Mektaion, avait-il dit d’un ton doux.

– Mais je suis grand ! Presque aussi grand que toi !

– Quel âge as-tu, mon frère ?

Il n’avait pas répondu. Mektaion savait à peine compter, et la question de son âge était toujours délicate. S’il répondait d’instinct, il disait qu’il avait cinq ans, mais il se rendait parfois compte qu’il ne ressemblait pas à un enfant de cinq ans, mais à un Incarné de haute stature dans toute la force de l’âge. Aussi cette question était un piège permanent et désespérant pour lui. Il s’était mis à pleurer, et avait insisté.

– Je veux venir avec toi. Je veux pas rester tout seul.

– Tu ne seras pas tout seul. Mère sera là.

– Je veux pas rester avec Mère. Elle ne veut pas de moi. Et toi, pourquoi tu ne veux pas de moi, Anverion ?

– Ne dis pas ça ! C’est juste que… Je ne peux pas ! La guerre n’est pas un jeu, c’est long, fatiguant, dangereux.

– Pourquoi tu y vas, toi, alors ?

Anverion avait soupiré. Expliquer les choses à son frère n’était pas toujours simple.

– Parce que je suis le roi. C’est mon rôle. Et c’est ton devoir de rester là, car tu es mon héritier. S’il m’arrive quelque chose, ce sera toi, le roi. Tu pourras faire tout ce que tu voudras, dans ce cas. Mais pour le moment, c’est moi qui décide. Je m’en vais, et tu resteras ici. Tu surveilleras Mère, lui avait-il confié d’un ton badin. Tu me diras si elle as été sage à mon retour.

Mektaion avait pouffé de rire et battu des mains. Puis redevenu grave, il avait demandé d’une toute petite voix.

– Tu reviens quand ?

– Dans longtemps. Va te coucher, maintenant.

– Tu vas me manquer, mon frère.

Ils s’étaient serrés l’un contre l’autre, puis le plus jeune s’était éclipsé en chantonnant un  »bonne nuit » plein de grâce. Il n’avait pas assisté à son départ, ni fait partie de l’escorte honorifique qui l’avait accompagné les deux premiers jours. Rial’als insistait pour que son cadet reste à l’écart des manifestations officielles, embarrassé par celui qu’elle appelait, sans aucune trace d’affection, son idiot. Aussi, c’était là le seul adieu qu’ils s’étaient fait, doux et complice. En y repensant, Anverion sourit, et se promit de ramener quelque chose pour son frère en revenant.

La suite…

Les héraults du roi

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