Chapitre 21

Chapitre 21 "Du sang sous la couronne"

Résumé du chapitre précédent

Une soirée à la Cour de campagne. D’humeur légère, le divin monarque en personne s’amusera du tour préparé par Aldanor sous le pavillon d’Hu Micles. Le Second Médecin du Roi, fidèle à elle-même, n’hésite pas à se frotter au Garde Royal quand parle sa compassion.
Force ou faiblesse ? Anverion en personne n’ignore pas que les élans du cœur poussent à la bravoure et à la confusion les plus grandes. Car il est au moins une créature dans son royaume pour qui le Dieu Roi de la Terre serait prêt à tout…

À l’aube du matin suivant, tout était prêt pour le duel. À quelques centaines de mètres de la route qui menait à Esc’Tag, et au niveau de l’embranchement des axes ouest et sud, Anverion avait fait installer deux immenses tentes ouvertes autour de son luxueux pavillon d’apparat, l’une à l’ouest et l’autre au nord, réservées aux membres de sa Cour qui allaient tous assister à la rencontre. Une partie de ses hommes à pied s’était installée, en armes, derrière l’arc de cercle ainsi formé. Le reste demeurait au camp monté sur la colline derrière eux, dont la pente était occupée par les tireurs en état d’alerte. Il avait également séparé sa cavalerie en deux corps impressionnants de chaque côté de la route sud. Aucun de ses hommes ne pouvait donc manquer de distinguer le terrain qu’il avait ainsi délimité, également parfaitement visible depuis les fortifications d’Esc’Tag et la citadelle, qui grouillaient déjà d’un public impatient et, dans sa majorité, apeuré.

Depuis plus de vingt ans qu’il régnait, on leur avait dépeint le Dieu Roi de Guensorde comme un tyran cruel, illégitime et rapace. Parmi la populace, peu de gens connaissaient autre chose d’Anverion que la propagande orchestrée par les prêtres de Nephes ; aussi était-il souvent plus perçu comme un envahisseur que comme leur véritable souverain, sauf chez les plus âgés ou ceux qui avaient un peu voyagé. Mais Ruz’Gar était assez également assez peu aimé ; son peuple le craignait farouchement, lui, son ambition, sa cupidité et sa démence religieuse. La bourgeoisie et la noblesse, quant à eux, se scindaient en deux partis : ceux qui espéraient une victoire rapide d’Anverion, pour réintégrer le royaume en paix et retrouver une prospérité perdue depuis le soulèvement, et ceux, moins nombreux, qui voyaient en Ruz’Gar l’authentique incarnation du Dieu des Vents, convaincus de son bon droit et souhaitant ardemment le voir déchirer en deux le jeune fanfaron qui se présentait sous leurs murs.

Mais tous s’inquiétaient de la possibilité d’un siège éprouvant ou d’une bataille ; risquer le courroux d’Anverion, c’était risquer le sac de la ville, des milliers de morts, l’esclavage et la ruine. Au fond, peu importait le vainqueur, pourvu que le perdant se montre raisonnable, et cède la place sans plus de combat.

Aldanor avait naturellement pensé qu’elle assisterait au duel avec Morgiane depuis l’une des tentes de la Cour, auprès de Geneio et Temox. Elles les avaient donc rejoints avant le lever du soleil, tout le monde devant être installé sur le terrain au petit matin. Mais Geneio un peu surpris de la présence de son assistante lui avait doucement demandé :

– Bonjour, mes aimables Dames. Pardonnez-moi, mais je croyais que notre Dieu et Roi refusait la présence de notre chère Morgiane auprès de lui ?

– Et bien, oui, mais je pensais que nous serions encore de simples figurants… Croyez-vous que… ?

– J’espère que nous ne serons que de simples figurants, oh, j’espère, que Wareegga m’entende !Mais nous ne regarderons pas le combat depuis les auvents comme le reste de la Cour. Vous et moi devrons nous tenir prêts à intervenir, à côté du pavillon du roi, dans l’hypothèse… affreuse !

– Je comprends, avait répondu Aldanor. Et vous pensez qu’il serait mieux que Morgiane ne soit pas auprès de nous à ce moment ?

Le Seigneur Docteur avait gentiment tapoté l’épaule de la jeune muette.

– Ne soyez pas offensée, ma chère petite. Je vous ai déjà vue à l’œuvre et je sais à quel point vous excellez dans votre métier, mais enfin… Si notre divin monarque vous voit et se courrouce… D’autant plus ce matin qu’il est nerveux… Je pense qu’il vaut mieux, bien mieux, que vous vous trouviez une place plus sûre.

Morgiane lui avait fait une grimace, sa manière à elle de sourire, et approuvé d’un grand signe de tête. Puis elle avait serré Aldanor contre elle, inquiète de la savoir aussi proche du lieu de combat, à portée de griffes des deux adversaires qui ne manqueraient sans doute pas de déchaîner leur fureur ; au risque de s’oublier dans leur rage et de perdre le contrôle de leurs intentions. Les deux médecins et Temox avaient donc quitté le campement ensemble, pendant qu’elle filait vers le secteur du onzième dont les bâtisseurs avaient reçu l’ordre de garder leurs quartiers. Il y avait désormais plus intéressant dans la vie de la jeune fille que deux brutes qui s’écharpent.

Tout en descendant la colline vers le pavillon central déjà occupé par Anverion, Geneio, appuyé sur le bras de son cher Temox, demanda à sa consœur :

– Et votre jeune patiente, comment va-t-elle ?

Aldanor lui avait raconté l’histoire de Sa Hambo et la façon dont elle avait procédé. Il avait approuvé sa manière de faire, sauf en ce qui concernait l’invasion des quartiers de Hu Micles.

– Faites attention à lui, mon enfant, lui avait-il conseillé. Je sais qu’il proteste d’un amour démesuré pour vous, et j’imagine tout à fait qu’une si charmante jeune femme puisse en inspirer de tel, mais enfin…

– Méfiance !

Elle avait terminé, taquine, la phrase de son mentor. Ce dernier avait souri, puis repris :

– Méfiance, en effet, méfiance ! Le Seigneur Hu Micles n’est pas le bon garçon amusant pour lequel il veut se faire passer, vous l’aurez compris seule. Ne le provoquez pas.

– Je ne savais pas où intervenir d’autre, en réalité. Le pavillon de Dame Meli Ha me paraissait inapproprié, le mien trop petit, les hôpitaux n’étaient pas montés, et les tentes d’infirmerie… Pauvre enfant, quelle horreur de subir ça au milieu des soldats goguenards ! Je ne cherchais pas à piéger le Seigneur Hu Micles, c’était juste… un petit bonus.

Geneio n’avait pas insisté, mais s’était promis de réfléchir à une solution pour que ce genre de souci ne se reproduise pas. Le cas de Sa Hambo n’était pas si isolé ; et l’armée comptait beaucoup de femmes, qui auraient peut être besoin d’un lieu séparé pour certaines consultations, ou certaines interventions spécifiques. En tout cas, il se sentait fier de l’assurance prise par sa protégée.

Le matin du duel, elle lui raconta la pauvre suite de l’histoire : une fois délivrée, Sa Hambo était retournée, pâle mais en bonne santé chez Meli Ha. Mais elle avait refusé l’entrée du pavillon à Aldanor, venue en consultation le soir même, arguant avec une hauteur digne de sa maîtresse qu’elle n’avait plus besoin d’elle désormais. En arrivant au bas de la colline, la doctoresse avait soupiré :

– Je n’ai pas insisté, car cela ne me semblait pas indispensable. Mais je vous avoue que les manières de la Cour me laissent encore parfois bien perplexe.

Ils marchèrent pendant encore une bonne demi-heure, alors qu’autour d’eux, les régiments désignés pour assister au duel s’installaient en baillant. À l’heure fixée par le divin monarque, tout le monde était en place.

Ruz’Gar lui-même avait observé l’installation du roi et de ses troupes depuis la tour chantante nommée Her’len, la plus haute, la plus massive et la plus bruyante de la citadelle.

– Il veut du public, l’avorton, avait-il grondé, furieux, à ses fils qui l’accompagnaient, il en aura. Toi, Nazh’Ar, fais préparer le départ, et toi, Ner’Mog, occupe toi de faire rassembler la populace sur les remparts. Moi aussi, je tiens à ce qu’on nous voie !

Et il avait ensuite quitté la tour, son aîné Shar’Kur sur ses talons. Une heure à peine après, il était à la porte de la ville, en armure, monté sur un destrier puissant, une escorte impressionnante derrière lui. En plus de ses fils, de son inévitable grand prêtre Fortha et une vingtaine d’acolytes, il avait ordonné à tous les mâles incarnés de la ville de se joindre à lui, les autres humains et femelles étant bien entendus indignes du spectacle. Il n’avait pas pris la peine d’organiser son armée en prévision d’une bataille, il croyait trop à sa victoire facile et avait assez bien cerné Anverion pour savoir que celui-ci ne prendrait pas le risque de passer pour un couard et un lâche en lui tendant un piège.

Il descendit le long de la route dans un silence pesant, personne autour de lui n’osant parler, car il était déjà de fort mauvaise humeur, les crocs sortis. Il avait eu tout le temps de ressasser les bravades d’Anverion, et le destin de Kaog et des campagnes environnantes l’avait comme prévu enragé de plus belle. Voir son adversaire déployer ses bannières arrogantes et préparer son petit spectacle au pied de sa ville était l’ultime provocation. Sur le chemin, il grognait, crispait ses poings sur les rênes au risque même de faire cabrer son cheval, et semblait déjà frémir de partout sous la maille et la plate qui le recouvraient. Fortha et son premier officiant échangèrent un regard inquiet.

À l’inverse, Anverion avait l’air très détendu sous son pavillon, où il jouait aux dés avec un Dricaion en veine. Oulichnitza, Meli Ha et Hu Micles se prélassaient avec eux, et regardaient la partie en discutant paisiblement. Personne n’évoquait le combat à venir ; on se serait cru un matin de relâche sous la tente. Ils profitaient d’un beau déjeuner froid, dressé sur la grande table au centre de la pièce, quand Gayos fit irruption.

– Votre Altesse ! Il… Il est là… Le Sei… Je veux dire, Ruz’Gar. Dois-je faire apporter votre armure ? demanda-t-il en cherchant d’un regard étonné l’habituelle panoplie guerrière du roi.

Il fit non de la tête, et reprit sa partie de dés. Son sourire paisible était devenu narquois.

– Anverion ! Anverion ! Viens là, espèce de couille molle ! Mais viens donc !

Ruz’Gar avait patienté un bon quart d’heure dans le silence le plus total, face aux auvents remplis de courtisans, entre les corps d’armée du Dieu Roi, mais il n’y tenait plus. Lui et son escorte avaient démonté, et s’étaient installés en arc de cercle face aux tentes, formant ainsi une enceinte au milieu de laquelle se déroulerait le combat. Mais l’absence de l’un des duellistes était criante.

– Mais où est cette petite salope ?!

– Je préfère Votre Altesse, tu sais.

Anverion était finalement sorti, en chemise déboutonnée et simple pantalon de cuir, et considérait son adversaire d’un air goguenard, les bras croisés. Ce dernier fulminait sous son haubert, à voir le roi aussi désinvolte.

– Et bien, fillette, viens-tu te battre, finalement ?

– Ma foi, je suis venu pour ça, répondit-il d’un ton indifférent. Mais si tu préfères t’agenouiller de suite ? Tu y gagneras une mort plus propre.

– M’agenouiller ?

Ruz’Gar éclata d’un rire forcené.

– M’agenouiller ! Je suis l’incarnation de Nephes lui-même ! Je suis le Blizzard fait chair ! Je ne m’agenouille pour personne hormis le Dieu des Vents !

– Alors, Dricaion après deux plats de haricots peut très bien nous faire le Dieu des Vents, si ça t’arrange, ironisa Anverion bien décidé à lui faire perdre toute contenance.

– Viens-tu te battre, oui ou non ? hurla son adversaire qui commençait déjà à se transformer sous le coup de la fureur.

Sa stature déjà formidable, plus trapue que celle du divin monarque, s’éleva et s’amplifia. Le cuir de ses gants se déchira alors que ses mains se métamorphosaient en serres gigantesques autour de son estramaçon.

– Viens te battre !

– Bon, bon, j’arrive. Nitza, ma douce ?

Oulichnitza qui était sortie après lui avec la Garde lui tendit négligemment son épée, et Anverion, sans autre protection que ses vêtements, chargea son ennemi.

Ruz’Gar succomba à cette nouvelle provocation, le mépris que lui témoignait le roi en ne portant même pas d’armure le mit dans une colère terrible, et il poussa un hurlement :

– Nephes ! Aide-moi à pourfendre ce misérable avorton !

Mais il n’y avait pas un souffle de vent sur la vallée. Même sur les hauteurs plus exposées d’Esc’Tag, pourtant en permanence balayées par une brise féroce, on n’entendait pas chanter les tours, et Anverion, en esquivant avec souplesse le premier coup, le fit remarquer à son ennemi. Sur un signe de Fortha, tous les prêtres de Ruz’Gar tombèrent alors à genoux et se mirent à psalmodier leurs prières.

Le gouverneur d’Esc’Tag accentua sa mutation, les plates de son armure jouant parfaitement pour permettre à sa musculature de se développer encore plus, ses yeux jaunissant, la bave lui coulant des lèvres. Un frisson de terreur parcourut l’assemblée. Il semblait avoir décollé de la terre en prenant son élan, et envoya un second coup, assez puissant pour couper un bœuf en deux, mais le divin monarque, plus jeune et vif, l’évita sans problème. Pourtant il ne voulait pas d’un long combat où il épuiserait son puissant adversaire ; il devait se montrer dans toute sa force, aussi se transforma-t-il à son tour. D’épais nuages noirs s’amoncelèrent au dessus de leurs têtes, et l’éclat vert de ses yeux sembla être alors la seule lumière irradiant la scène. Il réussit à parer un troisième coup formidable, et repoussa l’assaut de son ennemi, en ricanant.

– Tes prêtres donnent de la voix, dis donc. Serais-tu incapable de te débrouiller seul ?

C’en fut trop pour Ruz’Gar, au paroxysme de la rage. Il se tourna vers la cohorte de religieux, et fonça vers eux, ne reconnaissant plus personne. Comme cela pouvait arriver aux Incarnés qui poussaient trop loin leurs transformations, son esprit avait déserté son corps. Il n’était plus qu’une machine de combat terrible et surpuissante, mais incapable de discerner l’ami de l’ennemi. Le forcené saisit Fortha au collet et l’envoya valser au loin, fracassant son corps à la retombée. Anverion sourit, et courut à lui alors qu’il faisait un carnage dans les rangs de ses propres prêtres, fous de terreur.

– Je suis là, ma beauté.

Dans un rugissement terrifiant, Ruz’Gar se retourna. Il avait lâché son épée et arraché son heaume, mais la violence de sa métamorphose était telle qu’il n’en avait plus besoin. Sa peau était hérissée de plumes d’acier, des serres gigantesques remplaçaient ses mains et chacun de ses pas semblait le propulser dans les airs. La maille sous son armure avait craqué, n’étant pas prévue pour des mutations aussi extrêmes. Seul son plastron avait tenu le choc.

Anverion, lui aussi, avait accentué sa conversion. Ses griffes s’étaient allongées, aiguisées, et dégouttaient de venin en se resserrant autour du pommeau de l’épée d’Oulichnitza, la terre se fissurait sous ses pas, et chacun des présents sentait dans son cœur monter une angoisse terrible. Il n’était plus d’humeur à rire, et frappa de sa lame l’épaule massive de Ruz’Gar, qui vacilla sous la puissance du choc, mais dont la peau renforcée fut à peine ouverte. Ce dernier lui envoya un violent coup de poing qui effleura sa joue. Emporté par son élan, il se jeta sur lui et tous deux roulèrent au sol, mais le divin monarque réussit à projeter son adversaire au dessus de lui et se releva d’un bond. Il se rua vers Ruz’Gar qui s’était aussi remis sur ses pieds, et le roua de coups d’épée qu’il évitait sans peine, décollant de quelques centimètres en l’air à chaque enjambée.

C’est alors qu’Anverion vit la faille. Il se fendit profondément et réussit à entailler la cuisse de son ennemi, qui sursauta sous la douleur. S’élevant alors plus haut, celui-ci plongea sur le Dieu Roi en piqué pour saisir sa tête sans protection entre ses serres. Il le manqua de peu, lacérant violemment dans une gerbe de sang le haut de son visage. Ce dernier s’était baissé, et profitait du ventre offert de son ennemi au dessus de lui pour frapper d’estoc en plantant sa lame au dessous du plastron. Ruz’Gar retomba lourdement sur le sol, mortellement blessé.

En voyant le roi également atteint, Geneio et Aldanor avaient frémi. Comme son adversaire gisait à ses pieds, elle voulut s’élancer pour examiner d’urgence l’affreuse blessure dont le sang coulait à flots, mais il la retint par le bras.

– Hélas, non, pas encore, mon enfant, pas encore… Pas en public… Il ne vous le pardonnerait pas.

Le Dieu Roi arracha sa lame des entrailles du gouverneur qui poussa un gargouillis affreux puis marcha vers son pavillon. Il avait planté une lance de bois épaisse en face de l’entrée, qu’il destinait tout particulièrement à Ruz’Gar. Il la saisit d’une seule main, retourna vers le corps prostré de celui-ci, revenu de ses transformations, et lui fit subir sans aide, devant ses fils horrifiés et sa troupe d’incarnés, le même supplice qu’au bourgmestre Thugga.

Devant le corps empalé de leur père, qui frémissait encore, Nazh’Ar, Ner’Mog et Shar’Kur hésitèrent : devaient-ils, au mépris des règles du duel, se jeter sur Anverion et tenter de le mettre en pièces, s’agenouiller devant le vainqueur, ou regagner à bride abattue la citadelle pour s’y cloîtrer ? L’aîné avança d’un pas, mais le regard assoiffé de sang d’un Anverion prêt à lui infliger le même sort suffit à l’en dissuader. Il sauta sur son cheval, imité par ses frères et quelques uns des fidèles de Ruz’Gar, pour prendre la fuite, mais le corps de cavalerie placé le plus au sud était paré à cette éventualité. Un régiment entier partit au galop avant eux, et vint en quelques secondes leur couper toute retraite.

– Bien, bien, ricana Anverion. Il va nous falloir plus de lances.

Ceux qui n’avaient pas tenté de s’enfuir s’agenouillèrent alors vivement, mains au sol et tête inclinée, reconnaissant par cette attitude sa divinité contestée par leur maître agonisant sur le pal. Le plus âgé d’entre eux, qui n’avait jamais aimé son Seigneur, et qui n’était resté dans la rebelle Esc’Tag que par amour de son pays, cria alors de sa pauvre voix de vieillard raisonnable :

– Gloire à Anverion ! Anverion !

Il fut bientôt repris par ses pairs à genoux, et la cinquantaine de mâles incarnés se mit à scander le nom du divin monarque. Alors que les soldats traînaient les fils de Ruz’Gar et les derniers rebelles auprès du corps empalé pour les y assortir sur une douzaine d’autres lances qu’on venait d’amener, le corps d’armée placé à l’arrière des tentes, témoin privilégié de la victoire de leur Dieu et Roi, reprenait en chœur :

– Anverion ! Anverion !

Bien sûr, les membres de la Cour et la cavalerie ne furent pas en reste, et le cri enfla dans la vallée.

– Anverion ! Anverion !

Bientôt, on le reprit dans les collines, et sur les remparts d’Esc’Tag où la défaite de son gouverneur avait été rapidement constatée. La nouvelle fit le tour de la cité, et, sans tarder, l’acclamation à la gloire du Dieu Roi retentit aussi derrière les murs.

– Anverion ! Anverion !

Même dans le campement où Morgiane était pelotonnée entre les bras de Malleor, on entendait résonner le cri. Tout les hommes apprirent ainsi la victoire de leur chef, et depuis les hauteurs, s’éleva également la clameur :

– Anverion ! Anverion !

L’ovation était assourdissante, et encore accrue par le fracas des armes sur les boucliers, des pieds sur le sol et les applaudissements frénétiques des participants. Et surtout, le vent s’était levé, faisant chanter toutes les tours d’Esc’Tag en écho aux voix humaines et incarnées. Le triomphe du roi était absolu ; Ruz’Gar, ses fils et ses partisans agonisaient sur le pal, ses prêtres étaient morts ou en fuite, la cité s’offrait à lui, et il était réconcilié avec Nephes.

C’est donc un Anverion ivre de gloire, euphorique et qui reprenait peu à peu sa forme normale qui entra d’un pas sûr sous son pavillon, passant devant ses médecins alarmés par sa blessure. Les Quatre voulurent l’y suivre, mais Geneio les arrêta d’un geste.

– Mes Dames, Mes Seigneurs. Il est à nous, pour le moment.

Et il s’engouffra, malade d’inquiétude, sous le chapiteau avec Temox et Aldanor.

Le roi avait déjà arraché sa chemise abîmée, et s’aspergeait le visage d’une eau rougie de sang depuis une bassine, lorsqu’il les vit entrer. Ils allaient s’agenouiller, mais il les en dispensa d’un geste, résolument de bonne humeur.

– Votre Altesse, commença Geneio, permettez moi d’abord de vous féliciter en notre nom à tous pour votre éclatante victoire.

– Merci bien, ma vieille barbe ! Vous avez tout vu, n’est-ce pas ? répondit-il, enthousiaste. La cité est à nous, désormais, et cela sans la moindre égratignure !

– Et bien… Pour être exact, Votre Altesse, ce n’est pas…

– Ah, oui, ça… Bon, avec une égratignure alors. D’abord, du vin !

Anverion se laissa tomber dans un fauteuil alors que le sang recommençait à couler le long de son visage, l’aveuglant à moitié. Geneio fit un petit signe de tête à Temox, qui alla mettre de l’eau à chauffer, puis en direction d’Aldanor qui s’approcha de son patient pour regarder la blessure de plus près.

– Votre Altesse… Ce n’est pas vraiment une égratignure.

Il l’attrapa par la taille, folâtre, et l’attira vivement sur ses genoux.

– Mais si, ma poupée, rien de plus. Je ne sens rien, je vous l’assure. Du vin, avais-je dit ?

Geneio remplit la coupe royale et la déposa sur la table pendant qu’Aldanor tentait de se relever, maintenue par les bras puissants qui l’enlaçaient.

– Votre Altesse ! S’il vous plaît ! Je dois vous examiner !

– Mais vous pouvez très bien m’examiner comme ça ! Pas vrai, ma vieille barbe, qu’on peut très bien m’examiner comme ça ?

– Et bien, je ne sais pas, Votre Altesse, vous ne m’avez jamais pris sur vos genoux, moi, fit-il d’un ton à moitié sérieux.

Le roi éclata de rire, et rétorqua :

– C’est qu’il est bien moins agréable de loucher sur votre corsage… Encore que celui-ci se cache trop à mon goût.

Et retenant d’un bras une Aldanor pas tout à fait exaspérée, il tâcha de déboutonner la blouse noire.

– Allez-vous vous tenir tranquille ? fit-elle en assénant une petite claque sur sa main trop hardie, ce qui redoubla l’allégresse du divin monarque.

– Non, ma poupée, je ne suis pas d’humeur à me tenir tranquille ! J’ai envie de rire, de boire, de festoyer, et de plein d’autres choses encore !

Il se dressa de son fauteuil d’un bond vif, la soulevant dans ses bras en même temps et tournoya sur lui même dans une démonstration impressionnante de force et de joie. La doctoresse s’était par réflexe agrippée à son cou et se serrait contre lui pour éviter de tomber.

– Votre Altesse, le gronda alors Geneio. Si vous ne souhaitez pas faire toutes ces choses avec la moitié du visage en moins, laissez-nous examiner, nettoyer et panser vos plaies, voyons. Soyez raisonnable, mon roi, allez.

– Bien, bien, je suis sage. Je jouerais à la poupée plus tard.

Il reposa Aldanor dont la tête tournait un peu sur ses pieds, puis se rassit et attrapa sa coupe de vin. Temox apporta de l’eau chaude, dans laquelle il avait versé le vinaigre odorant dont Geneio se servait pour désinfecter les rares plaies du roi. Il tendit le pichet à la doctoresse, pendant que le vieux médecin faisait pencher la tête d’Anverion en arrière. Elle fit couler le mélange piquant sur le crâne du divin monarque et Geneio tapota les plaies avec un linge propre. Les deux docteurs se regardèrent. Trois blessures zébraient le cuir chevelu et le front, la plus profonde frôlant le dessus du sourcil pour descendre jusqu’au coin de l’œil. Le roi avait frôlé l’éborgnement.

– Temox ? Passe-moi le baume d’achillée, s’il te plaît, afin de faire cesser les saignements. Alors, qu’en pensez-vous, Docteur Markan ? demanda Geneio avec une pointe d’appréhension.

– Ces deux plaies là ne poseront pas de problèmes, Seigneur Docteur, répondit-elle en désignant les plus petites. Bien nettoyées, avec un emplâtre et un pansement, elles devraient se remettre facilement. C’est la plus large qui m’inquiète, même si les nerfs faciaux ne semblent pas être atteints.

– Vous pensez, n’est-ce pas… Qu’il va falloir… ?

– Sans aucun doute, je vais devoir la recoudre.

Le vieillard eut un profond soupir, alors qu’Anverion levait la tête vers sa consœur, et, sans se départir de son large sourire, lui opposait un ferme  »Non ».

– Votre Altesse… commencèrent en même temps les deux médecins.

Aldanor laissa la parole à son mentor.

– Votre Altesse, je sais bien que…

– Non, répondit le roi toujours souriant. Il n’est pas question de me recoudre. Vous ferez ce que vous pourrez pour me remettre ça, mais pas de sutures.

– La cicatrice sera vilaine, mon roi, reprit Geneio.

– Je m’en moque. On m’appellera Anverion le Balafré, cela sonne bien.

Ou Anverion le Borgne. Voire Anverion le Mort Bêtement, si cela tourne mal, intervint Aldanor d’un ton sarcastique. Il faut recoudre, Votre Altesse, pour éviter une infection. Je vous promets que je ferais mon possible pour ne pas vous faire mal… Si vous le souhaitez, vous pourrez être endormi, même. Mais il faut…

– Que ne comprenez-vous pas quand je dis non, ma poupée ?

– Je ne peux pas vous laisser partir comme ça, enfin ! Seigneur Docteur !

– Son Altesse a dit non, soupira ce dernier, pris à parti et manifestement désolé. Nous le soignerons ainsi qu’il l’a exigé.

Alors qu’Anverion tapotait du bout des doigts sur la table d’un air satisfait, Aldanor voulut insister, mais un regard dur de Geneio l’en dissuada. Elle se tourna vers Temox qui préparait les bandages et, hors de vue du roi, levait les yeux au ciel en secouant la tête. Elle vint l’aider à préparer l’emplâtre argileux aux feuilles d’hysope qui serait étalé sur les plaies, puis tendit sans un mot le mélange à son confrère, furieuse de sa défection.

– Elle boude, ma poupée-jolie ? la taquina le roi en essayant de la pincer, pendant que son Premier médecin appliquait le cataplasme. Dites, ma vieille barbe, ne soyez pas trop généreux sur les baumes et les pansements, hein… Il est important que je puisse porter ma couronne, aujourd’hui.

– Je ferais de mon mieux, Votre Altesse, répondit-il d’un ton las.

Malgré les réclamations d’Anverion, Aldanor et Geneio durent entourer ses mèches blondes d’une couche de bandages assez épaisse, pour maintenir l’emplâtre humide et en place le plus longtemps possible.

– Voilà qui est terminé, Votre Altesse, comme vous l’avez souhaité. Il faudra évidemment que nous refassions le pansement ce soir, et, en cas de douleur, nous faire appeler immédiatement.

– Mais oui, mais oui. Vous vous faites trop de souci, Geneio. Allez, vous savez bien que je suis solide, non ? Et ma poupée, ne va-t-elle même pas me faire un petit sourire ? Non ? Bon, je me consolerais avec un verre de vin.

– Pas d’excès, Votre Altesse, pas d’excès. Le combat a été, certes glorieux, mais tout de même rude. Du repos, et pas d’excès !

Le roi eut un aimable signe de tête pour Temox qui lui tendait son miroir, et examina le bandage autour de sa tête.

– Alors… Ce n’est pas très seyant, mais il faudra bien faire avec. Allez donc célébrer ma victoire, vous autres, puisqu’on me l’interdit à moi. Et faites entrer mon Conseil, voulez-vous ?

Anverion se laissa aller sur son fauteuil en fermant les yeux. Il ne sentait rien de la blessure pourtant béante qu’il avait reçue. Sur le coup, et même pendant les soins, aucune douleur ne l’avait assailli. Il se sentait juste parfaitement ravi.

La suite…

Les héraults du roi

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