Chapitre 22 CF

Résumé du chapitre précédent

Le Dieu Roi de Guensorde jubile. Aucune ombre tableau de sa victoire fracassante contre Ruz’Gar, le rebelle et ses sbires agonisent dans la douleur et la honte, la Cité s’est rendue sitôt son seigneur à Terre, et lui-même s’est affiché en combattant superbe et invincible.
Ou presque. Au contraire de son divin monarque, Aldanor fulmine contre lui, et même contre Geneio, alliés contre elle en refusant les sutures indispensables pour refermer l’inquiétante plaie ouverte au front d’Anverion. Elle demeure seule dans ses inquiétudes pour la vie du Dieu…

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Assis au bord du lit de feu Ruz’Gar, il sirotait une coupe de liqueur fine trouvée dans les caves de ce dernier, et savourait le contact de la langue agile de sa petite sergente aux cheveux frisés qui allait et venait le long de sa verge. À genoux sur le sol, celle-ci arrondit sa bouche autour de lui et commença à avaler sa queue durcie, pendant que la main d’Anverion agrippait sa tête. Il se renversa en arrière, se délectant de la caresse des lèvres et de la main expertes de la belle qui le suçait avec avidité. Après un long moment, elle releva les yeux vers lui, mutine, la joue arrondie, et lui lança un clin d’œil. Le roi se laissa aller en poussant un gémissement satisfait, et jouit sans vergogne dans la bouche de la sergente, lui enfonçant profondément son membre dans le gosier. Une fois son plaisir pris, il se redressa, caressa gentiment les cheveux blonds et frisés de sa compagne et fit glisser le reste de sa liqueur entre ses lèvres pour la récompenser. Elle se lécha les babines d’un air ravi. Il faudrait qu’il pense à la faire affecter au régiment royal, tout de même, celle-ci. Elle pouvait se montrer fort ennuyeuse sous l’homme, mais quel talent elle avait pour la gâterie ! Seul bémol, elle aspirait souvent à lui tenir compagnie une fois l’affaire faite, et il ne pouvait pas, comme elle était femme d’armes, la congédier à coups de poings comme il l’aurait fait d’une autre aussi insistante.

– Dis donc, ma belle, veux-tu bien t’envoler ? Ton Capitaine va se demander où tu es passée, lui dit-il alors qu’elle tentait de s’asseoir auprès de lui.

– Vous avez donné quartier libre à tout le monde pour ce soir, Votre Altesse, minauda-t-elle. Nous avons toute la nuit…

Elle voulut lui caresser le torse, mais il la repoussa sans brutalité.

– Tu as peut-être toute la nuit, mais moi pas. Ce soir, nous festoyons au palais, et j’entends bien coucher Dricaion. Alors, sois gentille et disparais.

Il lui baisa le crâne et s’étendit à nouveau. Il voulut se passer la main dans les cheveux, mais ses doigts rencontrèrent son pansement et il grimaça. Cette blessure était la seule ombre à son tableau si parfait. Bien qu’elle ne lui fisse pas mal, il aurait été encore plus glorieux de s’en tirer absolument indemne. Il fut un instant tenté d’arracher le bandage, et de s’exhiber sans, mais il resta raisonnable. Il attendrait l’avis de Geneio ce soir ; et tâcherait de convaincre le vieux médecin de trouver une solution plus conforme à son sens de la parade.

Le festin fut splendide ; et les cuisiniers d’Anverion n’eurent presque aucun mal à se donner. Sûr de sa victoire, Ruz’Gar avait ordonné que l’on prépare un banquet spectaculaire pour toute sa Cour afin de fêter la mort du divin monarque. Aussi ses marmitons s’étaient mis à l’œuvre dès l’aube, et les guensordais n’avaient eu qu’à prendre le relais et à ajouter quelques moutons à la broche pour concocter un dîner fastueux. Dans le campement aussi, que la sergente fâchée avait rejoint, on avait ordonné la relâche, et seuls les hommes et femmes de garde ne déchiraient pas à belles dents des tranches de bœuf rôti, des cuisses de poulets dorées ou des côtes de porc croustillantes, le tout arrosé de la bière trouvées par fûts innombrables dans les réserves de Ruz’Gar. Sa puissante voisine et alliée brassait en effet une espèce de cervoise légèrement houblonnée et en faisait un commerce abondant.

La table royale débordait également de viandes et d’alcools, et malgré les recommandations de Geneio, Anverion y faisait joyeusement hommage. Aldanor, pensive, le surveillait du coin de l’œil en soufflant sur sa soupe aux herbes, aux pois et au lard. Elle avait bien résolu de revoir son patient le soir même avant d’aller dormir, et ne voulait pas s’empiffrer avant une entrevue qu’elle présumait délicate. Mais, plus le roi serait ivre et repu, plus elle serait facile, aussi elle arborait un petit sourire content en le regardant, qu’Hu Micles placé près du divin monarque prit pour lui. Il s’excusa d’un mot auprès de son souverain, qui le fit éclater de rire, et se faufila son verre à la main entre les tables jusqu’à celle qu’occupait la doctoresse.

– Bonsoir, Dame de mon cœur, gazouilla-t-il à son oreille en se faisant d’autorité une place sur le banc à côté d’elle, ignorant la grimace comique de Nevjernil ainsi bousculée.

– Bonsoir, Seigneur Hu Micles, soupira Aldanor résignée à subir la présence de son fâcheux galant.

– Buvez donc avec moi… à la santé de notre Dieu et Roi.

– À la santé de notre Dieu et Roi, répondit Aldanor en avalant prudemment une gorgée de son verre.

– Vous êtes aussi timide devant la coupe, ma chérie, on dirait. Un peu plus d’entrain pour la santé d’Anverion !

– C’est que je tiens à la santé de notre Dieu et Roi, justement. Et que je devrais refaire ses bandages avant qu’il ne se couche, aussi ne puis-je pas me permettre de m’enivrer comme…

– Comme moi ? Mais c’est votre beauté qui m’enivre, ma douce, votre charme déroutant… Cette rougeur délicate sur la nacre de vos joues lorsque je commence à chanter vos louanges… Vous êtes délicieuse ainsi, le savez-vous ?

Il tentait de lui prendre la main lorsque Nevjernil, agacée par son encombrant voisin, renversa inopinément sa bière sur son pourpoint brodé.

– Oh ! Mon Seigneur, bafouilla-t-elle, je suis tellement désolée.

-Ma foi, je n’ai plus qu’à aller me raser, puisque la mousse tâche, répartit Hu Micles sans se fâcher.

Aldanor en profita pour s’écarter de lui, lançant par dessus son épaule un regard de gratitude à son amie.

– Enfin, mon Aldanor adorée, reprit-il, ferez-vous preuve d’un peu plus de relâchement lorsque nous fêterons mon anniversaire ?

– C’est bientôt votre anniversaire ?

– Ma foi, dans dix jours, et le roi m’a promis une fête grandiose. Vous êtes bien entendu des nôtres.

Nevjernil dans son dos eut un haussement de sourcil moqueur. Si elle approuvait sans réserves le comportement de Meli Ha, qu’elle considérait comme une grande Dame à tout point de vue, elle était beaucoup plus tiède vis-à-vis de son frère. Aldanor lui jeta un regard impuissant.

– Et bien, je suis très honorée…

– Par contre, je vous préviens, il faudra me faire un cadeau. Ne serait-ce que l’un de vos sourires enjôleurs suffirait à me combler, mais si… d’autres idées vous viennent.

Il lui jeta une œillade canaille, qui la fit rougir de plus belle. Elle reprit une gorgée de vin, et tenta de trouver une répartie qui le fasse décamper.

– Quel âge aurez-vous donc ? intervint la capitaine Incarnée décidée à se débarrasser d’Hu Micles.

– Et bien disons que je serais assez vieux pour boire ma bière sans la renverser, riposta-t-il. Et en silence.

Incapable de continuer la discussion sans offenser le puissant seigneur qu’il était, Nevjernil abandonna et fit circuler le plat de tartelettes au poulet et aux champignons qui passait de main en main.

– Je ne sais pas quoi vous offrir, Seigneur Hu Micles, répliqua Aldanor, mais je tâcherais de trouver une idée à votre goût. Disons que j’irais soigner mes patientes ailleurs que chez vous, la prochaine fois ?

– Oh, mon Adorée, vous m’en voulez toujours pour ça ! Mais cette fille, c’était bien avant de vous connaître…

– Et bien, maintenant, nous nous connaissons, et me voilà avertie de la façon dont vous traitez les femmes.

– Cela n’a rien à voir, vous n’êtes en rien comparable. Elle n’était qu’une… qu’une… distraction, alors que vous êtes…

– La distraction suivante sur votre liste, Seigneur Hu Micles, ne me faites pas l’affront de me croire aussi bête. Une tartelette ? proposa-t-elle en saisissant le plat.

Il poussa un profond soupir. Il se lassait d’ordinaire assez vite des femmes qui lui résistaient, n’ayant aucun de mal à en trouver de plus enthousiastes, mais ce petit jeu avec Aldanor l’amusait et il comptait bien le mener à son terme, surtout que la Cour manquait de femmes à son goût. Il n’aimait pas tellement les guerrières, préférant les femmes discrètes et douces. Aldanor aurait pu sincèrement lui plaire, s’il avait été capable de tomber amoureux.

– J’abandonne pour ce soir, Délice de mes jours, puisque vous semblez encore fâchée contre moi. Mais enfin, je compte bien vous voir à la fête… peut-être plus tendre, qui sait.

Il la salua et alla reprendre sa place auprès du roi, pendant qu’elle se détournait de lui pour tendre le plat à un Geneio dont la tête dodelinait déjà.

– Ces agapes ne sont plus de mon âge, mon enfant, oh, non… Lorsque j’étais encore jeune médecin, à l’Académie de Capoïa, je pouvais festoyer toute la nuit, et discourir encore avec mes confrères sur les bienfaits de l’orthosiphon pour les lendemains difficiles…

– De l’orthosiphon, vraiment ? Nous pratiquions, nous, la décoction d’artichaut, ignoble !

Et la conversation roula sur ce sujet pendant quelques temps. Puis le Premier Médecin confia à Aldanor :

– Je ne tiens plus, vraiment… Et le roi qui ne semble pas vouloir aller se coucher… Je vais aller dormir quelques heures, venez me réveiller si vous le souhaitez.

– Il ne vaut mieux pas… J’irais voir le roi seule, ne vous en faites pas.

– En êtes-vous certaine, vraiment ?

Elle acquiesça avec un sourire rassurant.

– Peut-être avez-vous raison… Que Wareegga et tous les Dieux veillent sur vous, mon enfant, si vous comptez vraiment mener à bien votre projet.

Il lui pressa gentiment la main, eut un signe de tête pour Nevjernil et quitta la table, appuyé sur son inséparable Temox. Il alla saluer le roi avant de prendre congé et de remonter dans ses appartements. Aldanor, elle, continua d’observer Anverion à la dérobée pendant plus d’une heure. Il ne semblait pas souffrir de sa blessure, faisant boire Dricaion et Oulichnitza, riant avec Hu Micles, charmant envers Meli Ha, trinquant avec ceux de ses courtisans qui venaient le féliciter de sa victoire, aimable envers tous, joyeux, détendu. Debout sur l’estrade, contre le mur derrière lui, Gayos avait réussi à chiper une crêpe brûlante sur l’un des plats qui circulaient, et la dévorait avidement pendant que personne ne faisait attention à lui. En sa qualité de valet du roi, il lui servait également d’échanson, et avait fort à faire pour que sa coupe et celles des Quatre ne désemplissent pas.

Aldanor se leva, un massepain dans son mouchoir, pour se glisser discrètement auprès de lui, mais il dut remplir de nouveau les verres avant de pouvoir lui parler.

– Bonsoir, Gayos, je suis le Docteur Markan.

Elle lui tendit la pâtisserie qu’il attrapa, encore affamé de regarder les autres s’empiffrer, devant attendre la fin du festin pour en déguster les restes avec les autres domestiques.

– Che chais, oui, fit-il la bouche pleine. Merchi, Docteur.

– Dites-moi, savez-vous si notre Dieu et Roi va rester encore longtemps au banquet?

– Aucune idée, Docteur, répondit le valet en mordant de nouveau dans le massepain.

– Pouvez-vous lui glisser à l’oreille qu’il va être temps de refaire son bandage, dont l’état m’inquiète, et que je me tiens à sa disposition ?

– Il ne va pas être très content, vous savez… Je pense, je le connais bien, qu’il vaut mieux attendre. Enfin, sinon, vous le mettrez de mauvaise humeur, et déjà qu’il n’est pas très gentil avec vous d’habitude…

– Si vous pensez que c’est pour le mieux, je vais attendre.

Une autre heure s’écoula, pendant laquelle Aldanor lutta contre la fatigue, séparée de Nevjernil qui avait du aller prendre son service pour permettre aux autres Capitaines du régiment royal de venir dîner à leur tour. Elle se résolut à monter dans ses appartements préparer son intervention et déposer quelques douceurs pour Morgiane, et s’éclipsa.

Elle attendit Anverion devant la porte de ses appartements, assise contre le mur, sa sacoche serrée sur ses genoux, perdue dans ses pensées. La femme qui montait la garde à la porte des anciens appartements de Ruz’Gar lui avait bien proposé d’entrer, l’ayant reconnue, mais elle avait décliné, ne voulant pas faire de surprise au roi. Ce dernier arriva suivi de ses Quatre, Dricaion toujours frais malgré ses espérances, et de Gayos qui commençait à tituber de fatigue et de lassitude d’être resté debout pendant toute le festin.

– Tiens donc, elle dort par terre maintenant, ma poupée. Et bien, on ne tient pas la fête, Docteur ?

Elle voulut se relever mais croisa le regard d’Oulichnitza et se souvint de ses leçons de protocole. Peu soucieuse de récolter une taloche de sa part, ou de mettre le roi de mauvaise humeur, elle s’installa sur ses genoux et inclina la tête.

– Je vous attendais, Votre Altesse. Votre pansement se relâche, je vais devoir refaire les emplâtres, également.

Elle avait prévu dans sa sacoche les feuilles d’hysope, l’argile, les bandages, et l’essence de thym mais également un puissant vin de mandragore, sa chère essence d’Oneiro et un topique de sa composition, des feuilles de coca marinées dans l’huile de menthe poivrée.

– Ou est Geneio ? Déjà couchée, ma vieille barbe ?

– Il est près de trois heures, Votre Altesse. Si vous le souhaitez, je peux aller l’éveiller, mais je vous promets que pour ce que… pour les soins que j’ai à vous procurer, il vaut mieux le laisser dormir.

Le Roi fit un geste d’assentiment et se tourna vers sa Garde.

– Bon, il semble que la fête soit déjà finie… Je vais aller me faire soigner ce bobo là. Vous pouvez continuer à boire sans moi, et toi, gamin, je t’aurais, un jour !

Il fit signe à la gardienne de la porte de lui ouvrir, et s’engouffra dans ses appartements, suivi de près par Aldanor et Gayos, qui commença à allumer chandelles et bougies un peu partout dans les pièces. Anverion s’assit à la table de bois massive qui trônait dans la pièce principale, enleva sa couronne et écarta largement les bras.

– Je suis tout à vous, ma poupée. Vous ne me boudez plus, n’est-ce pas ?

– Je préférerais toujours que vous m’autorisiez à vous suturer, Votre Altesse. Sire Gayos, appela-t-elle avec douceur. Pouvons nous avoir de l’eau, s’il vous plaît ?

– Ne parlez pas si gentiment à mon valet, l’interrompit le roi. Il risque de s’y habituer. Gayos ! Et que ça saute ! Et encore de cette liqueur, après.

Le pauvre Incarné épuisé apporta la bassine et le pichet qui se trouvaient dans le cabinet de toilette, puis tira d’un meuble richement décoré une bouteille entamée de la liqueur à base de pruneaux, d’amandes, de noix et d’épices, ainsi que deux verres au pied d’or ciselé. Les appartements de feu Ruz’Gar étaient extraordinairement luxueux, comptant une antichambre, une salle de réception, un cabinet, un bureau, une vaste chambre et un boudoir, ainsi qu’une large terrasse qui dominait tout Esc’Tag. Les coffres regorgeaient d’objets précieux, d’armes minutieusement damasquinées, et de riches étoffes ornaient les murs. Tout, bois, métal, pierre, était élégamment sculpté dans un style assez sobre dont les motifs spiralés n’étaient pas sans évoquer des bourrasques de vent. Le Dieu Roi s’y était tout de suite senti à l’aise, et avait laissé la plupart de ses propres meubles au campement.

Anverion saisit l’un des verres, et désigna l’autre à Aldanor, qui refusa poliment.

– Il me faut d’abord vous soigner, Votre Altesse. .

– Ce n’est pas une coupe qui vous tuera. Allez, buvez donc à ma santé.

Ils entrechoquèrent leurs verres, puis la jeune femme avala une petite gorgée en grimaçant, pendant que son compagnon vidait sa coupe d’un seul trait.

– On ne boit pas de liqueur, dans les montagnes d’Estivie ?

– Il faut admettre… Elle est curieuse… Nous buvons des liqueurs moins sophistiquées, plus agréables au palais, chez moi. Non, ne vous resservez pas… J’ai une décoction à vous donner, d’abord.

Le roi tordit le nez alors qu’elle sortait la flasque de sa sacoche et la débouchait, l’odeur puissante de la mandragore s’en échappant.

– Qu’est-ce que c’est que ça, ma poupée ? Essayeriez-vous de m’empoisonner ?

– C’est une simple décoction de racines, Votre Altesse, pour permettre à vos plaies de cicatriser plus vite.

Elle versa le vin odorant dans la coupe d’Anverion, et lui fit signe.

– Allez, Votre Altesse, buvez tout.

Il engloutit d’un trait la potion, puis fit la moue et croassa :

– C’est ignoble.

– C’est que c’est efficace, alors, répondit-elle avec un sourire fin.

Elle se lava les mains, enfila ses gants et s’approcha du divin monarque, puis déroula précautionneusement le bandage et décolla les emplâtres qui avaient séché, pendant qu’il se resservait un verre de liqueur. Examinant les lésions, Aldanor s’estima plutôt satisfaite, compte-tenu du peu de soins qui leur avait été apporté. Seule la grosse plaie du front la contrariait. Elle nettoya le tout avec de l’eau, puis appliqua l’essence de thym en tamponnant, et sortit son topique particulier. Elle commença à en enduire le crâne d’Anverion alors qu’il se mettait à bailler.

– Dites, ma poupée, est-ce que ça va être encore long ? Je ne vous cache pas que j’ai eu une journée un peu rude, moi.

– Détendez-vous, Votre Altesse, répondit-elle en étalant délicatement son anesthésique local. Fermez les yeux ; laissez-vous aller. Dites moi si je vous fais mal, surtout.

– Je ne sens… absolument rien. Juste un gros coup de fatigue.

Il voulut se redresser et secouer la tête pour se réveiller, mais la main ferme de la doctoresse le fit tenir en place.

– Là, là, reposez-vous. Bientôt, ce sera fini. Gardez les yeux fermés… Voilà, c’est bien, concentrez vous sur ma voix. Reposez-vous, si vous le souhaitez.

– Je…ne…

Anverion, sous l’emprise de la mandragore, s’apaisait, s’endormait malgré lui, la tête sur son fauteuil. Il lutta un instant contre la somnolence qui l’envahissait. Aldanor, après avoir fini d’étaler sa pommade, fouillait dans sa sa sacoche pour en tirer l’essence d’Oneiro qu’elle réservait à ses opérations les plus délicates. Elle revint vers le roi, et l’appela doucement :

– Votre Altesse… ?

– Qu’est-ce… que… vous…

Il ne termina pas sa phrase, sombrant dans un profond sommeil qu’elle comptait bien mettre à profit.

– Dormez bien, mon roi, lui dit-elle en plaçant sur son nez son éponge imbibée de narcotique.

Une fois Anverion complètement endormi, elle l’installa au mieux dans son fauteuil et étala sa trousse de chirurgie devant elle. Elle sourit à ses instruments et saisit son scalpel : enfin, elle retrouvait son élément.

– Allez vous coucher, Gayos, proposa-t-elle au valet tout étonné de voir son maître endormi si rapidement. Sa journée a été rude. Je vais rester auprès de lui. Je n’ai pas tout à fait fini.

– Merci, Docteur. Bonne nuit à vous.

Et il s’éclipsa vivement. Aldanor se mit alors à fredonner une douce mélopée estivienne, et commença à gratter doucement les granulations de la plaie au front. Une fois celle-ci nette et bien rouverte, elle enfila sur une aiguille courbe un long fil de soie qu’elle termina par un plomb. Elle saisit avec une pince le chas de son aiguille, et, toujours chantonnant, se mit à recoudre prestement le visage mutilé du roi endormi, qui n’eut pas un frémissement. Elle se refusait à penser à son réveil, et à l’inévitable fureur qui s’ensuivrait. Pour le moment, elle se concentrait sur son surjet, tâchant de créer un tracé net et fin, nettoyant régulièrement la plaie qui se refermait proprement sous son fil. Contrairement à son habitude, elle n’osait pas parler, de peur de réveiller le roi malgré la triple dose d’anesthésiques qu’elle lui avait administrée. Une fois la plaie bien refermée, elle s’occupa pareillement des deux autres blessures plus petites.

L’emplâtre n’était plus nécessaire, et un bandage gênerait la cicatrisation, décida-t-elle. Elle nettoya de nouveau les zones meurtries, puis contempla longuement son travail.

– Quel dommage que vous ne soyez pas toujours aussi calme, souffla-t-elle au Dieu qui dormait paisiblement, la tête inclinée sur le haut du fauteuil et les mains sur les cuisses.

Elle passa dans la chambre, en ramena deux oreillers et une large couverture. Elle la drapa autour de son patient et cala un oreiller sous sa tête.

– Si vous étiez quelqu’un d’autre, je vous gratifierais bien d’un protocole de réanimation avancé. Mais, comme je vous préfère quand vous dormez, je vais vous laisser vous reposer. Si jamais vous m’entendez, Votre Altesse, tâchez de vous rappeler au réveil que je n’ai fait tout ça que par souci de votre santé. Et si vous pouviez ne pas me mettre à mort, j’apprécierais.

Puis elle alla s’installer sur un vaste divan près de la fenêtre, y déposa le second oreiller, s’étendit sur le flanc en écoutant la respiration calme et régulière du roi.

– Bonne nuit, Votre Altesse.

La suite

Les héraults du roi

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