Chapitre 23

Résumé du chapitre précédent

Malgré les lambeaux de chair divine que Ruz’Gar a emportés dans la tombe, Anverion savoure sa victoire de toutes les manières possibles. Parades, rapines, magnanimité ostentatoire, bonne chère et coupes remplies, le Dieu Roi répand son triomphe et sa gloire.

Seuls ses Médecins ne sont pas éblouis par sa grandeur, et veillent, d’un œil bleu affectueux et songeur, et d’un œil brun pétillant et matois.

Jeux de mains

Le sommeil d’Anverion fut long et paisible. À l’inverse, Aldanor ne dormit que très peu, somnolant vaguement et sombrant dans d’affreux cauchemars lorsqu’elle s’endormait, et se réveillant aussitôt en sursaut. Elle regarda ainsi le soleil se lever depuis son divan, dissipant la pénombre des appartements, puis en sortit pour s’étirer. Une angoisse latente lui tordait désormais le ventre, mais elle s’approcha tout de même du roi pour l’examiner de plus près. Il reposait toujours dans la position assez confortable où elle l’avait installé. Les bords de ses plaies étaient bien refermés, un peu rouges ; sa respiration était calme et régulière, et il semblait même sourire dans son repos. Un léger bruit dans l’antichambre la fit sursauter, c’était Gayos qui arrivait sur la pointe des pieds, habitué à se lever avant son maître pour être à ses ordres dès son réveil.

– Bonjour, Gayos, murmura-t-elle un doigt sur la bouche, en désignant de la tête Anverion sur son fauteuil.

– Bonjour, Docteur Markan. Notre Dieu et Roi a dormi là ?

– Il était très fatigué lorsque j’ai fini de le… le soigner. Je l’ai veillé d’ici.

– Je vais le laisser dormir, alors. Il n’aime pas qu’on le réveille, de toute façon, et il n’y a rien d’urgent pour le moment.

Aldanor approuva le projet du valet. Plus le roi se réveillerait tard, plus tard elle subirait son courroux. Pourtant elle n’osait pas quitter les appartements, elle voulait avoir la possibilité de se justifier sitôt qu’il réaliserait ce qu’elle avait fait, même si elle savait qu’il la punirait malgré le bon sens de son intervention. Geneio, lorsqu’il avait voulu l’en dissuader, lui avait évoqué des scènes horribles, le bâton, le fouet, peut-être même pire ; l’insubordination dans l’armée était passible de punitions sévères, qui plus est si l’on outrepassait les ordres du divin monarque lui-même. Sur le coup, elle s’était montrée légère et hardie, mais maintenant qu’elle était passée à l’acte, la peur lui nouait la gorge et faisait légèrement trembler ses mains.

Le Premier médecin, lui aussi au fait des habitudes matinales du roi, et presque aussi inquiet qu’elle, se présenta quelques instants après dans l’antichambre. Ils conférèrent quelques minutes à voix basse dans la petite pièce, lorsqu’un juron formidable retentit de la salle de réception.

– Ça y est, soupira Aldanor. Son Altesse est réveillée.

– Gayos ! hurla la voix du roi depuis le salon. Va me chercher cette petite salope de Markan immédiatement !

Courageusement, elle entra dans la pièce et se tint face à lui, suivie de Geneio, tremblant, qui s’agenouilla.

– Je suis là, Votre Altesse.

– Comment as-tu osé !

Il fut sur elle en quelques enjambées et lui envoya une gifle monumentale qui la fit chanceler.

– Vous semblez en forme, fit-t-elle en se tenant la joue et en tâchant de reprendre son équilibre.

– Ne commence pas !

Ses griffes sorties, il la saisit par le col et la souleva de terre. Geneio se releva et tenta de l’apaiser :

– Votre Altesse…

– Silence ! Ton tour viendra, vieillard ! En attendant je m’occupe de la petite pute !

Il la propulsa alors à travers la pièce sur quelques mètres. Elle heurta le mur de l’antichambre dont la porte était restée ouverte. Anverion furieux fonçait sur elle pour la rouer de coups, quand Oulichnitza, pas encore couchée et qui venait d’entrer, alertée par les hurlements rageurs de son ami, dégaina son épée et la pointa sur la gorge haletante de la doctoresse écroulée.

– Laisse-moi donc finir cette basse besogne, mon roi.

– Je ne vais pas la tuer… si vite.

– C’est pourtant ce que tu vas faire si tu continues à la tabasser comme ça, ta poupée. Peut-on savoir ce qu’elle a fait, cette fois ?

– Elle s’est foutue de moi, la salope, elle m’a empoisonné ! fulmina le roi.

La pointe de l’épée d’Oulichnitza se fit plus pressante dans le cou de la jeune femme qui reprenait peu à peu ses esprits.

– Sans vouloir te contrarier, tu n’as pas l’air si malade.

– Je ne vous ai pas empoisonné… commença Aldanor. Je voulais juste vous soigner…

– Tais toi ! Ou je t’arrache la langue !

– C’est vrai que tes blessures ont l’air mieux, commenta la Capitaine.

– Mêle toi de ce qui te regarde, Nitza, gronda Anverion. Et va te faire foutre, tu veux ?

– J’en viens, Ton Altesse, mais puisque tels sont tes ordres, j’y retourne.

Elle rengaina sa lame, fit une petite grimace presque aimable à la doctoresse qui se relevait péniblement, eut une révérence pour son ami et sortit prestement.

– Votre Altesse, dit Geneio en se penchant vers Aldanor pour l’aider à se redresser, le Docteur Markan n’est pas seule en faute. Je suis coupable, tout aussi coupable.

– Tiens donc ? Je ne t’ai pas vu hier au soir me rouler et jeter des saloperies dans mon verre. J’ai du mal à croire que c’était ton idée.

– J’aurais du l’en empêcher, Votre Altesse. Vous ne m’avez donné de second médecin que pour remplacer mes mains défaillantes, mais ma tête n’a pas su garder le contrôle sur mes mains.

– Non ! Ce n’est pas vrai, Votre Altesse, il a tout fait pour me dissuader d’agir ! Il n’a rien…

– Toi, silence ! grogna-t-il en levant le poing. Ainsi toi aussi, vieillard, tu m’as trahi. Devrais-je également te faire broyer les os ?

– Non ! Il n’a rien fait de mal… Votre Altesse ! supplia Aldanor qui ne supportait pas l’idée qu’un autre souffre pour ses actes. J’ai agi seule…

– Il aurait du vous retenir, répliqua le roi dont la colère devenait froide. Il s’est montré incapable, stupide et sénile !

– Vous savez bien que je suis une véritable mule, Votre Altesse, rien ne peut me contraindre, lui rétorqua-t-elle.

– Le chat à neuf queues saurait t’assouplir, ma petite mule. Mais je pense pouvoir trouver mieux. Gayos ! Mon déjeuner !

Le roi se mit à marcher lentement de long en large dans la pièce pendant que ses médecins attendaient, têtes basses et silencieux. Le temps qui s’écoula leur parut durer des heures, mais Gayos n’était même pas encore revenu des cuisines qu’Anverion s’arrêta près du divan sur lequel Aldanor avait laissé sa sacoche. Il se laissa tomber sur l’assise moelleuse, et l’ouvrit sans ménagement.

– C’est à vous, ça, je suppose ?

– Oui, Votre Altesse.

Il en sortit la trousse d’instruments chirurgicaux de base qu’elle portait toujours sur elle et contempla longuement les pinces, aiguilles, lames et ciseaux impeccables qu’elle contenait. En relevant la tête, il souriait cruellement. Il avait trouvé la punition parfaite, et leur fit signe de s’approcher.

– Ma chère vieille barbe, dit-il d’un ton atrocement onctueux, ainsi donc, vous qui êtes l’esprit, vous n’avez pas pu retenir vos mains, n’est-ce pas ?

– Oui, Votre Altesse, répondit Geneio d’un ton bas, en saisissant gentiment le bras d’Aldanor qui allait intervenir à nouveau.

– Et vos mains ne nous servent plus de rien, puisque vous en avez désormais deux autres bien agiles et bien désobéissantes ?

– Je… Je ne sais quoi dire, mon roi.

Anverion lança à la jeune femme sa trousse d’instruments.

– Puisque vous aimez tant les travaux d’aiguille, ma poupée, en voilà donc. Vous allez lui coudre les deux mains ensemble.

– Quoi ? s’exclama-t-elle. Non ! Jamais ! Je préférerais…

– Je ne vous demande pas ce que vous préféreriez, c’est un ordre. Et si vous refusez, ma foi, je les coupe.

– Mais Votre Altesse ! Je ne peux pas ! Comment voulez-vous que…

– Voulez-vous vraiment que je les coupe ? C’est à vous de décider, poupée. Ou vous lui cousez les mains l’une contre l’autre, ou je les lui tranche moi-même avec une épée rouillée.

– Mais il n’a rien fait !

– C’est précisément ce que je lui reproche.

Geneio passa un bras protecteur autour de sa jeune consœur effarée et chuchota :

– Aldanor, mon enfant, nous ne nous en tirons pas si mal ainsi, je trouve.

– Voyez ? Lui est d’accord. Allez, au travail.

– Seigneur Docteur ! Je ne veux pas vous faire mal…

– Si la punition vous enchantait, ça ne serait pas une punition. Car c’est aussi la vôtre, ma petite mule.

– Allez, mon enfant, allez. Je ne suis pas inquiet, fit le vieux médecin d’une voix claire. Si j’en juge par l’excellent travail que je vois ici, il désigna le visage du roi d’un signe de tête, vous êtes douée pour les sutures et je n’aurais pas lieu de me plaindre.

– Je ne veux pas, gémit Aldanor. Vous savez que les mains sont très sensibles…

– Je ne veux pas, piailla Anverion en imitant la jeune femme quasiment en larmes.

– Je ne m’en fais pas, la rassura Geneio de nouveau. Je ne m’en fais pas du tout. Regardez ces vieilles mains : ce ne sont que lambeaux de peau ridée et pendante ! Donnez satisfaction à notre divin monarque. Vous n’allez me faire aucun mal, et nous enlèverons ça tout à l’heure sans la moindre difficulté.

– Oh, oh, non certainement pas ! Puisque j’ai besoin de vous, je ne vous ferais pas jeter au cachot pour y méditer sur ma grande clémence, mais vous ne quitterez pas cette pièce avant que vos sutures se détachent d’elles-même.

– Mais…

– Et je pourrais toujours vous faire arracher la langue, poupée, si la fantaisie m’en prend ensuite. Ah ! Mon déjeuner !

Et Anverion, réjoui par son idée et la scène à venir, alla s’attabler devant un copieux repas.

Aldanor se laissa tomber sur le divan, aux côtés de Geneio, essayant de se résigner. La tâche imposée par le cruel monarque lui brisait le cœur ; elle qui détestait faire souffrir ses patients, devoir sciemment supplicier son cher mentor était au dessus de ses forces. Mais comme la seule alternative, l’amputation, était de loin pire pour ce dernier, elle sortit bravement son baume de coca et le tendit au Seigneur Docteur afin d’atténuer un peu la torture.

– Tsss, tss, siffla le roi. On ne triche pas. Rangez-moi ça tout de suite ; c’est interdit. Rien contre la douleur.

Il attaqua vaillamment son déjeuner, mordant dans une belle tranche de pain dorée pendant que la pauvre jeune femme rangeait son topique. Elle prit une grande inspiration, puis saisit l’essence de thym dans sa sacoche et l’agita en direction du Dieu Roi.

– Je peux nettoyer, au moins ?

-Si ça vous chante. Moi, je veux juste que ça fasse mal, répondit-il avec légèreté.

Elle se concentra sur ses préparatifs. Une fois le fil de soie bouilli, enfilé sur le chas d’un aiguille, et leurs mains frottées à l’essence de thym, elle passa une paire de gants et se prépara à piquer. Anverion les surveillait du coin de l’œil, ravi de son nouveau jeu.

– Vous êtes prêt, Docteur Fóros ? demanda-t-elle.

Et, sur un signe d’assentiment de ce dernier, elle planta délicatement la pointe courbée dans la vieille peau fripée. Geneio eut un très léger sursaut, mais il sourit à sa consœur pour l’encourager. Elle avait piqué dans le pli de peau élastique un peu au dessus de la tête du cubitus, pensant coudre les deux membres ensemble en remontant sur la face externe le long de la paume puis de l’auriculaire. Elle tira délicatement sur le fil, alors que le vieil homme joignait ses doigts tremblotants et les serrait les uns contre les autres. Elle fit passer son fil au même endroit sur l’autre main, et tira de nouveau, unissant ainsi les poignets en une position qui rappelait celle de la prière. Le Premier Médecin frémit lorsqu’il sentit jouer la soie dans sa chair.

– Ne bougez pas, Seigneur Docteur, l’implora-t-elle. Je ne veux pas faire de bêtises.

– C’était avant qu’il fallait y penser, croassa Anverion de plus en plus satisfait de lui-même.

Il avait presque terminé son déjeuner, et s’était approché du couple sur le divan, une dariole à la main. Aldanor lui jeta un regard hargneux, au fond duquel dansaient quelques larmes. Il lui sourit tout aussi méchamment, et lui fit signe de continuer. Elle noua son fil d’un geste prompt, le trancha d’un coup précis, et se prépara à poser le second point. Elle en fit ainsi quelques uns, s’inquiétant du tremblement de plus en plus violent des mains qu’elle torturait.

– Voulez-vous que nous fassions une pause, Seigneur Docteur ?

-Non, mon enfant, non, cela ira très bien, en vérité. C’est du beau, très beau travail, savez-vous ?

– Vous pourriez presque applaudir, fit le roi en croquant dans sa pâtisserie.

– Allez, continuez, ma chère, mais vous devriez serrer plus vos points, je pense…

Elle eut un pauvre sourire, triste à fendre l’âme, en regardant son mentor.

– Oh, bien sûr. Allons, du courage !

Anverion se pencha sur eux pour examiner l’avancée du calvaire. Si la réalisation le satisfaisait, il aurait préféré plus de pleurs et de gémissements de la part de ses victimes. La tranquillité de Geneio, la peine rentrée d’Aldanor le frustraient, aussi il décida d’ajouter du piquant à son jeu d’aiguille. Les deux médecins s’étaient installés presque face à face sur le divan, il s’assit derrière la jeune femme et lui passa doucement une main dans le dos. Elle sursauta, et s’écria malgré elle :

– Ne me faites pas bouger !

– Je ne vous fais pas bouger, ma poupée, je m’amuse. Continuez donc.

Sa main remonta jusqu’à la nuque, et il se rapprocha d’elle jusqu’à pouvoir humer son parfum, relevé par l’odeur du thym qu’elle avait généreusement appliqué. Il fit jouer ses doigts autour de son cou, caressant du pouce la naissance de ses cheveux. Elle eut un long frisson.

– S’il vous plaît ! Vous me gênez ! Je ne peux pas travailler…

– Je m’en moque, si vous saviez, souffla-t-il à son oreille, avec un clin d’œil cruel pour Geneio qui avait pâli en voyant les mains du roi se promener sur sa chère protégée.

Il déposa un léger baiser sur sa mâchoire, et l’enlaça de son bras. Après qu’elle eut terminé un autre point, il l’attira brusquement sur ses genoux, alors qu’elle serrait les dents pour ne pas se retourner et le gifler.

– Qu’est-ce que vous faites ?

– Votre Altesse, s’il vous plaît, gémit le vieil homme à qui la scène déplaisait de plus en plus.

De sa main libre, le roi avait tiré le poignard qu’il portait en tout temps dans sa botte, et commençait à parcourir de la pointe le torse d’Aldanor. Consciencieusement, il fit sauter un à un les boutons de la blouse pour révéler le corsage aérien qu’elle portait dessous, en ces jours encore chauds.

– Je joue avec ma poupée, badina-t-il en écartant les pans de son sarrau. Ne vous arrêtez pas pour moi.

Il remit sa dague en place et exhorta de nouveau la jeune femme à reprendre son douloureux ouvrage. Elle piqua, repiqua, et allait faire un nœud lorsque la main droite de l’Obscur, négligemment posée sur son épaule, se mit à descendre le long de sa peau nue vers son sein frémissant sous la toile.

– Non, gémit Geneio. Laissez-la, je vous en supplie…

– Cela ne fait rien, Seigneur Docteur, lui dit-elle, hautaine. Je ferais comme s’il n’était pas là.

– Oh, ce n’est pas vous que j’entends chagriner ainsi, c’est lui… Savez-vous que ma vieille barbe n’aime pas du tout que l’on tripote les femmes? Peut-être est-ce pour cela qu’il n’y touche pas lui-même, susurra Anverion, odieux.

– Vous… S’il vous plaît…

– Ça va aller, je vous assure, Docteur Fóros, continua-t-elle avec gentillesse. Ne faites pas attention, ce n’est rien de grave.

– Si… C’est toujours… grave.

Geneio voyait se superposer au regard brun, doux et déterminé, des yeux pâles et terrifiés. Ce n’était plus la poitrine ferme et rebondie d’Aldanor qu’il regardait, empoignée par la main lubrique d’Anverion, mais de petits seins à peine éclos qu’on torturait, et il n’entendait plus la voix rassurante de la jeune femme mais une supplique enfantine éperdue de terreur, qui gémissait dans son esprit :

– Gen… Aide-moi… Fais les partir !

– Docteur Fóros ! Ouvrez les yeux, regardez moi ! Revenez à vous !

Aldanor avait lâché son aiguille, et s’arrachant de la prise d’Anverion, saisissait son mentor par les épaules et le secouait alors qu’il se laissait emporter dans les lointains traumatismes de son enfance, quasiment suffoqué par les douleurs du passés. Il ouvrit péniblement les yeux :

– Pardonnez moi, ma chère Aldanor. Pardonnez à un vieil homme impuissant.

– Ce n’est rien, Seigneur Docteur, le rassura-t-elle à son tour, ayant inversé les rôles.

Elle reprit son ouvrage en faisant de son mieux pour ignorer la main vicieuse du roi qui lui tordait doucement le sein. Il l’embrassa dans le cou, la mordilla avec une certaine tendresse, épiant toujours les réactions de Geneio éperdu, qui faisait de son mieux pour ne pas éclater en sanglots.

– Croyez vous qu’elle aime ça ? Elles disent toutes que non, mais au fond, elles ne demandent pas mieux…

– Je n’aime pas ça, le coupa Aldanor d’un ton sec. Et si vous tenez vraiment à me violer, vous le ferez plus tard.

– Vous violer, tout de suite… Ce ne sont que quelques caresses, rien de bien méchant…

– C’est tout de même un viol, Votre Altesse, souffla le vieillard entre ses larmes. Et je n’aurais jamais du vous raconter cette histoire.

Anverion se mit à rire, et relâcha Aldanor qui put achever quelques points, ravalant sa rage contre le divin monarque qui faisait tant souffrir son cher vieil ami. Au fond, elle se moquait bien de quelques attouchements, c’était la réaction terrible de Geneio qui la mettait hors d’elle. Mais elle se réprimanda et décida de se concentrer sur sa tâche. Le sang coulait par petites gouttes des mains du Premier Médecin, et elle devrait encore réunir les deux auriculaires. Le roi commençait à s’ennuyer, et il se leva pour passer dans le cabinet de toilette. En revenant, il constata qu’elle nettoyait son aiguille et ses pinces ; l’horrible besogne était achevée.

– Bien, bien. Vous vous en êtes bien tirée, ma poupée. Sur moi aussi, d’ailleurs, je viens de constater ça.

Il examina les mains assemblées en coupe, crispées, de Geneio, dont les jointures pâlissaient, alors que de petits points réguliers les collaient l’une à l’autre sur le côté extérieur.

– Cela devrait aller. Je suppose que l’un comme l’autre allez perdre l’habitude d’aller contre ma volonté, désormais ?

– Oui, Votre Altesse, murmurèrent-ils à l’unisson, la tête baissée, de leurs deux voix troublées.

Aldanor releva légèrement la tête et regarda le divin monarque d’un air innocent, en enroulant les pans de sa blouse autour d’elle pour retrouver un peu de pudeur.

– Votre Altesse… Vous aviez dit que nous devions demeurer prisonniers ?

– Oui, ma poupée, jusqu’à ce que j’en aie marre, ou jusqu’à ce que les belles sutures que vous venez de faire à votre ami tombent d’elles-même.

Elle eut un très léger sourire, quasiment imperceptible.

– Et vous aviez dit que nous n’irions pas au cachot, n’est-ce pas ? Que nous pourrions rester ici ?

– En effet, oui. Je veux vous garder sous la main, et surtout vérifier que personne ne défasse vos petits nœuds.

– J’apprécie votre mansuétude, Votre Altesse. Que les Dieux vous protègent !

– Que les Dieux vous protègent, reprit Geneio par automatisme.

Lorsqu’on invoquait la bénédiction divine sur quelqu’un, l’usage voulait que l’on écartât les mains vers l’extérieur, paumes vers le ciel, pendant la prière. Aldanor et Geneio avaient donc fait le même geste réflexe, et alors que la peau des mains du vieil homme s’étirait, les nœuds, sciemment formés pour se défaire sous une traction excessive, cédaient et lâchaient dans une petite giclée de sang. Geneio était libéré.

– Les Dieux semblent nous protéger aussi, constata Aldanor avec une pointe de satisfaction. Nous devrions pouvoir sortir, maintenant.

Elle tendit au Premier Médecin un linge immaculé qu’elle avait sorti de sa sacoche en prévision de son petit stratagème, et il l’enroula autour de ses mains.

– Vous l’avez fait exprès, l’accusa Anverion d’une voix froide, mais légèrement amusée.

Elle ne répondit pas et fixa le sol, n’osant pas regarder le roi dont elle redoutait un retour de fureur. Il l’attrapa par le menton et planta son regard vert, étincelant dans ses yeux calmes. Il la dévisagea longuement, avant de murmurer:

– Incorrigible… On dirait que vous aimez souffrir, ma poupée. Est-ce cela, dites moi ?

– Non, Votre Altesse. Je…

Elle s’interrompit, incapable de terminer sa phrase sans lancer une insolence qui lui coûterait sans doute encore cher. S’il ne s’était agi que d’elle… Mais Geneio était toujours là, et elle redoutait que le divin monarque ne leur fasse payer à tous deux une fois de plus son attitude de défi.

– Votre Altesse nous avait donné sa parole…

– Mon Altesse fait bien ce qu’elle veut. Mais vous allez déguerpir sur le champ, tout de même, car j’ai fort à faire aujourd’hui. Simplement, je vous conseille…

Il raffermit sa prise sur le visage d’Aldanor et l’approcha du sien, lui soufflant :

– … de ne pas dormir tranquille. Je n’aime pas que l’on se joue de moi, et puisque la leçon du jour ne vous a pas suffi, je vous en promets une seconde bien plus douloureuse. Allez.

Les deux médecins, à moitié soulagés, saluèrent et sortirent précipitamment.

Anverion retourna s’attabler et grignota une autre dariole d’un air pensif. Qu’allait-il bien pouvoir faire de la jeune femme ? Il réalisait que la brutalité et la cruauté ne lui suffiraient pas ici ; elle faisait preuve d’assez de sang-froid et de ténacité pour résister à ses brimades répétées. Elle s’était néanmoins montrée sensible à la souffrance de Geneio, peut-être que s’en prendre à son entourage… Mais il ne lui connaissait d’amis que l’affreuse muette qui lui tenait lieu d’assistante, et elle ferait une piètre victime. Non, il devait trouver un autre moyen de la briser. Un moyen amusant… Il piocha un biscuit fourré dans le plat devant lui, et sourit. La pâtisserie lui rappelait Aldanor, dure sur le dessus, mais au cœur tendre. C’était ce cœur qu’il devait frapper, et pour la détruire, il devrait la séduire.

ANNONCE !

La suite (extraits)

Les héraults du roi

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