Chapitres 24 – 25 – 26 (extraits)

Chapitre 24 25 26 (extraits)

Chapitre 24

Rudesse et prévenances

Anverion ne faisait que s’ajouter à la liste de ceux qui avaient décidé de conquérir la douce Estivienne, qui mû par un vague ennui comme Hu Micles, qui mû par calcul comme Nevjernil. Mais cette dernière au moins voyait sa résolution s’étioler. Cadettes de nobles origines aux natures loyales et exilées volontaires en quête de leurs devoirs, les caractères et les existences des deux jeunes femmes se reflétaient étrangement. Bien qu’elles l’ignorassent l’une et l’autre, leurs questionnements même se faisaient écho. Elles doutaient, toutes deux, avec les mêmes scrupules, de la valeur du maître qu’elles s’étaient reconnu. L’Idée à qui Nevjernil avait livré son intelligence, son bras et son cœur, lui semblait désormais, à l’heure de son éclosion, torve et sournoise dans ses menées. Tout comme Aldanor, elle restait persuadée de la grandeur de la destinée qu’elle servait, mais ne parvenait plus à lui reconnaître le sens de l’honneur qui l’avait toujours inspirée.

Mais, alors que son amie semblait parvenir à conserver son intégrité morale, elle-même supportait de plus en plus mal le rôle d’agent double auquel on l’avait assignée. Si encore on l’avait placée auprès d’un véritable ennemi…

(…)

L’immuable cycle des saisons donnait aussi fort à penser, bien qu’avec moins de poésie, à l’Intendante Générale Psomià Sra, qui venait de terminer un long et laborieux inventaire des réserves de l’armée guensordaise. Servir sous les ordres d’Anverion était pour tout un chacun une tâche compliquée, mais pour un questeur méthodique et précautionneux, plein d’une ferme logique administrative, son gouvernement imprévisible et tortueux rendait la besogne aussi épineuse qu’un berbéris de mauvaise humeur. Elle avait beau contempler ses colonnes de chiffres, les superposer, les tordre et les retordre, elle n’arrivait pas à savoir si son rapport était excellent ou tragique. Elle connaissait par cœur le compte de bouches à nourrir, hommes ou bêtes, les rations exactes attribuées à chacun selon son rang et ses besoins, le contenu de chaque tonneau et jusqu’au nombre d’heures qu’allait brûler chacun des fagots de bois que l’armée possédait, mais elle était incapable de prévoir si leurs provisions seraient suffisantes.

Elle excellait dans l’art d’aligner les nombres, sa rigueur implacable et sa passion des écritures faisaient d’elle une comptable redoutable, et, jointes à son honnêteté maladive, lui avaient valu ce poste d’Intendante Générale de l’armée de l’Ouest. Pourtant, si au début Dame Sra s’était réjouie de la promotion, elle avait vite déchanté. Car, en plus de ses bilans chéris, on attendait également d’elle qu’elle présente des conclusions formelles en matière de conduite des stocks, de conjectures, de contingences et d’autres mots en con… Parfois il lui semblait que son poste tenait plus de l’oracle que de l’économie, et elle haïssait profondément ce moment des conseils royaux, où après avoir brillamment exposé son algèbre, elle se mettait à bafouiller lamentablement au premier « et si… » renvoyé par le chapitre, généralement par la voix glaciale de Chenas.

(…)

– Comment te sens-tu, mon Seigneur ? demanda Temox au Premier Médecin.

Le vieillard avait regagné l’appartement qui leur avait été assigné sitôt les représailles du roi terminées. Péniblement, il avait raconté à son tendre ami l’affreuse scène qui venait de se jouer, et même le doux et paisible assistant avait cogné la table d’un poing rageur en écoutant le douloureux récit. En public, il s’effaçait avec joie devant son brillant maître, mais le serviteur humble et zélé savait se transformer en paladin farouche sitôt qu’on attaquait ceux qu’il estimait ses protégés, Geneio le premier. Si la vigueur de son bras l’avait peu à peu quitté, sa colère n’avait rien perdu en véhémence. Mais il avait réprimé ses rugissements devant le Seigneur Docteur déjà accablé, et ruminé tout le jour à son chevet pendant que ce dernier somnolait. Son sang-froid peu à peu retrouvé, il s’était éclipsé en fin d’après-midi pour aller quêter de quoi manger, et venait de revenir avec une épaisse soupe de lentilles à laquelle son ami ne résisterait jamais.

– Je vais bien, mon cher, avait répondu l’intéressé. Je soupire après le passé, déplore le présent et tremble devant l’avenir, comme on le doit à mon âge. Ah ! Si la barbe suffisait à la sagesse, un bouc vaudrait Daosha…

– J’aime mieux le bouc que la déesse, répliqua Temox avec un sourire en coin. Surtout à ton âge… A vieux bouc, corne dure.

L’œil bleu du médecin s’égaya. Il s’installa pour savourer son potage, face à son compagnon, qui reprit avec plus d’amertume.

– J’ai croisé le Docteur Markan, au fait. Elle te cherchait, s’inquiète de toi et te présente ses respects.

– Bien, bien… J’imagine que tu as agoni la pauvre enfant au passage ?

– J’aurais pu me montrer… plus aimable. Toi et moi partageons la même tendresse pour elle, mais enfin, sans ses bêtises, tu n’en serais pas là.

– Sais-tu que les nobles boqorades font mettre à mort le médecin qui échoue dans une guérison ?

Chapitre 25

L’occasion était trop belle

On ne pouvait jamais s’estimer tiré d’affaire auprès de l’Obscur. Du larbin le plus insignifiant jusqu’à la reine-mère en personne, nul n’était à l’abri. Même Hu Micles dont rien pourtant n’effaçait complètement le sourire badin pouvait se trouver éreinté par la vie de Cour. En l’occurrence, ce matin, le Caihusien aux cheveux bleus, accablé par ses dettes de jeu auprès d’un Dricaion inflexible, avait dû prendre le quart de son confrère en plus du sien, comme paiement. Ainsi que celui d’une Meli Ha soit disant épuisée, à laquelle il ne savait rien refuser. Il avait donc passé une très longue nuit blanche dans l’alcôve des appartements de son maître, ruminant entre ses rondes son manque de volonté devant les jérémiades de sa sœur et les tentations d’un beau pari. Aux premiers feux paresseux de l’aurore, l’un des argousins placés sous ses ordres avait été expédié aux cuisines avec pour mission de lui ramener un en-cas plantureux en guise de consolation. Hu Micles jouait ainsi à sa place le planton devant la porte d’Anverion, se permettant de maussades allées et venues le long du couloir à peine éclairé.

Malgré la fatigue et le ressentiment, il se sentait le corps et l’esprit bien vifs, excités par le retard de son déjeuner. A croire que l’apathie vient en mangeant, songea-t-il pour lui même en frottant son estomac creux. Entre deux gargouillis, un bruit de pas hâtifs et légers avançant vers lui capta toute son attention. La mangeaille, enfin ! Hu Micles rêvait déjà de beignets de canard croustillants, dégoulinants de confit de framboises, de lait caillé mousseux à la caroube et au piment, de crevettes marinées à l’huile sur une purée de poires caramélisées, et de toutes les spécialités étranges de Caihu Do dont seuls les natifs comprennent la poésie.

(…)

Elle tâcha de reculer encore, mais l’angle du pilier s’enfonça cruellement entre ses omoplates. Elle savait la fuite impossible, la négociation inutile et la riposte stupide. Aucune arme ne lui donnerait l’avantage sur un Garde Royal, aucun tour ne pourrait le duper, et elle redoutait plus encore la perversité d’Anverion que celle de son acolyte. Elle avait beau chercher éperdument une idée salvatrice dans les recoins innombrables de son esprit, l’horreur et la fatalité de son sort l’avaient déjà percutée de plein fouet. Pourtant elle contint le hurlement de détresse qui lui montait à la gorge, résolue à ne sauver que sa dignité, et serra sa sacoche contre sa poitrine comme pitoyable écu. Avec un ricanement méprisant, son agresseur l’arracha à son étreinte et se plaqua contre elle. D’une main, il remontait fiévreusement le long de sa cuisse et s’engouffrait sous les pans de sa blouse pour arracher les cordons de ses braies, pendant que de l’autre il se dégageait de ses propres vêtements.

Aldanor s’était promis de ne pas lui faire l’honneur de se débattre, mais, en sentant céder sous les griffes l’épais cordon de soie enroulé autour de ses hanches, elle ne put réprimer un violent spasme d’épouvante qui déséquilibra sommairement le couple. Rageur, Hu Micles la rabattit brutalement contre la colonne avant de se jeter à nouveau sur elle. La douleur lui vrilla le bras ; sous la poussée foudroyante du garde, son coude avait percuté le panneau de la porte.

Le coup bref mais sonore avait confirmé l’instinct du Dieu Roi. Dès le début de l’empoignade, l’acuité surnaturelle de ses sens s’était éveillée. Sans parvenir à discerner les échos de l’agression, il avait perçu les rumeurs immatérielles de la rage, du désir et de la peur qui palpitaient dans son couloir.

– Et bien, commenta-t-il en écartant le vantail, on batifole ?

(…)

Si Hu Micles, pourtant ulcéré par le revers infligé par son maître, n’avait pas la détermination haineuse si nécessaire à l’esprit de vengeance, Meli Ha en possédait des réserves intarissables, et elle méditait en le regardant. Étalé sur un superbe divan incliné, son petit frère avait quitté le ton incisif et hargneux avec lequel il lui avait raconté le fiasco, et retrouvé sa frivolité naturelle. Elle méprisait cet esprit léger, parfois avec une pointe d’envie pour l’insouciance chronique assortie.

– Je suis bien aise de te voir si peu chagriné, mon frère, fit-elle d’un ton cinglant. Qu’on doit être confortable à ta place !

– Dis-le, si tu veux que je te laisse le flémard.

– Sans façons. Ce genre de posture te sied mieux. Tu me désespères, Hu Micles. Dire que j’avais rêvé de t’apprendre à te tenir en vrai seigneur caihusien, digne, fier et droit dans ses bottes.

– Alors que là, je suis dans mes petits souliers.

– Tu m’agaces.

– Je te pompe l’air ou je te casse les pieds ? Ou les deux vont… « de paire »?

Fidèle à ses habitudes, la belle lui catapulta un coussin au visage.

– Femelle armée d’un oreiller, à ses vœux peut tout plier, déclara le farceur.

La main délicate saisit l’idole d’ivoire représentant Has Wai, la déité équine que révérait Meli Ha comme tous les Caihusiens.

– À moi ! On m’assassine, on m’iconoclaste, on me fratricide ! glapit Hu Micles en agitant les bras. Grâce, sœurette, grâce !

– Alors, silence. Cette affaire ne laisse pas de m’inquiéter.

(…)

Chapitre 26

L’heure des réjouissances

Le royaume de Guensorde, terre d’élection des Hauts Dieux, était aussi cosmopolite qu’immense, et embrassait dans ses frontières imprécises – infinies, préféraient ses maîtres – de nombreux peuples aux valeurs et aux traditions bigarrées. Les premiers Divins régnants, encore forts du passage des Dieux célestes au sol et des effroyables souvenirs de l’Ultime Guerre, n’avaient pas eu à écraser les caractères et les coutumes particuliers pour unifier leur peuple. Celui-ci s’était spontanément soudé derrière le formidable Ithaquion, premier Dieu Roi terrestre. Au jour de la Trêve, les divinités, revenues de leurs combats sans vainqueur, et à la prière des Humains mortifiés par les ravages provoqués sur leurs rives, s’étaient tour à tour dépouillées d’une fraction de leurs essences particulières pour créer un Dieu nouveau à qui confier unanimement la Terre. Puis ils lui avaient constitué une milice, élisant chacun seize de leurs farouches serviteurs incorporels, et autant de leurs partisans humains les plus fervents. Ces derniers avaient abandonné leurs corps avec extase aux esclaves des Dieux, qui eux-même fondaient leurs chaînes dans l’alliage ainsi formé, donnant naissance à la seconde race terrestre des Incarnés.

(…)

À l’inverse, le divin monarque songeait à la relâche. Il aurait pourtant bien voulu continuer à courir à la bataille, écraser l’insurrection sans rémission, et achever sa conquête sans avoir laissé de répit à ses ennemis. Mais il était trop fin stratège pour ignorer que la précipitation serait plus néfaste à sa gloire qu’une lenteur prosaïque. Face aux rapports de ses érudits, il avait abandonné ses rêves de victoire fulgurante. L’armée devrait hiverner, et Esc’Tag faisait une halte idéale. Depuis la forteresse, il pouvait garder un œil sur la partie méridionale de la région, déjà soumise, tout en surveillant les contrées du noroît. La trouée de Tos’Wax, désormais sous sa domination, établissait une liaison solide, quasi directe, avec le reste du royaume. Aux abords immédiats de la ville, la plaine nord qui la séparait des forêts permettrait facilement l’établissement d’un camp fortifié, jamais dépourvu de l’indispensable bois de construction et de chauffage, qui serait pour ses chers soldats un asile confortable et sûr. La cité elle-même, en cas d’attaque, formerait un refuge imprenable, et le palais de Ruz’Gar offrait pratiquement tout le luxe et les agréments nécessaires au prestige de sa Cour.

Bien sûr, les torpeurs de l’hiver étaient encore loin ; ici l’automne était une saison clémente, leurs réserves matérielles encore abondantes, et la bravoure farouche de ses guerriers toujours ardente. Anverion aurait pu, sans mal, poursuivre encore un peu son incursion, mais il y avait trop d’avantages à séjourner ici.

Le seul fléau qu’il craignait vraiment pour son armée était l’ennui. Les combattants désœuvrés se mettraient peu à peu à rêver de retour. Les charmes du foyer viendraient éclipser les séductions du combat, et rien n’empêcherait la désertion des cœurs. Quand sonnerait l’heure de reprendre les armes, elles seraient relevées par des mains molles, et le Dieu Roi ne commanderait plus qu’une troupe languide au lieu des escadrons féroces qui l’avaient suivis. A tout prix, il devrait assurer des distractions à ses hommes.

(…)

Le compliment fit mouche. Ses ambitieuses illusions bercées par la main experte du Divin, la brillante Dame eut le plus grand mal à contenir son enthousiasme. Bien sûr, elle ne se contenterait pas, quand elle serait reine, d’un prestigieux rôle domestique. Mais ce n’est qu’au fil du temps que le raisin devient sucré. De plus, elle pourrait profiter de ce rôle nouveau pour exécuter ses propres projets. Elle s’inclina gracieusement devant Anverion qui attendait sa réponse.

– Il en sera fait selon tes désirs, Ton Altesse.

Elle hésita un instant, avant de risquer une interrogation. Elle avait décidé sur-le-champ de faire de sa mission une réussite personnelle, parfaite, exemplaire, aussi la débuter par des questions lui semblait de mauvais augure. Il valait mieux toutefois mettre en doute sa propre infaillibilité que de risquer de déplaire au divin monarque.

– As-tu d’autres attentes particulières ?

– Mis à part ce que je t’ai exposé, non. Fais à ton idée, je n’ai nulle inquiétude. Après, n’oublions tout de même pas qu’il s’agit aussi de faire plaisir à Hu Micles.

– Tu peux te reposer sur moi, Ton Altesse, pour cela comme pour le reste. Je sais malheureusement fort bien à quoi tend mon petit frère.

– Parfait. C’est entendu, alors. Tu verras Dame Sra pour les finances, je l’ai prévenue de te donner un crédit illimité. Je te livre la place, Meli Ha. Je n’attends que de la magnificence et du ravissement dans les yeux de mon joli.

Alors qu’elle allait se retirer sur une révérence réjouie, il la rappela soudainement.

– Ah ! Si, maintenant, pendant que j’y pense… Un détail.

– Ton Altesse ?

– J’ai toute confiance en ton goût, Meli Ha, mais en ce qui concerne la table, j’exige un repas… point trop… étonnant.

Elle saisit la petite pique de suite, mais répondit avec son éternelle et gracieuse inclinaison du cou.

– N’aimes-tu pas la cuisine de Caihu Do, Ton Altesse ?

– Personne n’aime la cuisine de Caihu Do, ma chère. Même pas les caihusiens. Vous ne mangez que par patriotisme, c’est bien connu.

(…)

La suite (extraits)

Les héraults du roi

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