Chapitres 27 – 28 – 29 (extraits)

Chapitre 27

Affaires de femmes

Aldanor, captivée par la vision de Geneio, campait quasiment dans l’étroite bibliothèque de la forteresse d’où elle extirpait manuels, traités et recueils, et dont elle revenait les bras surchargés vers le Seigneur Docteur ravi. Surprise par Oulichnitza alors qu’elle allait pénétrer dans son sanctuaire livresque, elle réprima un soupir et se retourna vers l’Érévite enjouée.

– Dame Oulichnitza.

– Toujours vouée aux plaisirs les plus échevelés, la poupée, à ce que je vois, commenta la belle Incarnée en identifiant les lieux. Mais bon, pour une fois, cela va nous servir.

– Avant de demander en quoi je peux vous aider, ma Dame, je vous prierais de bien vouloir laisser là les surnoms désobligeants.

– Désobligeant ? Mais au contraire, c’est affectueux. Et puis, cela ne semble pas vous contrarier outre mesure dans la bouche de Son Altesse, non ?

Aldanor lui jeta un regard acrimonieux, auquel elle répondit par une grimace bonhomme avant de reprendre.

– Bon, bon, si vous tenez à votre « Docteur », après tout. Je suppose qu’une estivienne comme vous doit savoir danser, n’est-ce pas ? Il paraît que vous autres faites les plus gracieuses baladines du royaume.

– Ce n’est pas tout à fait le terme que j’aurais choisi, répliqua-t-elle. Mais il est vrai que les arts de la danse nous sont à tous inculqués dès le plus jeune âge.

Le souvenir nostalgique, presque attendri, des leçons de ballet sévères de leur mère, sa sœur Ancianor valsant avec élégance entre les bras de leur père, alors que le petit Cham lui écrasait frénétiquement les orteils, lui fit monter un sourire aux lèvres.

– Fort bien. J’imagine que l’altitude ne vous effraie pas non plus, et j’ai constaté de mes propres yeux que vous pouviez à peu près tenir à cheval. Comme j’ai besoin d’une cérébrale pour compléter mon quadrille, je vous engage.

– Votre … ?

– Mon quadrille, Docteur. Ne me dites pas que vous savez si peu vous amuser que vous ignorez les règles du Concours Universel, quand même ?

– Bien sûr que non. Mais je ne comprends pas vraiment pourquoi vous me voulez dans votre équipe, Dame Oulichnitza.

– Il me faut un quatrième, notamment pour les épreuves intellectuelles. Puisque la danse, l’escalade et la course à cheval sont également dans vos cordes, vous ferez une bonne recrue.

– Je suis très honorée, fit Aldanor d’un ton hurlant le contraire. Mais je pense que vos acolytes habituels seront bien meilleurs que moi.

(…)

Parmi les huit Hauts Dieux et Déesses du panthéon guensordais et les huit divinités secondaires, c’est des secours de Sanket, l’idole cygne réchauffant sous ses plumes immaculées les ardeurs les plus sensuelles, symbole équivoque des grâces et des séductions, qu’elle aurait eu le plus besoin. Mais Aldanor, élevée dans la prude Estivie, dans la tiédeur mystique des Markan qui ne dédiaient de foi vraiment sincère qu’aux Dieux Rois terrestres, ne connaissait de la déité mineure que la théologie rudimentaire, inévitable dans l’éducation d’une noble. Wareegga, le Haut Dieu de la vie et de la mort, ses paires Daosha et Iwa, respectivement maîtresses de la lumière et des ombres pour la première, de la roche et des sables pour la seconde, suffisaient amplement à la piété tranquille de la jeune femme.

Mais Morgiane, beaucoup plus exaltée, révérait Sanket avec passion, ne cessant de la remercier du jour où Malleor lui avait tendrement pris la main. Alors que son amie avait décidé d’ajourner le miracle, et avait trouvé refuge dans la bibliothèque, elle dirigea ses pas vers les vastes jardins de la cité. À l’ombre des charmilles, les dieux de Guensorde avaient pu trouver des sanctuaires discrets pour leurs dévots les moins enragés du culte de Nephes, à qui Ruz’Gar avait fait consacrer tous les temples et autels de la ville. Elle s’y promena quelques temps, puis, arrivée devant une modeste pièce d’eau où chatoyaient follement les rayons du soleil, elle s’assit et s’abîma en prière.

(…)

Dame Zauriel résistait depuis plus de trente ans à la tentation du précipice. Elle portait son désir de mort chevillé au corps depuis qu’elle avait succédé à la première épouse de Ruz’Gar, quand elle n’était encore qu’une toute jeune Incarnée ravissante, une petite fleur luxuriante épanouie dans les douces plaines de Ci’Max. Enfant unique d’un couple de hobereaux désargentés, désireux de plaire aux maîtres d’Esc’Tag, on l’avait offerte à Ruz’Gar alors que les braises du bûcher de sa devancière fumaient encore.

Cette dernière s’était éteinte en donnant naissance à son premier enfant, entraînant le bébé dans le trépas. On s’était lamenté haut et fort sur le destin tragique de la parturiente et du nourrisson, déplorant l’iniquité du sort. Mais la rumeur, plus clairvoyante, imputait le drame au jeune père en personne. Il avait accueilli d’une convulsion rageuse l’annonce de la venue au monde d’une petite femelle potelée. On murmurait que pour contourner la méchante loi de Guensorde qui instituait l’aîné, quel que soit son sexe, comme héritier prédominant des biens et titres de ses parents, Ruz’Gar avait lui-même supprimé la fille, et s’était vengé sur la mère du mauvais tour qu’elle lui avait joué.

Zauriel avait eu plus de chance. Son premier-né Shar’Kur, un mâle braillard et ruant, avait garanti ses jours. Les deux autres fils qui avaient suivi avaient même servi de caution à l’existence de leur puînée Taa’lag.

(…)

Chapitre 28

Le sens du devoir

(…)

La colère d’Aldanor n’était pas uniquement tournée vers la pauvre muette. Elle maudissait surtout la condition fâcheuse à laquelle elle se trouvait réduite, sa dignité bafouée, ses valeurs perverties, son impuissance totale et sa résistance de plus en plus vacillante. Avoir cédé aux insistances d’Oulichnitza l’avait plongée dans un état de rage larvée, nauséeuse, qui avait débordé contre sa jeune amie. Morgiane, avec la solution pratique qu’elle lui proposait, lui apparaissait à ce moment comme une sordide entraîneuse sur la pente fangeuse de la déchéance.

Une fois le silence revenu, cette dernière n’avait pas fait un geste vers sa chère Dame qui lui tournait le dos, plantée devant la petite fenêtre à croisées. Le blâme l’avait cruellement touchée. Ses prévenances amicales avaient été injustement réprouvées, et son astuce vilipendée. Et bien, elle n’aurait qu’à demander les bons conseils de Geneio ou de Nevjernil, puisqu’elle ne voulait pas de son aide. Ne valaient-ils pas mieux qu’elle, ces aristocrates distingués qu’elle croyait la remplacer dans le cœur de son amie ?

Quand Aldanor se retourna, revenue de son emportement déjà regretté, la chambre était déserte.

(…)

C’est la petite Sa Hambo qui écopa de la tâche ingrate d’aller débusquer son ancien amant dans les quartiers de Dastine où sa sœur lui avait indiqué qu’il avait trouvé refuge. Ce n’étaient pas vraiment des élans spirituels qui poussaient Hu Micles à rechercher la compagnie de la prêtresse de Nephes. Encore accorte à soixante et un ans, la douairière entretenait depuis longtemps avec le séduisant Garde une liaison charnelle épisodique et décomplexée.

L’adolescente aux cheveux mauves s’arrêta devant la porte, les larmes aux yeux. Le tumulte qui traversait le bois des panneaux ne prêtait pas à confusion.

Hu Micles mordilla, gourmand, le mollet de la religieuse, posé délicatement sur son épaule pendant qu’il la pénétrait. Elle éleva l’une de ses mains fines, abandonnées sous sa tête, pour tirer malicieusement sur les longues mèches bleues de son partenaire.

– Doucement… le gonda-t-elle, en réclamant le contraire d’une ondulation de hanches.

Le coup de rein puissant du guerrier arracha un gémissement au sommier et à la femme. Il la considéra un instant avec un petit sourire satisfait, et se préparait à recommencer quand la jambe libre de Dastine vint s’enrouler autour de son bassin et le plaqua contre elle. Pris au piège, il essayait avec délices de se libérer de l’étreinte de la cuisse encore ferme de la prêtresse.

-Oh ! Vilain! souffla-t-elle, sans relâcher la pression.

Ils luttèrent quelques temps, au bord de l’extase. Quand il sentit les muscles de sa maîtresse se crisper, touchant à la volupté, il se dégagea vigoureusement, retourna son corps alangui sur le ventre et repartit à l’assaut, frénétique. Les feulements de sa compagne, la tête renversée, appuyée sur les coudes, généreusement cambrée pour lui offrir toutes ses profondeurs, l’assurèrent de sa victoire, et il se déchargea en elle de toutes ses amertumes.

(…)

Il le trouva en compagnie d’Oulichnitza. La guerrière impétueuse avait elle aussi résolu d’arracher le divin monarque à ses obligations et à ses parchemins. Lassée d’attendre après son second, elle avait déboulé chez Anverion pour l’entraîner dans la lice, où à la chasse, ou après la sioule, n’importe quoi d’un peu physique qui le dérouillerait un peu.

– Ce n’est pas le moment, Nitza, soupira-t-il toujours rivé à sa table de travail, sans lâcher sa plume. Je n’ai pas le temps de venir m’amuser.

Alors qu’il se remettait à annoter scrupuleusement la dernière missive de sa mère, froidement politique, elle vint se planter devant le bureau, les mains sur les hanches, et lui énonça sa profession de foi.

– C’est important de savoir se détendre, Ton Altesse.

– Tant mieux pour toi si tu as le loisir de te détendre, ma douce, répliqua-t-il en continuant ses écritures.

L’Incarnée ne s’avoua pas vaincue. Le plus souvent, quand elle voulait attirer le Dieu sur le terrain de jeu, elle disposait d’un atout irrésistible, enthousiaste et espiègle. Si le concours du prince Mektaion lui faisait cette fois défaut, elle avait d’autres arguments.

– Si tu restes vissé sur ta chaise, tu finiras tout flasque et ratatiné.

Le roi eut un sourire amusé, le trait avait porté, mais ne suffirait pas à le convaincre.

– Le biceps mou, le pectoral pendouillant, et la cuisse flaccide, menaça-t-elle. Les épaules voûtées et les jambes tordues…

– Tout de traviole, sens dessus dessous, ajouta Hu Micles qui avait assisté au débat depuis l’entrée. L’écroulement, le chaos, l’anarchie, le vide débordant sur la berge !

(…)

Chapitre 29

Savants et prédateurs

Dricaion ouvrit les yeux bien avant le lever du soleil, réveillé par une vieille compagne toujours ardente. La douleur cuisante de son épigastre était revenue, sans surprise pour le Garde, toujours au meilleur moment pour lui dévorer les entrailles. Il l’avait longuement attendue, certain de son irruption après la fin de cette soirée. Oulichnitza l’avait exhorté à se coucher tôt, mais dans le même temps longuement retenu pour le bombarder d’instructions inutiles quant au Concours Universel du lendemain. La harangue de la Capitaine avait surtout découvert sa tension face à la compétition, qu’elle exigeait de remporter malgré les deux tendrons qui complétaient mesquinement leur quadrille, et sa nervosité était contagieuse.

Une fois relâché, alors qu’il coupait par le chemin de ronde pour rejoindre son lit, il avait été surpris par Chenas, dissimulé dans une archère d’où il contemplait, par l’étroite meurtrière, les ultimes flambées du soleil. En voyant passer le taciturne Garde, il l’avait apostrophé, de son ton sec et impérieux qu’il ne quittait à grand-peine que pour son royal neveu.

– Dricaion !

S’il avait eu le choix, ce dernier aurait largement préféré enjamber le parapet et plonger dans l’abysse béant qui séparait la forteresse de la cité, plutôt que de répondre à son tuteur.

– Mon Seigneur ?

– Voilà longtemps que nous n’avons pas parlé, Dricaion. N’as-tu rien à me dire ?

– Hmpf…

– Étonnant. Et bien, puisque tu ne peux rien m’apprendre, en revanche, moi j’ai des nouvelles.

Dricaion avait senti un picotement malsain entre ses omoplates. Mais le Conseiller Suprême ne le laisserait pas s’échapper, aussi avait-il dû se fendre de son éternelle réponse.

– Hmpf ?

– Pas ici. Suis moi.

(…)

– Jurez-vous de vous présenter au Concours en candidats loyaux, respectueux des lois qui le commandent et ardents d’y participer avec noblesse, pour l’honneur de vos équipes et la gloire de vos couleurs ?

La voix suave et maîtrisée de Meli Ha apostropha solennellement les vingt-quatre braves engagés dans la compétition. Un plus grand nombre de partants aurait été flatteur, mais l’enchaînement des rencontres serait ainsi bien plus fluide.

L’assemblée acquiesça d’une seule voix, chaque équipe rassemblée derrière son chef, le bandeau coloré qui les distinguait fermement noué autour du poignet. Nevjernil coula un regard vers son amie à la suite d’Oulichnitza, ravie du large ruban rouge que le hasard avait attribué à son groupe. Aldanor avait prêté serment comme les autres, la tête droite mais le regard absent.

Meli Ha laissa passer un instant, puis se tourna gracieusement vers le jury. Anverion était resplendissant dans son manteau de damas vert, tombant jusqu’aux genoux, fermé sur la hanche par une broche en forme de poignard. Le vêtement était habituellement jeté par dessus une tunique ou une chemise qui recouvrait les bras et la poitrine, mais le divin monarque toujours soucieux du bonheur de son peuple, avait banni les tissus inutiles et offrait à la vue de tous ses épaules et une large partie de son torse. Il se leva, promena sur les concurrents et les spectateurs réunis sur l’immense place au pied de la forteresse un regard enjoué, et d’un geste étudié du bras qui fit miroiter son large bracelet d’or, donna l’ordre de départ.

– Je vous souhaite à tous la victoire, mais que les meilleurs l’emportent.

(…)

Au premier rang du public, Geneio et Temox se joignirent vigoureusement aux applaudissements qui saluaient à la fois les résultats et les interventions du Dieu Roi. Meli Ha reprit la parole et formula onctueusement l’obscur problème de logique qui fit pâlir l’assemblée toute entière. Alors que Gayos et Aldanor démêlaient soigneusement les possibilités dont disposait un tavernier devant servir un setier de vin à son client, sachant qu’il disposait d’une amphore pleine de huit setiers et de deux amphores vides de cinq et trois setiers, la clochette jaune résonna, l’un des sergents de l’équipe proposant à l’hilarité générale que le tavernier paie sa tournée. Les Juges lui attribuèrent d’emblée le jeton, malgré le léger froncement du joli nez de l’organisatrice. Elle exigea alors des candidats qu’ils citent la dernière strophe de l’œuvre la plus célèbre des poètes testiques.

Un long silence s’instaura alors qu’Anverion féru de poésie récitait en son for intérieur. En voyant rêvasser son maître, Gayos sonna et commença, bredouillant :

– De l’Octakis puisse revenir le temps. C’est qu’on l’étouffe des cendres de ses frères… Ou qu’il soit mis ; crâne de miel gouttant, en une…

– Ruche ! lui souffla Aldanor dont les souvenirs revenaient peu à peu.

– En une ruche, le corps dedans la terre. Ou avalé dans le flou Aibhne, Et de la pieuvre…

– Qu’il fasse…

– Qu’il fasse le dîner.

Prenant de plus en plus d’assurance, le valet continua sa déclamation avec emphase.

– Ou soit banni des temples de la vigne, des ors d’Iwa et des faveurs du cygne. Et que ses jours, sans fin rendus odieux…

– Ainsi que furent… les ombres, le poussa sa coéquipière ne voulant pas l’interrompre.

– Ainsi que furent les ombres sans insigne. Qui mal voudroit au royaume des Dieux !

(…)

La suite (extraits)

Les héraults du roi

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