Chapitres 30 – 31 – 32 (extraits)

Chapitres 31 -32 -33 (extraits)

Chapitre 30

Le grès, les planches et les sables

Le cortège s’arrêta au pied d’un promontoire qui surplombait la plaine. Keviskat secoua rageusement la tête.

– Certainement pas ! La ville est bâtie sur un causse karstique, la roche est calcaire, ces stries blanchâtres annoncent une présence de craie même ! Et ces méchantes diaclases ! D’un point de vue stratégique, c’était évident d’installer une forteresse ici… puisque ces falaises sont impraticables ! Encore, avec des cordes… et des pitons… et peu d’envie de vivre, peut-être… mais la compétition doit se dérouler à mains nues ! C’est impossible !

– Voilà un mot qui m’étonne dans votre bouche, Damoiselle Keviskat, fit le roi, perplexe.

– Disons que tout dépend des fins et des moyens. S’il s’agissait d’une manœuvre militaire indispensable, bien étudiée, correctement préparée… ça pourrait se faire. Non sans risques, mais ça se pourrait. Mais là, au vu des circonstances, il y aura des morts. Pour des jetons !

Hu Micles commençait à s’inquiéter sérieusement. Si le petit discours de Keviskat s’avérait exact… Des morts pourraient gâcher la fête, sa fête ! Enfin, la fête de Meli Ha, surtout. Mais si l’un des juges estimait que le déroulement de l’une des épreuves entrait en contradiction avec l’esprit du Concours Universel, il pouvait la faire annuler d’une simple déclaration, à la grande humiliation de l’architecte. La donzelle oserait-elle ? Il examina soigneusement la puissante femme, bâtie comme son père, qui agitait toujours la tête, et comprit qu’elle oserait, sans problème. Pauvre Keviskat. Si Meli Ha, sur une suspicion sans fondement ni conséquence, avait décider d’assassiner à petit feu la douce Markan, que réserverait-elle à celle qui lui infligerait un camouflet aussi spectaculaire ?

– Ton Altesse ? hasarda-t-il vers ce dernier qui s’était enfoncé dans le dossier de la voiture, les yeux clos.

– Je réfléchis, Hu Micles.

Tous les concurrents étaient désormais arrivés, le public s’amassait autour d’eux, et Meli Ha, descendue de sa litière, n’attendait plus que les juges pour annoncer le départ de l’épreuve. Elle s’approcha de leur attelage avec sa grâce coutumière, mais s’arrêta brusquement en entendant piailler son insupportable cadet.

– Moi, je préfère rentrer à la ville. Il fait froid ici, et la vue est vilaine.

– Seigneur Hu Micles… intervint Dame Sharulís. Son Altesse réfléchit !

– Oui, mais quand même. Je m’ennuie. Et j’ai froid.

Anverion entrouvrit un œil réséda, impénétrable. En ce milieu de matinée, un soleil radieux illuminait le plateau et la vallée, et les rares nuées qui striaient les cieux azuréens durant la chasse avaient été chassées par une brise douce, qui agitait à peine les cardabelles épanouies au flanc de la côte.

– Votre Altesse, mes Dames… Si vous êtes prêts, nous pouvons commencer, annonça l’architecte qui s’efforçait de conserver son onctuosité proverbiale.

– J’ai pas très envie, insista Hu Micles. Regarder ramoner les autres pendant qu’on grelotte en bas, c’est un coup à finir tout enchifrené et la nuque tordue. Beuh…

Il laissa pendre sa lèvre inférieure, fronçant les sourcils, enfonçant le menton sur sur la poitrine et croisant les bras. L’attitude était ridicule, et Dame Sharulís songea que si le Seigneur Hu Micles avait été éduqué comme elle l’avait été et comme elle avait éduqué ses propres enfants, il aurait reçu pour récompense une mornifle d’anthologie. Meli Ha rêvait également de lui dévisser la tête et de piétiner son beau visage boudeur, mais elle dut se contenter de le pulvériser du regard. Il lui tira un bout de langue et reporta son attention sur le divin monarque, toujours immobile.

– J’ai pas envie ! Je veux pas passer la soirée les pieds dans l’eau chaude et la tête entortillée dans un cataplasme !

– Ma foi… C’est ton anniversaire, mon joli. Puisque tu aimes mieux repartir, partons.

– Ton Altesse…

– Allez, très chère, ça n’est pas grave. Passons directement à l’épreuve d’harmonie. Nous sommes là pour nous amuser, après tout. Partons.

(…)

En soupirant, Anverion se leva, attendit un bref instant qu’un silence respectueux s’installe, et donna le départ.

Oulichnitza allait se lancer sur l’adversaire qu’elle s’était réservé, quand l’équipe orange au grand complet et la sergente vicieuse des jaunes lui tomba dessus. Dricaion subit le même sort de la part des deux autres concurrents au brassard citron et des gris, excepté le colosse qui avait attrapé Gayos par les bras, et, indifférent aux coups de pieds et aux soubresauts de l’adolescent, prenait son élan pour le propulser sur le sable. Le jeune Incarné eut la vivacité de s’agripper au poignet de l’homme, et, lorsque l’impulsion vigoureuse donnée par le géant le projeta hors de l’estrade, il entraîna le gris avec lui par dessus la troisième corde. Leur chute fut saluée par un tumulte assourdissant, ravi et surpris. Les dangereux rouges avaient fait l’objet d’une alliance temporaire entre les trois équipes, décidée pendant la pause, parfaitement réglementaire. Trop puissante, avec une inquiétante avance, l’équipe d’Oulichnitza devait être éliminée de la mêlée le plus rapidement possible. Une bourrade du coude de Dricaion avait sorti l’un des jaunes. Le visage ensanglanté, les yeux bigleux et titubant, il s’était lui même traîné sous la première corde avant de s’étaler lourdement à genoux dans l’arène sous les huées impitoyables.

Meli Ha avait réquisitionné une partie des guérisseurs de l’armée, qui se précipitaient sur les vaincus, un seau d’eau glacée à la main, une éponge dans l’autre, et ramenaient sur la touche les concurrents exclus. Gayos, sonné, avait réussi à se soutenir seul jusqu’au banc, et échangea avec Aldanor un regard contrit.

– Est-ce que vous vous sentez bien, Gayos ? Ou êtes-vous tombé ?

– Sur le gris, Docteur. Je ne pense pas m’être fait mal. Pour le moment, ça va. Je ne suis pas sûr que ça continue une fois en face de la Capitaine, par contre. J’ai été éliminé le premier !

– Vous avez éliminé l’adversaire le plus redoutable, en même temps.

– Que Dame Nitza se gardait pour la bonne bouche.

– Nous sommes une équipe, Gayos. Les gloires et plaisirs personnels ne devrait pas interférer.

– J’aurais soin de le rappeler à notre chère dirigeante si nécessaire, ne vous en faites pas.

– Si j’étais vous, j’éviterais. Elle… Aouch !

Toute l’assemblée avait sursauté en même temps. Dricaion, plaqué contre un pilier d’angle et maintenu par les gris, pendant que leur allié jaune lui enchaînait crochets du droit et revers du gauche, avait profité de son appui pour envoyer ses pieds joints dans la poitrine de son agresseur. Alors que ce dernier traversait la moitié du terrain pour s’étaler lamentablement sur le dos, les deux gris saisirent le garde par ses jambes levées et le firent basculer hors de l’estrade.

– Elle va être vraiment furieuse, reprit Gayos alors que leur partenaire les rejoignait d’un pas lourd.

– Si Dame Oulichnitza passe ses fureurs sur l’un d’entre nous, vous, moi, ou même le seigneur Dricaion, elle se retrouvera bien gênée pour les autres épreuves, et elle ne l’ignore pas. Soyez tranquille, Gayos. Mon seigneur ? Ça va ?

– Hmpf…

Le carré se vidait rapidement, les alliances s’étaient à présent déliées, et seule une moitié des lutteurs demeuraient encore en place. L’Érévite avait réussi à se dégager de la prise orange, brisant le nez de la brave combattante qui se tenait à sa portée d’un coup de tête rageur. Elle reprenait peu à peu ses esprits, évitait les coups tout en cherchant Gayos et Dricaion du regard. La sergente jaune profita de son désarroi. Elle se jeta à terre aux pieds de la rouge instable, la fit trébucher et basculer sur le sol, puis saisit la jambe gauche d’Oulichnitza entre ses cuisses en roulant sur le flanc, et lui tordit la cheville de toutes ses forces.

– Elle ne peut pas faire ça ! s’exclama Aldanor. Elle risque de lui déchirer les ligaments !

– Tout est permis, Doc, commenta Dricaion.

– Si Dame Nitza se rend rapidement, elle ne risque pas grand-chose, ajouta le plus jeune rouge.

– Hmpf.

– Oui, autant dire qu’elle va boiter un long moment, fit la doctoresse d’un ton las.

La prise était quasiment irrésistible. Les deux femmes aux jambes entrelacées, grognant et gémissant sous l’effort et la douleur, restèrent tordues au sol pendant près d’une minute. Appuyée sur un bras, dans une vigoureuse poussée de la hanche, et sans considération pour son genou gauche qui vint se fracasser sur le bois, Oulichnitza réussit à faire rouler leurs deux corps verrouillés face au sol, et à échapper à la torsion atroce. Elle se remit péniblement debout, obligée de se rattraper aux cordages, mais réussit à éviter la charge d’un orange et à lui asséner une manchette spectaculaire sur la mâchoire. Elle jeta un regard mauvais à la sergente, résolue à la vengeance, enragée par l’élimination de ses coéquipiers, et allait marcher sur elle quand retentit la cloche impérieuse de l’architecte. Ils n’étaient plus que huit sur le terrain.

Chapitre 31

Groupons-nous et demain…

(…)

Au pied de la forteresse, sur une pente douce et onduleuse, les pavés et les murs de la ville s’interrompaient soudain, contournant prudemment les immenses grilles du parc que même Ruz’Gar n’avait pu se résoudre à raser. Un second rempart de houx, de rosiers et d’aubépines, aussi magnifique que menaçant, séparait encore les jardins du reste de la cité. Devant l’unique porte qui en permettait l’accès, bientôt refermée sur les concurrents en lice, Meli Ha ordonna aux tambours et aux clairons d’imposer également un silence général.

– L’énigme ne sera énoncée qu’une seule fois. Je recommande donc une grande attention, commença-t-elle toujours mielleuse. Si les juges sont disposés ?

– Impatients, même, très chère, répondit Anverion qui n’avait pas lâché sa coupe. Nous t’écoutons.

– Au centre des rivières, des lacs et des mers, qui lie la terre au ciel, vu et entendu sans pouvoir être touché ?

Elle laissa passer une rumeur admirative dans le public, et reprit, tout en ôtant le bouchon du premier réservoir de l’horloge à eau placée près des grilles.

– Veuillez entrer, mes Dames et mes Sires.

Et les dix-huit partants disparurent derrière les branchages.

– Ces jardins sont exquis, n’est-ce pas ? Voilà qui est bien surprenant à Esc’Tag, fit Aldanor en admirant les allées tortueuses et ombragées. Je me demande si nous aurons assez de temps pour en faire le tour.

– Hmpf… Le Mystère, Doc.

– Certes, mais rien n’empêche de se promener en réfléchissant, non ?

Elle s’éloigna d’un pas rêveur, alors que Dricaion et Gayos se regardaient, confus, avant de la suivre entre les cytises. Le valet la rattrapa vivement, alors que le Garde suivait en boitillant toujours.

– Je devrais regarder votre cheville, Seigneur Dricaion, reprit-elle. Asseyez-vous donc sur cette pierre, et retirez vos bottes.

– Peux pas. C’est tricher.

– Tricher ?

– Les concurrents ne peuvent se faire aider durant le Concours, expliqua Gayos, mieux renseigné. Si quelqu’un estime qu’il doit être soigné, il doit déclarer forfait, avant.

– Les guérisseurs étaient là pendant la lutte, pourtant.

– Ils n’étaient là que pour… vérifier. Mais la présence des médecins est interdite.

– Tiens donc ? Vous me comblez, Gayos, moi qui n’avait pas très envie de rester, puisque je ne suis pas censée être là…

L’adolescent s’empourpra. Aldanor le regardait, les yeux pétillants de malice.

– C’est que… Vous n’êtes pas censée… euh… travailler. Pas en tant que docteur, quoi.

– Oh ! Je devrais donc agir comme si je n’avais pas voué ma main et mon esprit au service de Wareegga, c’est cela ?

– En gros… Oui, je pense, balbutia Gayos.

– Voilà qui va être rafraîchissant, sourit la jeune femme. Seigneur Dricaion ? Vos bottes.

(…)

Anverion contempla le joyeux désordre et sourit à ses sujets euphoriques du haut de sa carriole. C’était exactement ce qu’il voulait pour ses troupes. Meli Ha s’en tirait bien, jusqu’ici. Une fois parvenu au départ, où les monture déjà harnachées piaffaient en attendant leurs bipèdes respectifs, il demanda à l’expert.

– Dis moi, mon joli, puisque tous les Caihusiens se prétendent connaisseur, lequel va gagner ?

– Parmi les chevaux ? Aucun, Ton Altesse. Ils finiront tous tout aussi fourbus, ruisselants et hagards les uns que les autres. À moins que Meli Ha ne connaisse les rêves d’un cheval, qu’elle puisse les réaliser, et qu’elle le veuille bien, ils n’ont rien à gagner.

– La course est un sport cruel, approuva Keviskat.

– Es-tu malade, finalement, Hu Micles ? s’étonna le divin monarque.

– Je suis Caihusien, mon roi…

– C’est un peu pareil.

– La plupart d’entre nous respectons nos chevaux comme nos alliés et compagnons. Ferais-tu courir sous le fouet l’un de tes alliés et compagnons jusqu’à l’épuisement, au risque de lui briser les membres ou le cou, sans aucun autre intérêt que ton plaisir personnel ?

– Et bien, mes alliés et compagnons, c’est d’abord la Garde, mon joli. Nitza, Dricaion, ta sœur et toi. Je ne pense pas faire ça à l’un d’entre vous, non. Encore que toi, des fois, tu le cherche.

Ils se sourirent.

– Oui, mais moi, j’aime bien qu’on me fouette. Vos coupes, Mes Dames ?

Gayos caressa gentiment le nez marbré de sa jument, qui agitait sa crinière courte et clairsemée. Il adorait sa vieille Vigga, offerte par le Dieu Roi en personne, une monture agile, endurante et maniable, parsemée de taches sombres, qu’il n’aurait échangée pour rien au monde contre l’un des poulains à peine débourré aux robes moirées qui caracolaient sur la ligne. Mais il aurait tout de même bien voulu essayer le cheval qu’Oulichnitza avait déniché pour le Docteur Markan. Le bai fin et musculeux, solide, l’encolure arquée et la queue élégamment relevée, détonnait un peu parmi les puissants destriers choisis par les guerriers, et les petits chevaux secs, aux veines apparentes, qui étaient l’apanage des éclaireurs et des messagers.

– Vous n’allez pas renverser grand-monde avec cette bête là, Docteur, expliqua Oulichnitza déjà juchée sur son gigantesque palefroi d’un noir de jais. Vous nous laisserez ça, à Hynder et moi. Mais il est incroyablement rapide, et il le restera plus longtemps que les autres. Par contre, cet Almachar, c’est un nerveux, on m’a dit. Méfiez-vous, et ne le lâchez pas avant d’avoir un jeton en main.

– Almachar… Bonjour, Almachar. Je m’y connais peu en chevaux, mais il me semble… assez insolite, non ? demanda la jeune femme peu rassurée en flattant l’encolure frissonnante.

– C’est un croisé, on en voit rarement. En selle, Docteur ! Parlez-lui en estivien, si vous voulez. Sa mère arrive directement de votre désert, après tout.

(…)

Chapitre 32

Voltes et visions

(…)

Gayos attendait seul, les yeux dans le vague, sa stature dégingandée heureusement épaissie par une ample chemise vert sombre, ses cheveux plaqués en arrière dégageant pour une fois ses yeux.

– Vous êtes très élégante, Docteur, la complimenta-t-il gentiment. La coiffure vous va bien.

– C’est heureux, c’est la seule que j’arrive à faire ! Vous aussi êtes très bien mis.

Elle regarda Dricaion qui arrivait en boitant un peu, la tête rentrée dans les épaules, austère dans un pourpoint de cuir mat et sombre, et des pantalons assortis, sans la moindre fantaisie.

– J’aurais préféré vous avoir comme cavalier, ajouta-t-elle à voix basse.

– Je suis assez d’accord, sourit le jeune Incarné. Mais Dame Nitza veut des paires équilibrées. Elle ne vous a jamais vue danser, ni moi non plus, donc elle essaie de compenser nos lacunes supposées avec des partenaires expérimentés.

– Ah… Je n’aurais jamais deviné que Dame Oulichnitza et le Seigneur Dricaion étaient tous deux des valseurs plein de grâce et de rigueur.

– Je n’irais pas jusque là non plus, ricana-t-il. Mais ils ont sans doute participé à plus de bals de cour que vous et moi. J’espère simplement pouvoir suivre la fougue de ma Dame…

L’arrivée de Dricaion interrompit leur conciliabule. Il eut presque un sourire courtois pour Aldanor.

– Comment va votre pied, Seigneur Dricaion ?

– Hmpf… On fera avec. Pas encore là, Nitza ?

– Elle ne devrait plus… Aldanor écarquilla les yeux, bouche bée, et murmura : Que Daosha nous éclaire, qu’est-ce que c’est que ça ?

Elle venait d’apercevoir, depuis la grande porte qui menait vers l’intérieur de la tour, la Capitaine qui en sortait tout juste. Hormis ses yeux vermeils et son galon, elle n’était que blancheur. À ses cheveux platine et son teint de lait érévite, elle avait assorti une tenue immaculée, si ajustée qu’elle se confondait avec sa peau. Nouées derrière sa nuques, deux bandes de tissus sciemment étriquées descendaient le long de sa poitrine, camouflant non sans peine le minimum décent. Elles venaient s’ajuster de part et d’autre de son nombril dans une ceinture basse, qui retenait quatre pans de soie blanche s’écartant généreusement à chacun de ses mouvements. A plus de trois pas d’elle, on l’aurait crue nue. Elle eut un sourire carnassier et franchement crapule en voyant le regard stupéfait d’Aldanor et celui de Dricaion fiché entre ses seins.

– Vous êtes tout à fait sensationnelle, Capitaine, fit Gayos du ton placide du courtisan averti.

– Ces deux-là ont l’air d’accord. Remettez vous, Docteur ! Je croyais que vous n’aviez pas de goût pour le corridor des braves, pourtant ? On y viendrait, dites-moi ?

– Je… Non… Vous… Je n’ai pas tout à fait l’habitude de la mode de la capitale, voilà, balbutia la jeune femme toujours estomaquée.

– En voilà une surprise, croassa Oulichnitza en examinant la longue jupe satinée. Vous ne vous en tirez pourtant pas trop mal. Hu Micles sera ravi. Vous vous êtes réconciliés, j’espère ?

– Nous avons mis les choses à plat.

(…)

Le Dieu Roi finit par se lever, accompagné par son jury, lança vers Aldanor une brève œillade malicieuse, et échangea un salut respectueux avec l’Illustre. Elle pivota sur ses talons, et éleva sa baguette. L’orchestre éclata au moment ou elle l’abaissa et les danseurs s’élancèrent. Dricaion attrapa Aldanor par la taille et plaça sa main sous la sienne en la faisant tournoyer. L’ouverture du morceau était brutale, très vive, et retombait en un instant sur une mesure beaucoup plus douce, dont l’intensité s’accroissait peu à peu, s’écroulait de nouveau, repartait crescendo, et imposait aux danseurs des changements de rythme acrobatiques. La partition se déroulait en une spirale frénétique, reprenant inlassablement un motif complexe sur un tempo de plus en plus enlevé. La chorégraphie imposée était de base fort délicate, et le garde taciturne tâchait de se focaliser sur l’enchaînement des pas et des figures en oubliant la douleur de sa cheville.

Sa cavalière arborait un sourire tranquille, un peu rêveur. Les répétitions inlassables de Dame Jilini avaient appris à ses cinq enfants à ne plus douter des mouvements que leurs corps connaissaient à leurs places, à convertir la mélodie en instinct et à se laisser porter loin par la musique. La jeune femme ferma les yeux.

– Mère ! Il m’a pincée ! glapit Aldanor en repoussant son petit frère.

– C’est pour qu’elle se tienne droite ! fit Chamchaek. T’es toute penchée comme une vieille !

– Si ton crâne m’arrivait au moins au menton, j’aurais pas à me pencher, topinet !

– Une jeune fille convenable ne parle pas ainsi, Damoiselle Markan, et certainement pas à son frère, sermonna Jilini.

– Un jeune homme convenable ne pince pas les dames et encore moins sa sœur, rétorqua l’accusée.

– Aldanor !

Le Seigneur Maenek avait grondé pour le principe, mais envisageait son insolente cadette d’un œil amusé sous ses sourcils froncés.

– Pardon, Mère, s’excusa-t-elle.

– Et pardon Cham, non ? réclama le jeune garçon.

– Pardon, Cham, de faire deux fois ta taille. Je suis incroyablement désolée que tu sois tout rabougri…

– Mère !

– Ça suffit, vous deux, ordonna Dame Jilini. On reprend. Une, deux, trois…

– De toute façon t’es pas une dame, murmura Chamchaek vexé en reprenant la main de sa sœur. Et j’ai le droit de te pincer si je veux.

– Si tu veux te prendre une claque, oui, expliqua-t-elle sur le même ton en continuant la danse.

– Un jour je serais bien plus grand que toi, tu pourras plus me donner de claques.

– Ça m’empêchera pas. Personne n’a le droit de me pincer, peu importe sa taille.

– Moi j’ai le droit, parce que je suis ton frère. Mais si quelqu’un d’autre te pince, c’est moi qui donnerais les claques.

– Tremble, monde ! pouffa Aldanor en virevoltant.

– Vas-y, moque toi. Teil se moquait aussi et je lui ai mis un cocard.

– Teil Micen ? Le fils du Tamaig qui est venu l’autre jour avec sa tribu ?

– Celui-là, ouais.

– T’es pas malin, Cham, soupira l’adolescente. C’est un noble, et il a quoi, dix-sept ans ? C’est idiot de se battre contre un futur guerrier, il est bien mieux entraîné que toi.

– Ça lui a pas beaucoup servi.

– Il était invité sous notre toit. Pourquoi tu l’as frappé ?

– J’ai promis de ne rien dire…

– Mais tu veux le dire quand même. À qui t’as promis ?

Ils interrompirent la conversation quelques instants pour se saluer. Après que leur mère ait mis fin à la répétition, ils continuèrent leur messe basse dans le couloir.

– Alors ? À qui ? insista Aldanor.

– À Môdame… Je peux rien dire, c’est ma grande sœur après tout.

– Moi aussi je suis ta grande sœur, alors c’est pareil. Vas-y.

– Il a essayé de l’embrasser, alors je l’ai frappé.

– C’est pas vrai ? Pourquoi elle l’a pas frappé, elle ?

– Elle avait l’air contente, en fait. Avant que je mette un coup de poing à son amoureux, bien sûr.

Les deux enfants ricanèrent. Malgré de nombreuses chamailleries, ils tombaient toujours absolument d’accord lorsqu’il s’agissait de contrarier leur aînée.

(…)

La suite (extraits)

Les héraults du roi

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