Chapitres 33 – 34 – 35 (extraits)

Chapitres 33 34 35 ( Extraits)

Chapitre 33

Gloire, honneurs, richesses et splendeurs

Le valet du roi avait réussi à se contenir un peu après l’invitation, mais une fois l’assemblée congédiée pour laisser place aux apprêts du festin, il s’était agrippé au bras d’Aldanor.

– Ce n’est pas possible, n’est-ce pas? Il aura voulu plaisanter, ou…

– Je préférerais. Mais vous le connaissez sans doute mieux que moi, Gayos. Pensez-vous vraiment qu’il revienne sur une invitation aussi publique que celle-là ? À mon avis, il envisage tout à fait sérieusement de nous avoir tous à sa table.

– Mais… Non ! Je… Je ne peux pas… Ça n’est pas ma place !

– Nous sommes nombreux dans ce cas, et je partage votre sentiment. Mais nous ne pouvons pas faire à Son Altesse l’affront de refuser, de toute façon.

– Vous n’allez pas pouvoir remettre votre blouse de suite, Doc’, rigola Oulichnitza en enlaçant les épaules de sa coéquipière, caressant d’un pouce négligent son bras nu. C’est si terrible que ça ?

– Savez-vous pourquoi notre Dieu et Roi veut que le vulgaire se mêle aux grands de ce monde ce soir, ma Dame ? Voilà ce qui m’inquiète, à vrai dire.

– Parce que même le vulgaire s’est bien défendu au Concours, et qu’Anverion est assez noble et sagace pour reconnaître la valeur de tous les concurrents et y rendre hommage. Dans l’esprit du Concours, quoi. Ou bien parce que les grands de ce monde sont rasoirs, allez savoir. Ne tirez pas cette tête, vous deux, intima-t-elle à Gayos et Aldanor. Vous l’avez bien mérité, après tout.

(…)

Aldanor à ses deux amis expliqua la petite mutinerie des rouges pendant le huit clos, qui les amusa beaucoup.

– Ce n’est pas de notre part qu’elle l’apprendra, assura Temox. Bon, ça n’était peut-être pas tout à fait en harmonie avec le serment des concurrents, mais houspiller ses équipiers non plus, de toute façon.

– Et ils ont gagné malgré tout ! pépia Geneio.

– Et toi aussi, mon doux Seigneur, répliqua son assistant. Bah, tu peux me le dire, maintenant. Alors, combien as-tu empoché ?

– Vous seriez joueur, Seigneur Docteur ? le taquina la jeune femme. Vous si réfléchi ?

Le vieux médecin sourit, à la fois espiègle et penaud.

– Ma foi… Lorsqu’on reste simple… Entre amis, n’est-ce pas ? Ce brave Pendiga s’était tellement exalté sur l’équipe blanche… Il proposait quinze cent en or sur leur victoire ! Je me suis senti obligé, vous comprenez…

– Obligé de le ruiner ? s’exclama Temox. Le docteur Pendiga a-t-il au moins quinze cent pièces d’or dans ses coffres ?

– Si c’est le cas, il est mieux payé que moi, constata Aldanor.

– Oh, j’espère, j’espère qu’il les a. Ainsi que les deux cent de plus que j’ai enchéri sur la victoire rouge, et les trois cent que j’ai ajouté sur votre présence dans le dernier quart des danseurs, ma chère enfant.

– Deux mille ? Tu as parié deux mille pièces d’or en tout ? Heureusement que tu restes simple, mon doux Seigneur.

– Deux mille, oui, oui… Avec Pendiga. Plus les mille deux cent que j’ai engagé auprès du flamine Xanthos… Et les sept cent de la Générale Qotil. Le seigneur Exupère n’a pas voulu dépasser trois cent, mais c’est toujours ça… Et comme Dame Mo’Stax m’a agacé a radoter que la capitaine Oulichnitza n’avait aucune chance sans le duo Zai avec elle, elle m’en doit désormais trois mille. Bien fait pour l’orgueil caihusien, tiens !

– Ce qui fait sept mille deux cent pièces d’or…. réfléchit Aldanor à voix haute.

– Dans ma poche !

– Ou en dehors, si nous avions perdu, Seigneur Docteur.

– Bah ! Pendiga et Exupère en auraient fait bon usage, ils ont des enfants dans tous les coins. Et notre cher flamine aurait tout investi pour la gloire de sa déesse, n’est-ce pas ? Ça m’aurait un peu contrarié de faire déborder les coffres de Dame Mo’Stax, certes, mais enfin, les risques étaient minimes.

– Minimes… Tu sais que tu remportes à toi tout seul presque trois fois plus que les quatre vainqueurs du Concours ? demanda Temox, un peu amusé par le ravissement de son ami.

– Et sans le moindre effort ! se réjouit le vieil homme. N’est-ce pas une honte, une véritable honte ? Mais ne vous en faites pas, je sais déjà quoi en faire… Et vous, Aldanor, comment avez-vous prévu de dépenser votre part du prix ?

– En chaussures, principalement, répondit-elle avec un sourire. Et je voulais aussi faire un cadeau à Morgiane.

– En voilà une excellente idée, de dorloter son assistant, je trouve, insinua un Temox malicieux.

– L’avez-vous vue aujourd’hui ? Ou le Capitaine Malleor ? Je n’ai pas eu beaucoup de temps libre depuis ce matin, mais je n’ai pu les apercevoir nulle part.

Geneio fronça un sourcil inquiet et interrogea Temox du regard.

– Non, nous ne les avons pas croisés. C’est curieux, vraiment…

– Cela n’a rien de curieux, les rassura l’assistant. Allons donc ! Quelle meilleure occasion de s’offrir une tendre et longue escapade tranquille pour nos deux tourtereaux rougissants ?

– Cela leur ressemble beaucoup, en effet, acquiesça Aldanor un peu tristement, mais tranquillisée.

– Ah… Douces amours de la jeunesse insouciante… Chatoyantes dans le silence béat de langoureuses rêveries partagées… Où êtes-vous désormais, tranquilles heures infinies de nos tendresses sereines ? soupira Geneio en couvant Temox du regard.

Ce dernier éclata de rire et passa son bras sous celui de son bien-aimé.

– Pour ma part, je ne me rappelle pas t’avoir jamais connu béat et silencieux, ni même tranquille et serein. Alors, je ne veux rien savoir de ta jeunesse insouciante, mon doux Seigneur, et encore moins de tes langoureuses rêveries.

(…)

Nevjernil tirait sur les plis de son chemisier rouge et bouffant, engoncé dans un corsage de satin noir bien trop ajusté à son goût, prolongé par une jupe droite élégante, mais peu valorisante. Elle se serait volontiers débarrassée de l’ensemble, mais il ne pouvait être question de dîner à la table du roi avec sa mise habituelle. En apercevant Aldanor qui revenait des appartements de Geneio où elle avait entreposé sa fortune, elle la rejoignit à petits pas contrits, en grommelant un peu.

– Je ne suis vraiment pas taillée pour porter ce genre de choses, expliqua-t-elle à son amie. Je suis très jalouse de votre grâce naturelle, savez-vous ?

– Ça n’a rien de naturel, ma chère. Telle que vous me voyez, je ne suis qu’efforts et affectation, en vérité.

– Ne faut-il pas cela pour servir la fantaisie de notre divin monarque ?

– Tss, tss, Nevjernil ! N’êtes-vous donc pas touchée par l’honneur que nous fait Son Altesse de nous accueillir à sa table ?

– Il est possible que cela soit son intention, oui… Mais puisque nous le connaissons comme maître incontesté dans l’art de joindre l’utile à l’agréable, je crois bien qu’il se réjouira tout autant de notre malaise que de sa démonstration publique de bienveillance.

– Mais tout à fait ! s’amusa la doctoresse. Et pour désobliger notre Dieu et Roi, je vous propose donc de passer une excellente soirée de détente et de liesse. J’envisage même de terminer le festin les pieds sur la table et Gayos sur mes genoux.

L’Incarnée éclata de rire.

– Je vous suis ! Je me chargerais des chants paillards, alors. Le sarment du vieux Kormós est un toujours un succès retentissant.

– Peut-être pas à la Cour, mais ils ne la connaissent probablement pas non plus.

– Elle s’apprend facilement. Que pendille sous la tunique, nique, nique…De l’auguste desservant ? Vénérant la botanique, nique, nique…

– Par derrière comme par devant ! Et oui, je la connais moi ! Enfin, le début, du moins.

– La fin est tout aussi spirituelle. Mais je crois que je vais devoir vous laisser la surprise, malheureusement…

L’un des domestiques pimpants que Meli Ha avait recruté pour le service de la table royale s’était approché d’elles, avec un sourire mielleux et faraud.

– Dame Markan ? Puis-je avoir le plaisir de vous accompagner à votre siège ?

Nevjernil roula des yeux taquins, et laissa Aldanor emboîter le pas au valet qui l’entraînait vers la table transversale qui dominait l’estrade.

Chapitre 34

Privé de dessert

(…)

– Ouiii ! Enfin !

Hu Micles avait eu une exclamation ravie. Comme il avait remarqué son garde lorgnant impatiemment vers le comptoir où s’entassaient les cadeaux, Anverion avait ordonné qu’on les lui amène directement au lieu d’attendre le premier entremets comme cela se faisait traditionnellement.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? s’exclama joyeusement le Caihusien en ouvrant son quatrième paquet.

Le divin monarque s’empara d’une ardoise rectangulaire légère, d’un noir intense, encadrée d’un bois minutieusement décoré, munie sur un petit côté d’une longue chaîne d’argent qui devait permettre de la suspendre au cou, et sur un grand d’un réceptacle empli de bâtons de craie. Un murmure d’étonnement parcourut l’assemblée.

– Que le coupable se dénonce ! réclama Hu Micles.

– Hmpf… grommela Dricaion avec une espèce de sourire. C’est moi, ça.

– Merci, mon gentil Dricaion ! Bon, je ne comprends pas trop bien pourquoi, mais j’imagine que c’est comme l’adultère, c’est l’intention qui compte ?

– C’est un pare-à-blagues, expliqua ce dernier. Comme ça, maintenant, tu peux faire tes calembours par écrit, et en silence.

– Bravo, gamin ! félicita le roi, hilare comme tout le monde. Bon, du coup, je pense que le profit est surtout pour les autres…

– Pas seulement, Ton Altesse. Si jamais il ne peut vraiment pas s’empêcher de parler, il peut toujours utiliser l’ardoise comme bouclier pour éviter les baffes.

– Mais c’est que c’est fort bien pensé ! Dans mes bras, mon ami !

Dricaion s’était à peine levé que son collègue lui sautait au cou dans un grand rire général, avant de retourner à ses cadeaux. Il piocha un cylindre épais, dénoua la cordelette qui maintenait autour de lui un tissu de coton simple, et éleva à hauteur d’yeux un bocal transparent, où nageaient d’étonnants bourgeons d’un vert superbe dans un liquide opaque.

– Est-ce que je dois goûter avant de savoir ce que c’est ? demanda-t-il à la cantonade.

– Évidemment ! répliqua Anverion. Mais tu es sûr que ça se boit, au moins ?

– Ça se boit, confirma Aldanor dans un murmure timide.

Hu Micles fit claquer sa langue, et fit jouer le couvercle pour humer le contenu.

– Ça sent le médicament… C’est vraiment un médicament ?

– À dose légère, cela peut soigner la toux et d’autres affections pulmonaires. L’effet tonique est aussi apprécié. Par contre, il s’estompe dès le deuxième verre, et le troisième a des propriétés hilarantes et narcotiques assez bigarrées, expliqua la donatrice.

Il rejeta en arrière ses cheveux bleus, versa poliment dans la coupe du divin monarque une mesure légère de spiritueux, emplit la sienne d’une ration bien plus conséquente, et l’avala d’un coup.

– Hao ! On sent bien le tonique, en effet ! Qu’est-ce que c’est, alors ?

– De la liqueur d’épicéa. L’Académie le reconnaît comme l’Ousia Élato, mais en Estivie on le prononce ghjàllic’. Il doit y avoir un nom plus courant, je pense, mais je ne le connais pas.

– Vous m’en voyez bien déçu, s’attrista Hu Micles. Moi qui vous rêvais experte dans l’appellation des fines…

– Avez-vous gardé votre ardoise à portée de main, mon Seigneur ? répliqua-t-elle vertement.

(…)

Il s’éloigna à regret, et lui présenta le bras. Elle dut bien appuyer sa petite main sur lui alors qu’il l’entraînait avec désinvolture le long de la rue.

– De plus, ça n’était pas de ça que je venais vous parler.

– Votre Altesse ?

– J’étais surtout curieux de voir la créature avec qui vous étiez partie folâtrer, en réalité.

– Nous ne folâtrions pas ! Nevjernil est une jeune femme honorable, et mon amie. Et nous ne sommes… enfin…

Elle jugea plus intelligent de s’arrêter ici.

– Vous vous êtes éclipsées toutes les deux si joyeusement, je m’attendais à autre chose. Mais voilà une assurance qui va réjouir le cœur de bien des mâles de l’assemblée.

– Qu’ils ne se réjouissent pas trop, répliqua-t-elle.

Il s’arrêta pour la jauger, toujours malicieux, et s’assit sur un muret.

– N’y a-t-il donc personne à votre goût à la Cour ?

– J’ai des goûts très particuliers, Votre Altesse, expliqua Aldanor du même ton.

– Oh !

Son sourire s’élargit sur ses dents éclatantes. Il lui fit signe de s’installer près de lui.

– Là, il va falloir m’en dire plus.

– Je les aime courts sur pattes, bien gras et verts de poils, lança la doctoresse illico.

– Ah ah ah ! Vous devez en effet être bien malheureuse ici… Et en attendant de rencontrer cette créature de rêve, toujours farouchement chaste ?

– Oui, Votre Altesse.

Anverion poussa un profond soupir en secouant la tête.

– Que c’est triste, à votre âge…

– Votre Altesse connaît-elle mon âge ?

– Vous aurez vingt-sept ans dans huit mois, ma poupée. Mais je vous accorde qu’avec vos cheveux tirés et votre blouse, on peut vous en donner quinze de plus.

– Je porte la blouse car c’est l’uniforme de votre armée, rétorqua-t-elle, un peu étonnée.

– Tout comme le docteur Sharulís. Qui fait pourtant vingt ans de moins qu’elle n’en a.

– Quel âge a-t-elle ?

– Mais je ne vous le dirais pas ! Mon Auguste Tonton m’a appris qu’il faut être courtois avec les Dames.

Elle haussa un sourcil matois et écarta ses paumes vers le ciel.

– Que les Dieux veillent sur le prince Ascanthe. Son Excellence me semble un professeur avisé, à défaut d’être écouté.

Le roi mit son geste à profit, et attrapa son poignet avec douceur.

– Vous allez reprendre mes manières, maintenant, ma poupée ?

– Je n’oserais pas. Aio ! Votre Altesse déplore assez mon manque de savoir-vivre, de plus.

– Je vous assure que je suis courtois avec les Dames.

Il se pencha pour déposer un léger baiser sur l’articulation délicate, et leva sur elle un regard ardent et chatoyant tout en entrelaçant leurs doigts.

– Je ne m’étais pas encore rendu compte que vous étiez une dame.

En maître de ses effets, il s’était donné pour premier objectif de la décontenancer, de la troubler le plus possible. Il s’attendait à la voir sur la défensive, résister sans doute, apeurée, au mieux. Mais certainement pas à ce que la petite main libre d’Aldanor caresse langoureusement sa tempe avant de se poser sur son front. Que voulait-elle ?

– C’est bien ce que je pensais, conclut-elle sans se départir de son sourire doux. Votre Altesse a de la fièvre.

Elle libéra son autre main tout en ramenant vers l’arrière les cheveux dorés du roi, qui savourait la caresse en regrettant en même temps l’emprise de ses doigts.

– Je pense qu’il est grand temps d’aller se coucher, murmura la jeune femme.

– Dans mon lit ou le vôtre ? riposta-t-il, l’œil étincelant.

Elle le lâcha complètement et s’écarta de lui.

– Mais où Son Altesse voudra ! Si vous voulez prendre le mien, j’emprunterais donc le vôtre. À mon avis, j’y gagne.

Gagné, en effet, pensa le divin monarque en examinant sa poupée, espiègle et tranquille, qui venait de le moucher subtilement et sûrement. Pour cette fois.

– Je ne pense pas. Je vous l’ai dit, je suis courtois avec les Dames. Je vous épargnerais donc les moults marches démesurées qui mènent à mon lit et je vous laisse vos appartements.

Il se leva et inclina la tête.

– Bonne nuit, ma Dame.

(…)

Chapitre 35

Lendemains difficiles

(…)

Mais aucun de ceux qui avait profité des libations sans retenue offertes pour l’anniversaire d’Hu Micles ne parviendrait à effacer la soirée de sa mémoire. Ce dernier, qui avait pourtant tangué jusqu’à son lit au petit matin, s’était éveillé tout béat, placide, confortablement engourdi, Bernard enroulé au creux de son épaule. Oulichnitza avait ouvert un œil désorienté, puis l’avait refermé en ayant reconnu la voûte percée d’un œil du rez-de-chaussée d’une des tours de la citadelle, dans laquelle elle avait entraîné… heu… Beorth ? Boarn ? Enfin, le géant gris, qui reposait encore sur le flanc à côté d’elle. Elle s’était rendormie en souriant. Certains de ses souvenirs étaient parfaitement limpides. Dricaion, pour une fois, n’avait pas vu non plus le soleil se lever. L’indéfectible Gayos avait eu bien du mal à s’arracher à son lit pour se traîner jusque dans le salon du roi, mais avait fini par se rendormir sur un fauteuil tant le calme qui régnait dans la suite était grand.

Presque tous les objectifs que s’était fixés le divin monarque avaient été atteints ; les festivités avaient été aussi grandioses qu’il l’escomptait, sa Cour s’était affichée avec la magnificence attendue, ses soldats s’étaient bien divertis, la population d’Esc’Tag avait été émerveillée et séduite. Bon, sa poupée, elle, ne l’était pas encore, mais il avait tout de même su tirer parti de l’occasion pour feindre une admiration toute neuve, et justifier son comportement inédit. Malgré l’aplomb dont elle avait fait preuve en face de lui, il était certain que sa petite comédie avait troublé la doctoresse. En sapant son opinion arrêtée sur lui, ses doutes feraient la première partie du travail.

Il n’en avait, en revanche, laissé aucun à Meli Ha. Le divin monarque avait réussi à anticiper ses manœuvres de rapprochement, et, alors que la fête battait son plein, comme Hu Micles avait entraîné Keviskat dans une ronde endiablée, il avait appelé la belle aristocrate auprès de lui. Sous couvert de redoubler d’éloges quant à la réussite de l’anniversaire de son cadet, il ne lui avait pas laissé la moindre initiative, et avant même qu’elle ne commence à battre des cils, il s’était félicité d’avoir à son service une garde aussi dévouée et attentionnée, et avait souhaité l’y garder le plus longtemps possible. La remarque l’avait d’abord simplement déçue, sans la décourager pour autant. Mais, comme le divin monarque l’avait promptement et courtoisement délaissée sans poursuivre la conversation, elle avait eu tout le loisir d’en examiner le sens, et elle avait finalement saisi la teneur sous-jacente du compliment. Anverion l’avait donc rangée dans la catégorie de ses familiers, ses séides, gratuitement dévoués et acquis à perpétuité, et elle n’en sortirait jamais.

(…)

Aldanor acquiesça. Tourner en rond dans sa chambrette ne l’avancerait de toute façon à rien. Temox avait apporté avec lui les lourdes sacoches qui contenaient le prix du Concours. Elle en extirpa quelques pièces qu’elle destinait à ses projets immédiats ; et referma vivement le sac en sentant les larmes lui monter aux yeux. Tout cet or aurait pu être tellement plus utile, si seulement elle avait su.

Elle suivit pensivement Temox dans les rues de la cité, encore imprégnée des effluves d’alcool, de graisse et de stupre de la fête. Ils croisèrent de rares badauds, quelques soûlards qui cherchaient en titubant à regagner leurs lits, et parvinrent en silence devant le temple que les wareeggites s’étaient tout récemment réapproprié. Le vieil assistant avait décidé de ne pas questionner à brûle-pourpoint sa compagne sur le mal-être qu’elle cachait avec peine. Il mettrait plus de subtilité à en apprendre les causes, avec l’aide de Geneio. Il lui désigna l’entrée du temple, au frontispice duquel l’ouragan sculpté de Nephes avait été remplacé par le symbole énigmatique de Wareegga, un simple cercle de pierre blanche, largement évidé en son centre, et sur les bords duquel coulait inlassablement un filet épais d’eau vermeille évoquant le sang. Les deux disciples passèrent sous l’arche et se dirigèrent vers l’imposant autel. Un drap en recouvrait les décors désormais inappropriés, et la statue du Haut Dieu, censée le surmonter, en était absente. Détruite sous la férule de Ruz’Gar, les prêtres l’avaient remplacée temporairement par un jeune plant, sauvé du saccage du temple, de l’arbre de la Vie et de la Mort, offert par Wareegga à ses disciples le jour où il avait choisi ses attributions.

Enfin l’Auguste termina ses écritures, et lui présenta la dernière pièce pour qu’elle la ratifie.

– Disciple Markan ?

– Oh… Pardonnez-moi, Auguste Csihar. Je… J’étais… un peu ailleurs.

– Cet ailleurs ne m’a pas l’air fort réjouissant, commenta-t-il avec une douceur surprenante.

– Hélas, non.

Le prêtre décela dans la voix d’Aldanor une infinie tristesse. Il avait pourtant entendu dire que la doctoresse avait fait partie des gagnants du Concours Universel, et il ne s’expliquait pas cette affreuse mélancolie chez une gagnante aussi riche. Il la regarda attentivement pendant qu’elle lisait d’un air absent la preuve de dépôt qu’elle devait signer, et parla à nouveau d’un ton gentil.

– Vous êtes ici dans un lieu de consolation, vous savez. Vous qui êtes venue y déposer votre or, vous pouvez également y déposer vos amertumes.

La jeune dame releva la tête et réfléchit un instant. Peut-être, oui, que le Premier Messager pourrait au moins la conseiller. Et lui, au moins, ne pourrait trahir le secret qu’on lui avait imposé.

Elle tira d’une de ses poches une feuille de papier maintes fois pliée et dépliée, et la posa sur le bureau.

– J’ai trouvé ceci hier soir en revenant dans mes appartements. Cela vient de mon assistante… L’écriture n’est pas la sienne, mais elle écrit assez mal, alors je pense que son ami Malleor lui a servi de secrétaire. Elle l’a uniquement signée, à mon avis. Mais ce ton, ce style, même le contenu… Je ne la reconnais pas du tout !

Elle fit glisser la lettre vers Csihar, qui commença à la parcourir d’un œil surpris. Pendant qu’il lisait, elle s’en récita intérieurement les mots qu’elle savait désormais par cœur à force de les avoir fixés sans pouvoir les comprendre.

(…)

La suite (extraits)

Les héraults du roi

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