Chapitres 36 – 37 – 38 (extraits)

Chapitres 36 37 38 (extraits)

Chapitre 36

Le sens de la justice

Maître Ri Nâce avançait rêveusement au petit jour, foulant l’herbe grasse, encore baignée de rosée, de l’un des nombreux pâturages où s’ébrouaient les montures de l’armée. Le chef hippiatre ne savait se passer de ce petit rituel matinal. Il se promenait quasiment deux heures parmi les chevaux, s’arrêtant souvent pour effleurer tendrement les naseaux curieux qui se tendaient sur son passage. S’il aperçevait une encolure basse, un pied traînant ou un oeil terne, il dirigeait sa promenade vers l’animal dolent, venait le flatter gentiment, prendre de ses nouvelles. Parfois, il le faisait ramener aux écuries, et ne le renvoyait au pré qu’une fois en forme.

Hier, il avait obtenu l’aval d’Oulichnitza pour emmener Hynder, encore boitillant depuis sa violente chute trois jours auparavant, au vert, dans une petite pâture un peu à l’écart où l’immense destrier pourrait terminer sa guérison. Il décida de terminer sa flânerie de ce côté, et s’approcha de la silhouette noire, couchée, qui se détachait dans le soleil levant. L’étalon releva la tête, et pointa les oreilles vers lui. En reconnaissant Maître Ri Nâce, il se leva sans peine, et trottina à sa rencontre malgré son antérieur droit blessé.

– Doucement, Sire Hynder, le gronda l’hippiatre. N’avions-nous pas convenu qu’il fallait s’économiser ?

Il se glissa sous la clôture et lui passa la main sur le chanfrein. Hynder renifla ses larges poches avec gourmandise.

– Je vois que Messire connaît toujours ses priorités, n’est-ce pas ? C’est encourageant.

L’homme tira de ses fouilles une petite pomme jaune, dont il croqua un morceau avant de présenter le reste au cheval, qui se saisit du fruit avec délicatesse, avant de le broyer, ravi, entre ses mâchoires puissantes. Hynder réclama une autre friandise d’un petit coup de tête, qui fit rire le soigneur.

– N’abusons pas, voulez-vous ? Je suis persuadé que la Capitaine Cvantk viendra vous gâter à outrance aujourd’hui même. Votre cavalière vous adore, positivement.

Rasséréné sur la santé de son patient, Maître Ri Nâce se remit à penser aux circonstances de l’accident tout en s’éloignant vers Esc’Tag. Le destrier était jeune, puissant, d’un aplomb solide, et pourtant, il était tombé, sur une piste plate et sèche, bien dégagée. Il pouvait même l’aperçevoir, sur sa gauche, un peu en contrebas. Les traces de la cavalcade l’indiquaient encore nettement. Oulichnitza lui avait assuré que personne ne les avait renversés, et il savait bien qu’elle n’aurait jamais lancé son gros chéri dans la course si elle avait soupçonné chez lui la moindre faiblesse.

Il était encore tôt, résolut l’hippiatre en tournant à gauche, et il devait comprendre. Il trouva sans peine l’endroit de la chute, dont la violence avait laissé son empreinte au sol. Non loin de là, partait la traînée large qui indiquait le petit stratagème utilisé par les équipes pour ramener Hynder. Il se plaça sur le lieu précis ou le couple était tombé, et balaya soigneusement du regard le terrain environnant. Son oeil exercé distingua alors, vers les bords de la piste, un peu avant le creux qui marquait l’accident, projeté au loin, la raison de ce dernier.

(…)

Le Dieu Roi avait fait le bon choix. Lorsque Uorwalditz eut confirmé que la condamnée ne portait pas d’enfant, et après son infamante dégradation, ce fut lui qui fit cesser pour quelques minutes la flagellation. Les trois éxécuteurs levaient, à tour de rôle, le court fouet aux multiples lanières hérissées avec tant de rage et de fureur, que le médecin se mit à craindre pour la vie de la condamnée dès le neuvième coup. Or, elle devait subir le châtiment prononcé par le divin monarque en entier. Il s’approcha du corps pantelant, attaché entre deux poteaux sur une estrade qui rendait le supplice visible de loin, et évalua l’état de Frantag. Les petites pointes pesantes des bandes de cuir avaient déjà déchiqueté une bonne partie du dos, et un coup mal placé pouvait venir se loger sur un côté du cou, plantant une barbe dans la jugulaire et déclencher une hémorragie qui achèverait la suppliciée bien avant la fin de son calvaire. Il fit détendre un peu les attaches, puis ordonna aux éxécuteurs de concentrer leurs chocs sur les membres ou les reins, et de modérer un peu leur enthousiasme. Il regagna le bord de l’estrade, et contempla la suite de la scène d’un oeil indifférent, semblant sourd aux hurlements de douleur, aux gargouillements du sang qui jaillissait de toutes parts, et aux craquements atroces des chairs et des os.

Anverion s’estimait satisfait en traversant les couloirs du palais de Ruz’Gar. Le spectacle avait été brutal et infamant, Nitza ravie, la sergente survivait péniblement sur une croix inclinée à côté de laquelle veillait Uorwalditz, le front, la joue et l’épaule calcinés par la mains sûre de Dricaion qui avait appliqué au fer rouge le symbole insectoïde des ignobles. Et tous ceux qui pensaient à suivre l’exemple de Frantag voyaient leurs ardeurs criminelles sévèrement refroidies.

(…)

Il remarqua avec satisfaction le léger crispement des épaules de la jeune femme. Fort bien, sa présence la rendait toujours nerveuse. Et plus elle était nerveuse, plus elle serait facile à troubler. Aldanor pivota gracieusement et se mit à genoux en inclinant le front. Malgré la réflexion qu’il lui avait faite le soir de la fête, elle portait toujours sa blouse stricte et informe et sa coiffure peu flatteuse. Anverion se promit de lui faire faire quelques améliorations de ce côté, dès qu’il aurait assez d’influence sur elle. Il alla s’installer sur une des chaises inconfortables qui meublaient pauvrement la bibliothèque, la releva d’un petit geste de la main, et reprit la parole.

– Dites donc, ma poupée, il ne me semble pas vous avoir vue ce matin?

– N’est-ce pas au Seigneur Docteur Fóros d’assurer votre visite quotidienne, Votre Altesse ? demanda Aldanor innocemment.

– Si fait. Mais toutefois, vous étiez tenue, vous, d’assister à l’éxécution de la peine que j’ai prononcée hier, comme tout le reste de la troupe. Auriez-vous peur du sang, ma poupée-jolie ?

– Sans en avoir peur, Votre Altesse, je tends plus à stopper son écoulement qu’à le contempler allègrement se déverser au sol.

– Chacun ses caprices, je suppose, s’amusa le Roi. Dès lors qu’ils n’interfèrent pas avec vos obligations. Savez-vous que votre absence vous expose à des sanctions ? Franchement, vous faites tout pour me persuader que vous avez pris goût à mes punitions ! Ce n’est pas raisonnable de votre part…

– Soyez tranquille, Votre Altesse, je demeure parfaitement épouvantée. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai conservé l’ordre de mission signé par mon supérieur hiérarchique qui me détachait pour cette matinée précisément. Si Votre Altesse souhaite l’examiner ?

– Je ne me souviens pas vous avoir signé quoique ce soit pour aujourd’hui, réfléchit Anverion. Je suis pourtant votre supérieur, non ?

– Comme celui de toute créature terrestre, ajouta la doctoresse avec une emphase malicieuse qui fit pourtant sourire légèrement le divin monarque. Mais je suis également placée sous les ordres du Premier Médecin Royal, qui m’a dépêchée à l’herboristerie pour renouveler une partie de ses réserves.

Anverion secoua ses cheveux dorés en poussant un profond soupir.

– Mais vous avez complètement tourné la tête de ma pauvre vieille barbe, ma parole ! Seriez-vous rouée, en réalité ?

– Il avait besoin de…

– Arrêtez, Aldanor. Il n’avait besoin de rien et vous a uniquement envoyée là-bas pour vous épargner le spectacle.

La jeune femme baissa les yeux, un peu inquiète pour Geneio. Il lui avait pourtant proposé de lui-même cette solution, en remarquant son écœurement pour les tortures décidées contre la coupable.

Chapitre 37

Ni Dieu, ni Roi

(…)

– Il n’y eut jamais de roi à Guensorde.

– Quoi ? piailla Hu Micles effaré, interrompant la lecture à voix haute qu’Anverion faisait à ses Quatre, sur un timbre tranquille et goguenard. Quoi ? Quoi, quoi, quoi ? Tu veux dire que ma douce sœurette a usé jusqu’à la corde son ingéniosité et sa patience à m’inculquer une épouvantable liste de noms et de dates, épouvantable et fallacieuse ?

– L’histoire n’est qu’une suite de mensonges sur lesquels tout le monde est d’accord, paraît-il, commenta placidement le divin monarque.

– Remarque, ça se tient, réfléchit le garde. Si Ton Altesse était vraiment toute puissante, je serais probablement mieux payé.

– Je fais des économies sur ta solde, mon joli, afin de pouvoir offrir une prime à celui de tes confrères qui voudra bien t’assommer.

– Garde ton or, mon roi, ricana Oulichnitza en découvrant ses crocs. Pour cette fois, c’est cadeau.

– Plus pour toi que pour moi, ma douce.

Une fois que sa Capitaine, ayant traversé d’un seul bond le salon de réception de feu Ruz’Gar, eut soigneusement torgnolé le Caihusien résigné, Anverion continua de parcourir la déclaration des Compagnons.

– Au cours des siècles, la descendance abâtardie d’Ithaquion n’a œuvré qu’à séparer les Dieux de leurs enfants, pour s’accaparer l’essence céleste que ceux-ci destinaient aux créatures terrestres sans distinction, et conserver un pouvoir qui n’avait été confié qu’au premier d’entre eux pour un temps déterminé. Bigre ! Mes divins aïeux avaient omis de me prévenir que j’étais supposé faire ça, moi.

– Tu n’avais pas un petit manuel du parfait monarque, quelque part, qui mentionnait quelque chose ? demanda Oulichnitza.

– Mon Auguste Tonton m’en tenait lieu, en général. Il me l’aurait probablement signalé, entre le sens de la justice et la bonne tenue des griffes. Enfin… Tenant dans leurs mains indignes un clergé assoiffé de privilèges et de richesses, chargé de pervertir par le mensonge et la ruse le message des Dieux, les prétendus souverains de Guensorde ont élevé entre les royaumes de la Terre et des Cieux de monstrueuses frontières pour nous soustraire à la protection des Seize. Et bien ! Les bâtisseurs de l’époque, c’était tout de même autre chose… Quand je pense que les miens s’épuisent sur la moindre écluse…

– Ils se lassent plus vite, ne put s’empêcher Hu Micles. Les constructeurs aujourd’hui en ont marre tôt.

(…)

Le Dieu Roi sourit à ses Quatre en reposant le feuillet. Bien sûr, l’idéologie des Compagnons insultait son pouvoir, son droit et sa famille, et les accusations sordides portées contre ses ancêtres avaient de quoi le blesser. Mais pour lui, cette déclaration tombait à point nommé. Les hérétiques, qui sillonnaient vaguement l’Ouest depuis le début de la révolte, crasseux et raillés, avaient fini par réussir à s’organiser, autour d’une sorte de dirigeante qui se faisait appeler Compagne Fidèle, et dont même les espions du divin n’avaient pu apprendre le véritable nom, ni les origines précises, qui pourtant tendaient vers la haute noblesse incarnée de la capitale. Anverion avait bien quelqu’un en tête, mais une simple supposition, hasardeuse, sans fondements.

Fidèle avait réussi à convertir, au moins à aliéner, le jeune seigneur des hauteurs de Sanjan, qui avait ouvert aux Compagnons son vaste château désert, enclavé dans les roches ingrates de la chaîne septentrionale du grand ouest. Depuis, fuyards et miséreux y affluaient sans cesse, parfois rejoints par quelques éléments plus conséquents. La prophétesse leur offrait asile, nourriture, quelques fables pleines d’une espérance fabriquée, avant de distribuer des haches et des ordres à sa cohorte fanatisée.

Anverion ne les avait jamais jugés dangereux, avant la déclaration. Au contraire. Les milices dépenaillées des Compagnons prenaient pour cibles les temples les plus isolés, de moindres seigneurs ou de gros paysans, et contribuaient très largement au chaos de la région qui favorisait l’avancée de la troupe guensordaise. Même aujourd’hui, ils ne présentaient pas de risques immédiats pour l’armée du divin monarque. Quelque soit l’intensité de leur désespoir et de leur délire religieux, elle ne pourrait menacer les soldats de l’Obscur, plus de sept fois plus nombreux, mieux nourris, armés et entraînés. Et tout aussi idolâtres, pour la plupart, envers un Dieu véritable, invaincu et splendide. Aussi, ce petit pamphlet n’était pour le Roi qu’une belle occasion de ricaner avec sa Garde, et d’abandonner sans regrets ses projets d’hivernage prématuré.

(…)

– Mais voilà qui est tout à fait seyant, ma chère petite ! Tout à fait seyant ! admira Geneio en découvrant le vêtement neuf. Distingué, et adapté à de multiples circonstances… pour peu que vous l’accessoirisiez avec un soupçon de fantaisie, peut-être. Et travailler sur le tombé du drap, autour de la ceinture, je pense. Mais, déjà tel quel, ma foi, c’est fort élégant.

Aldanor eut un petit sourire ravi pour ses deux amis.

– J’avoue m’être laissée prendre aux boniments du tailleur. Mais j’ai tout de même peur, finalement, que ces manches démesurées ne me gênent pour travailler.

Temox s’approcha d’elle, et examina son bras gracieusement tendu.

– Il faudrait coudre un bouton, un pouce au dessus du coude, et tailler une boutonnière au niveau du poignet. Cela permettrait de maintenir les manches relevées, et de dégager vos mains au besoin.

Il replia délicatement le velours sur le biceps de la jeune femme pour illustrer son propos, pendant que les deux médecins approuvaient.

– Et bien, voilà à quoi consacrer ma soirée. Pour peu que je déniche deux boutons semblables ou presque dans les tréfonds de ma malle, bien sûr…

– N’est-ce pas notre aimable Morgiane qui gère brillamment l’organisation de vos effets, d’habitude, mon enfant ? demanda Geneio.

Après plusieurs conférences avec Temox, et de nombreux questionnements sur l’éclipse assez soudaine de la muette, ils avaient finalement convenu d’interroger gentiment leur consœur, qui n’avait pas encore osé leur découvrir la vérité.

– Elle s’était octroyée cette charge, en effet, à mon grand soulagement.

Aldanor poussa un profond soupir.

– Mais elle a quitté mon service, désormais. Son départ a été très confus, un peu précipité… Malleor a reçu une permission extraordinaire de la part de Son Altesse, et les tourtereaux se sont vivement envolés vers de plus radieux horizons. Ils devraient même être bientôt mariés, si ce n’est déjà fait.

– Mais voilà une réjouissante nouvelle ! Bien sûr, je suis atrocement, horriblement, affreusement vexé de n’avoir pas été invité à la noce, mais je reste tout de même bien, bien heureux pour les chers petits.

– Ils se sont probablement épargné ton sage discours solennel, mon doux seigneur, le taquina Temox, tout en se rappelant avec émotion les vœux prolixes que son tendre ami lui avait prononcé, officieusement, il y a tant d’années.

– Ne soyez pas offensé, Seigneur Docteur. Je crois que leur hâte s’explique par d’autres… raisons, dirons-nous.

Les deux vieillards comprirent l’allusion instantanément, et Temox se fit plus rêveur encore. Il adorait les enfants, et, sans être frustré une seconde de n’avoir jamais engendré lui-même, il aurait fort aimé avoir nombre de bambins à dorloter et gâter à outrance. Il avait choyé la nièce de Geneio, puis les deux petits princes dans une moindre mesure. Mektaion, qui n’avait pas grandi, lui conservait encore son insouciante affection, même davantage qu’au Docteur Fóros bien plus impressionnant.

– Alors, que tous les Dieux veillent sur eux et leur famille, conclut Geneio avec ferveur. Ainsi que sur nos braves soldats.

– Et qu’ils aient enfin pitié de leurs ennemis vaincus et suppliants, ajouta Temox revenu de ses songes.

– Je ne crois pas que le Dieu de la Terre aura pitié d’eux, lui.

– Je n’espère pas, s’exclama le vieux médecin. En ce qui concerne ces immondes Compagnons, du moins.

– L’avez-vous revu, aujourd’hui ? demanda Aldanor. Après la publication de ce torchon ?

– Hélas, non. Et quand bien même, je ne crois pas que notre divin monarque, si il avait été atteint par la diatribe, s’en serait ouvert à moi. Bah, je me console en pensant qu’il en aura ricané avec ses Quatre, avant de déployer toute son imagination à organiser sa réponse. C’est du moins ce qu’il semble, au vu des préparatifs en cours. Mais peut-être n’est-ce là que ce que je me plais à croire, et que notre Anverion n’a pas le cœur si léger…

Le Premier Médecin se mit à réfléchir, en tapotant du bout des doigts l’accoudoir sculpté de son siège, pendant que ses acolytes conservaient un silence respectueux. Ses yeux pâles allaient de sa consœur, dont la silhouette altière était enfin mise en valeur par sa nouvelle tenue, à son assistant, qui avait déjà deviné ses interrogations, et hésitait comme lui sur la conduite à tenir.

– Souhaitez-vous que j’aille aux nouvelles ? proposa spontanément Aldanor en mettant fin à leurs doutes. Il n’est pas concevable que notre Dieu et Roi ne se laisse aller auprès de moi non plus, mais j’ai de bons rapports avec sa Capitaine de la Garde, désormais. Et avec le jeune Gayos, également. L’un ou l’autre saurait me dire comment il se porte, et s’il a besoin de quoique ce soit.

– Mais oui, mais oui, l’idée est ma foi excellente. Allez donc, ma chère. Toutefois…

– Méfiance !

(…)

Chapitre 38

Etonnantes liaisons

(…)

S’approchant du petit attroupement, Nitza accepta une pinte tendue par un môme tout sourire, et attendit quelques instants que Bós la remarque. Il ne fallait jamais très longtemps à la belle Érévite pour être remarquée, et le géant, sitôt qu’il l’eut aperçue, vint trinquer avec elle.

– Que fête-t-on ? demanda-t-elle après avoir vidé d’un trait la moitié de son verre.

– Y’a eu des messagers qui sont arrivés du royaume ! expliqua le soldat ravi. Ma mère, elle sait comment c’qu’on écrit, alors elle a fait une lettre au sergent, pour moi. Elle voulait que j’sache que j’ai eu une bala, y’a quat’ mois d’ça ! Si tu savais comme j’suis content !

– Tu m’en as l’air, en tout cas. Mais vu que je moi, je ne sais pas ce qu’est une bala, je ne peux pas vraiment partager ta joie, mon grand.

– C’est une fille, une petite, qu’elle a eu ma femme, la jeune. On était pas bien sûrs, quand j’suis parti, si y’avait bébé ou pas, mais maintenant, vrai ! Une petiote !

– Tu es marié, toi ? s’étonna la Capitaine.

– Voui, mais c’est pas vieux, c’mariage là, faut dire.

– Celui-là ? Parce que tu as d’autres femmes ?

– Ben, deux. Mais j’suis jeune encore, hein, se défendit le murthaque. Si j’me bats comme il faut, en rev’nant, j’pourrais peut-être en avoir une troisième à bien m’occuper. Après, avec ma bala, faudra quand même que j’garde des piécettes pour l’habiller jolie.

– Tu es un père formidable, constata-t-elle avec une légère pointe d’amertume, en terminant sa chope. Qu’elle te comble de joies et de fierté.

– Boh, elle f’ra toujours moins d’bêtises que ses frères, va.

– Disons que tu les connaîtras moins. Crois-moi, nous autres femelles faisons tout autant de sottises.

– Ah bon ? J’savais pas, j’ai eu qu’des gars jusqu’ici. Mais j’y f’rais les gros yeux, tu verras.

Oulichnitza ne put s’empêcher de sourire en regardant Bós froncer comiquement les sourcils en agitant son index pointé vers une enfant imaginaire. Elle s’empara d’une autre pinte, avant de reprendre d’une voix plus légère:

– Voilà qui devrait l’assagir, la petite… comment s’appelle-t-elle, d’ailleurs ?

– Ben, c’est ça qui m’embête, de suite. Ma mère dit qui faut que j’donne un nom que le sergent écrira, mais des noms de fille, des beaux, j’en connais pas fort. Pour les mâles, c’est la mère qui choisit, en plus, alors j’ai pas l’habitude. On fait comment chez toi?

– En Erevo, nous combinons les noms de nos ancêtres. C’est d’ailleurs pour ça que personne n’arrive plus à prononcer les prénoms, aujourd’hui. Choisis quelque chose de simple, d’agréable, que tu aimes à entendre.

– Chopine ?

(…)

La doctoresse s’adossa contre un mur du donjon principal, occupé par la Cour, tâchant de découvrir qui, parmi ses occupants, serait la source idéale.

Elle dut, bien à contrecœur, en revenir à son intempérant séducteur, et reprit l’escalier monumental, déjà enténébré, qui menait aux quartiers de la Garde, juste en dessous de ceux accaparés par le divin monarque. Hu Micles en descendait justement, mais sa sœur à son bras et Bernard sur l’épaule. Avant même que la doctoresse n’eut pu ouvrir la bouche pour présenter une humble et douce requête, la Dame lui avait jeté un regard venimeux, le Seigneur un clin d’œil égrillard, et le chat un crachement hargneux.

– Gentil, mon Bernard, le calma son maître en dépassant Aldanor pour continuer son chemin.

– C’est ça, maugréa-t-elle à voix basse en regardant disparaître l’affable trio en contrebas. Gentil chat, bien gras. Un de ces jours, je ferais des onguents contre la goutte avec ton lard.

– Secourable même dans la vengeance. Vous êtes décidément incroyable, ma poupée.

Le roi, lassé d’attendre après son dîner qu’un valet de remplacement tardait à lui amener, avait déplacé sa divine personne jusqu’aux cuisines de la forteresse, qui en avaient tremblé d’émotion. Une fois un véritable festin promis sur sa table dans le quart d’heure, Anverion remontait se délasser enfin dans ses appartements, et son oreille surhumaine avait distingué, près de trente marches au dessus de lui, le grommellement d’Aldanor dans la pénombre.

En quelques enjambées, il fut près d’elle.

– Le protocole précise que lorsque je vous rencontre dans un escalier, je dois me contenter d’une révérence en place de la génuflexion. Et même si cela prive ma Cour d’assister à de splendides gadins.

– Et vos médecins de contempler d’exceptionnelles fractures, répondit-elle en se ployant gracieusement, étalant autour d’elle les pans de sa houppelande.

– Un véritable scandale. Je tâcherais d’édicter quelque chose à ce sujet, quand j’aurais un moment. Aldanor releva un peu brusquement son visage incliné vers le Dieu, plein d’une inquiète sollicitude.

– Je pense que Votre Altesse doit être en effet fort préoccupée, depuis ces dernières heures.

– Je n’irais pas jusque là non plus, répondit-il nonchalamment. Quelques ordres à donner, un ou deux rapports assommants et mon dîner qui lambine. Une campagne militaire usuelle. J’ai des ambitions plus quelconques que de turbiner des chats, moi.

– En réalité, la graisse des félins n’a jamais prouvé son… Bref. Je suis heureuse de savoir que Votre Altesse se porte bien.

– Pourquoi donc voudriez-vous que mon Altesse se porte mal, ma poupée-jolie ?

– Mais je ne le veux pas ! Simplement, je me faisais du souci pour vous. J’aurais cru… Après les horreurs qu’ils ont écrites à votre sujet… C’était tellement… abject… vous attaquer ainsi ! Infâme…

Les grands yeux doux de sa poupée s’étaient glacés, et sa petite voix avait pris des accents presque métalliques, alors qu’elle s’échauffait contre les Compagnons, au ravissement surpris d’Anverion.

– Quelle cervelle répugnante a pu vomir ce ramassis d’atrocités sur nos Dieux et Rois ? Comment ont-ils osé répandre autour d’eux une telle putréfaction ? Et dire qu’il y en a qui les croient… C’est insupportable !

– Probablement un coup des chats, déclara le divin monarque, que la fièvre partisane d’Aldanor avait mis d’humeur joueuse.

– Peu importe ! clama la jeune femme embrasée. Je ne veux pas croire qu’on puisse souiller comme ça l’histoire et la foi du royaume ! Vous avez lu ce qu’ils ont dit du roi Hallouís ? Si mon père avait vu ça, il serait déjà là-bas en train de leur arracher la tête !

La nature passionnée et ardente de l’Estivienne, qu’il avait déjà entr’aperçue, se révélait encore mieux aux yeux gourmands du souverain, dont les reflets olives jaunissaient alors qu’il imaginait mille façons de profiter de ces flammes là.

– Aldanor, l’interrompit-il gentiment. Calmez-vous.

Il se plaça tout près d’elle, et releva d’un pouce caressant le menton de la doctoresse pour l’obliger à le regarder.

– J’accorde plus de valeur à votre loyauté et à celle de mon peuple qu’aux calomnies ineptes d’une poignée d’imbéciles, ma poupée, murmura-t-il, en remontant du bout de l’index le long de son cou, venant finalement égarer ses doigts agiles dans sa nuque et provoquer un long frisson dans son dos.

(…)

Suite et fin (extraits)

Les héraults du roi

Un avis sur « Chapitres 36 – 37 – 38 (extraits) »

  1. Ah ma chère cousine. Ça faisait un moment que je n’avais pas pris le temps de te lire. Le styles est toujours aussi riche et les dénouements surprenants. N’est ce pas la d’ailleurs ce qui fait une belle œuvre. Bien le bécot et bonne année.

    Antoine P.

    >

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :