Nouvelle: Sdreilli, les sorcières des Sanguinaires

Sdreilli est une nouvelle de fantastique – horreur de dix pages. Comme à Guensorde, vous trouverez le .pdf en fin de texte pour la lire sur d’autres supports. Bonne lecture !

Tom Larret

Suivons le mouvement: Les jeux concours de Guensorde

C’était un beau soir de septembre, de ceux où l’été jette ses derniers feux, vaine lutte contre les présages de l’automne naissant. Fraîchement revenue de voyage, j’avais convié quelques amis à admirer les dorures superbes que le soleil avait laissé sur ma peau. Tous avaient, après les compliments d’usage, narré leur péripéties et offert aux plus aventureux d’entre nous les spécialités culinaires et exotiques de leurs lieux de villégiature. Quant à moi, quand on me questionna, je me contentait d’un vague éloge des paysages et du climat corse.

« – C’est tout ? s’exclama-t-on autour de moi.

– Il n’y a qu’à la regarder, commença alors à se moquer Anna, l’une de mes amies dont la langue pointue égratignait à plaisir l’orgueil de tout un chacun. Un bronzage pareil ne s’obtient pas sous les voûtes des églises romanes, diable.

– En effet, j’ai rétorqué sans morgue. Le glandouillage au soleil est une activité à temps plein, et le sage ne se disperse point dans ses travaux. J’aurais sans doute un plus beau conte à vous faire sur mon séjour, mais je crains qu’il ne soit pas convenable à une assemblée si joyeuse. »

La circonlocution fit mouche, et tout le monde s’agita, protestant qu’ils pouvaient se faire aussi sinistres que mon histoire l’exigeait. Je réclamais alors le silence, demandant que l’on ne m’interrompisse point. Pour la clarté de mon récit, bien évidemment, mais aussi pour donner à celui ci cette peinture grave que j’avais annoncée. Sitôt que le calme fut revenu, je commençais.

Mon séjour en Corse touchait à sa fin, et j’avais goûté sans compter aux délices de la mer, du soleil et des salaisons locales. Je m’étais toutefois mis en tête qu’il me faudrait rapporter quelques autres souvenirs, et j’étais partie le long du golfe d’Ajaccio, pour aller admirer le soleil plonger au large des îles Sanguinaires. Soucieuse de la grandeur de mon panorama, j’avais même poussé le vice jusqu’à m’installer sur la presque île de la Parata, dominée en son sommet par une tour génoise croulante. Le chemin jusque là était certes ardu. A tout moment, un pied peu sûr pouvait buter sur une pierre, et entraîner tout le corps qui y était attaché à rouler sur le flanc de la montagne, à se déchirer sur les épines du maquis pour finir sa course sur de peu amènes rochers en contrebas.

J’arrivais tout de même au sommet, haletante mais en vie, en jurant entre deux inspirations que cette aurore avait intérêt à dévoiler à mes yeux ébahis tout ce que la nature grandiose peut avoir de sublime, et réciproquement.

J’aspirais alors à plein poumons l’air de la Corse, mélange amer et parfumé de sel, d’olivier, de bruyère et de roche. A l’horizon étincelant, une mer d’or avalait le soleil. Les montagnes derrière moi se drapaient déjà dans l’ombre, et je vécus alors un de ces moments uniques, qui eussent touché à la perfection si j’avais pensé à prendre un whisky pour compléter. Les yeux et l’esprit embrasés de soleil, je me gorgeais (à défaut) de mon souvenir, tant et si bien que je n’entendis pas arriver l’homme.

Celui-ci s’était assis sur une pierre à quelques pas de moi, et me demanda du feu. Je revins de ma contemplation extasiée, lui tendit mon briquet et m’assis près de lui pour fumer en silence. Il semblait avoir le caractère de son île, grave et pourtant mystique. La peau hâlée, les mains noueuses, le dos voûté, il s’accordait à merveille avec le décor sauvage que j’avais élu pour souvenir touristique privilégié. Quelle chance, de l’autochtone, avais-je alors pensé.

Il finit sa cigarette, l’écrasa sous la pointe de son soulier, pinça le mégot entre ses doigts et le plaça dans sa poche. Je l’imitais. La moindre étincelle incontrôlée aurait suffi, en ces mois d’aridité, à transformer la flore environnante et toute la presque île en un tourbillon de flammes rugissantes.

« – Ne restez pas ici la nuit, fit-il alors.

– Je crois que vous avez raison, lui répondis-je. Je risquerai de me rompre le cou dans la descente dans le noir.

– Si c’est le pire qui vous arrive, estimez vous heureuse. L’obscurité sur les Sanguinaires cache d’autres maléfices.»

Sa voix sèche, son aspect, ses mots, tout chez mon bonhomme concordait pour éveiller en moi une curiosité insidieusement mêlée d’angoisse. De plus, le grand embrasement solaire qui m’avait tant émerveillée s’achevait dans quelques éclats mourants et laissait de longues traînées sanglantes sur les nuages. L’ombre se déroulait dans le maquis, attendant tapie sous les ronces que l’astre du jour finisse sa course.

Je questionnais alors mon nouveau compagnon, en déployant toute la subtilité dont j’étais capable pour ne pas le brusquer. On s’accorde généralement à dire qu’il est malaisé de faire bavarder un corse. Toutefois, si il est un sujet sur lequel on peut tirer d’eux de surprenantes harangues, c’est bien la Corse ; celle d’aujourd’hui, celle de demain, celle d’hier surtout, avec ses légendes et ses mystères. C’est celle là dont il m’a parlé, et ce sont ses mots que je vous transmets à mon tour.

A ce qu’il disait, les îles Sanguinaires, qui détachaient à l’horizon leurs silhouettes escarpées dans le soir mourant, étaient le théâtre d’événements horribles, qui prenaient leur source bien des siècles auparavant. Il m’expliqua qu’elle avaient été le refuge de sorcières. Des femmes étranges, craintes et respectées, voilées de noir et qui officiaient au cœur des villages reculés de la montagne ; il me parla de leur regard perçant, de leur doigt crochu, et du malheur de celui sur lequel ils se pointaient. Parfois, elle disparaissaient des nuits entières dans le maquis, insaisissables et menaçantes, ou elles pratiquaient d’anciens rituels sauvages que l’on n’oser évoquer qu’en baissant la voix et en croisant les doigts pour conjurer le mauvais sort. Mais lorsque les sandales des prêtres et la main de Dieu se posèrent sur le sol de l’île, elles furent chassées, traquées, et trouvèrent refuge sur les Sanguinaires. On racontait qu’elles se réunirent un soir, au bord de l’eau, entre les récifs, là ou les vagues venaient mourir dans un éclat fracassant, et qu’elles y prirent un aspect horrifiant. Elles se transformèrent en un cauchemar sous marin, et, rampant sur le fond de l’eau, elles atteignirent les îles, prenant à jamais possession de la terre et des rochers.

En entendant ce récit, je n’avais pu réprimer un sourire. Malgré le talent de conteur sentencieux de mon compagnon, cette légende là sentait bon l’histoire de coin de feu. Voyant ma réaction, il eut un regard terrible, qui aurait fait frémir de plus courageux que moi.

« – Ne riez pas, s’exclama-t-il avec colère. Tout cela est vrai.

– Si ces îles sont vraiment maudites, alors pourquoi ce phare y trône-t-il ? Nos sorcières auraient-elles tout de même eu le souci de la sécurité maritime ?»

Il me transperça alors de son regard sévère, et reprit la parole. Le phare fut bâti peu de temps après, mais son érection fut chaotique. Les maçons les plus expérimentés se rompaient le cou sur des échelles solides et bien assurées. Sur les hauteurs, des bourrasques de vent d’une surprenante violence emportaient les ouvriers et les précipitaient sur les récifs aigus qui affleuraient. Des pierres roulaient le long de la montagne, bousculant les hommes et les chariots. Même les oiseaux semblaient pris d’une horrible frénésie; mouettes et cormorans criaient et piaillaient le jour et la nuit, poussant sans relâche des cris suraigus. Les ouvriers, rendus fous par la terreur et l’épuisement, fuirent le chantier au beau milieu d’une nuit. Mais leurs embarcations, détachées à la hâte, conduites par la panique, furent saisies dans un courant frénétique, et presque tous moururent, noyés dans les débris et l’écume rosie de sang.

Un seul survécut; on le repêcha, hagard, et c’est de sa bouche qu’on apprit l’horreur de ce chantier, entre le vacarme incessant des piaillements, la peur qui leur tordait le ventre en comptant les cadavres qui s’amoncelaient, rougissant le sol de l’île. Le tableau qu’il avait tracé, entre ses sanglots et ses balbutiements, fut grandi par le souvenir des sorcières, et verni de la crainte qu’elles inspiraient encore.

Les autorités décidèrent d’intervenir. A la place des ouvriers, l’on envoya des soldats et des prêtres. Armés jusqu’aux dents, dégoulinants d’eau bénite, ils fouillèrent les trois îles de l’archipel de fond en comble. On trouva bien des traces des sorcières, mais aucune d’entre elles en chair et en os. Comme on disait qu’elles pouvaient prendre l’aspect des plantes vivaces et tordues qui portent toujours leur nom, la décision fut prise d’incendier le maquis. Le feu prit vite, et le brasier ronflant dévora toute vie sur les îles, rampant le long des crêtes et ne laissant, au bout de trois jours, qu’un sol calciné pour tout décor. Ceux qui avaient observé les flammes depuis leurs bateaux jurent tous avoir entendu les hurlements de rage et d’agonie des dernières sorcières, brûlant vives dans un avant-goût de l’enfer qui les attendaient.

Lorsque plus rien sur les îles ne resta pour nourrir la voracité du feu, l’homme alors y reprit pied, et au milieu des prières, le phare s’éleva enfin.

Mais si les sorcières semblaient toutes mortes, leur colère et leur haine avaient survécu, dans les braises fumantes, dans les épines du maquis qui repoussait, dans chacune des arêtes rocheuses qui dentellaient les bords de l’île. Le premier gardien du phare fut un homme courageux. Il eut fallu de la témérité pour une telle mission, mais la faim et la nécessité y pallièrent. Ses nuits dans le phare furent peuplées de cauchemars qui le laissaient hagards, convulsant sur son lit. Le vent, la mer et les oiseaux chuchotaient à ses oreilles de terribles menaces. La vengeance des sorcières fit en quelques semaines ce que l’isolement aurait fait en quelques mois. Il devint fou. Ses cris désarticulés s’entendaient du rivage, et même si le sommet du phare brillait toujours, les îles maudites inspiraient une telle frayeur que les pêcheurs faisaient de longs détours pour éviter leurs abords, et que personne n’osa se porter au secours du gardien.

Mais un beau jour, les cris cessèrent. L’homme revint à terre pour y chercher des provisions, l’air tranquille et assuré, le regard calme et froid. Il ne raconta rien, ne dit pas un mot de ce qu’il avait vu, entendu et subi. Un peu plus tard, il prit femme, une jeune bergère des environs, sans doute plus poussée au mariage par la curiosité que par la passion. Si l’union ne fut pas heureuse, les puissances démoniaques n’y eurent aucune part. Le couple eut un fils, qui succéda à son père, et dont le fils devint à son tour gardien du phare. De nombreuses années passèrent, ou une dynastie étrange régnait ainsi sur le phare des Sanguinaires, et l’on eut pu croire que la vengeance des sorcières s’était définitivement accomplie, tant la vie semblait paisible. Mais la lignée finit par s’éteindre, et un nouveau gardien prit possession du phare.

A cette époque, les lumières de la raison et de la science brillaient au firmament du monde. La légende des Sanguinaires, encore bien connue, n’effrayait plus que les enfants. Elle ne pouvait faire trembler un homme comme ce nouveau gardien, dont la tête solide et le cœur sans mystère ne vacillaient d’aucune flamme mystique. Il ne croyait ni à Dieu ni à Diable, et n’avait peur que de la folie des gouvernements. Ce dos et cette raison si raides furent bientôt brisés. Nul se sût ce qui se passât là bas, mais à peine deux semaines après qu’il eut pris ses fonctions, par une nuit d’orage terrible et de mer démontée, ou les éclairs plongeaient dans des tourbillons d’écumes, on entendit, entre les éclats fracassants des lames et les grondement titanesques du tonnerre, sa voix puissante. Cris de rage, cris de haine, cris de terreur ensuite, dont la portée se mêlait à celle des éléments déchaînés.

L’orage passa comme tout le reste, et ce fut bien quelques jours après que son corps inébranlable vint s’échouer sur la côte. Ses membres étaient atrocement mutilés, et sa mâchoire gardait encore la violente crispation d’un effroi sans nom. On le crut assassiné, une enquête fut ouverte. Celle-ci ne donna rien, mais l’un des gendarmes envoyés dans le phare gardât de sa visite et de ses découvertes une impression si vive et si terrible qu’il s’en ouvrit à son confesseur.

Le père Domenicio était connu en Corse comme un homme bon, mais austère et à la foi inflexible. Le témoignage de son pénitent le convainquit que le diable possédait ces terres, et que seul un homme de Dieu pouvait l’en chasser. Il se retira donc sur les Sanguinaires pour y passer ses jours en méditation et en prière, seul au sommet du phare. Dans ses lettres à l’évêché, il évoque des puissances démoniaques à l’œuvre, que seules la foi et l’amour de Dieu peuvent conjurer. Animé de cette flamme céleste qui auréole les anges et brûle dans le cœur des saints, il édifia un autel, consacra une chapelle, et fit renaître le sacré sur ces îles impies. Il raconte encore que le mal et la superstition y étaient profondément enracinés, et met au jour des preuves d’une si incroyable barbarie que seul Lucifer en personne a pu l’inspirer.

D’après lui, la dynastie de gardiens qui avaient si longtemps dominé les phare des Sanguinaires avait payé sa tranquillité en offrant aux sorcières des sacrifices humains. Tantôt une fillette enlevée dans un lointain village de montagne, ou quelque ivrogne ramassé au détour d’un chemin, souvent même un nourrisson de la famille. Pendant des siècles, les sorcières apaisées et ravie par ce tribut sanglant avaient accordé à cette famille, souillée par leur macabre influence au plus profond de ses entrailles, leur clémence et leur protection.

Dans ses écrits aux accents parfois désespérés, le père Domenicio s’étonne que des pratiques si barbares aient pu survivre si longtemps. Mais lorsqu’on grandit sur une île farouche, avec pour berceau des rochers acérés, sous les regards sardoniques des cormorans au plumage sombre, envoûté par l »écume qui se tord à vos pieds, baptisé dans les vagues gémissantes, cela ne semble pas si cher d’acheter sa vie à tel prix, là où la terreur et la mort vous ouvrent leurs bras à chaque pas.

De ce témoignage scandalisé du bon père, qui avaient étudié les papiers, les ossements et les traces laissées par cette sauvage lignée, on a soigneusement effacé la mémoire. Mon conteur lui-même prétendait tirer son récit de ses aïeux, neveux ou cousins de ce pieux ermite qui voulait tant chasser le mal des Sanguinaires. Il y mourut âgé, toujours sain d’esprit et droit dans sa foi, et y fut enterré. Sa bénédiction éloigna longtemps les maléfices de ces îles, et peu à peu, elles furent colonisées. Le phare fut agrandi, modernisé, on installa un lazaret, puis un sémaphore, sans que les sorcières ne daignent s’y opposer.

Mon corse interrompit son récit à cet instant, et me considéra d’un air grave.

« – Ce que je vais vous dire maintenant, ce ne sont pas mes pères ou l’histoire qui me l’ont appris, mais des faits bien réels que j’ai pu voir de mes propres yeux. »

Il y a de cela bientôt vingt ans, une équipe de biologistes et de géologues vint mener des études sur les Sanguinaires. Refuge de nombreux oiseaux marins, asile pour une flore sauvage et endémique, elles offraient des trésors d’observation. Lui a accompagné les scientifiques sur le bateau. Bien sûr, il connaissait la réputation de l’île, mais la foi et l’admiration que le père Domenicio avait inspiré à sa famille étaient plus fortes que la peur. Il croyait plus fort au pouvoir de cet ermite quasi exorciste qu’à ceux des sorcières venues des tréfonds des âges.

«- Avec tout leur appareillage à mesurer, à creuser, ils ont profané ses os, murmura-t-il alors, bouleversé encore au souvenir de cette exhumation. Ces saintes reliques qui interdisaient aux maléfices de se déchaîner sur les Sanguinaires ont été emmenées loin, et le mal y est revenu. Je leur ai dit, je leur ai dit, fit-il avec un accent de désespoir, mais il n’ont pas voulu m’écouter, et voilà. »

A ce voilà, sa voix se brisa. J’étais suspendue à son récit qui tenait à la fois de la légende immémoriale et du témoignage d’une spontanéité touchante. Il reprit encore un ton plus bas.

«- Ils ont emporté ses os et les sorcières sont revenues. Moi, je n’y suis plus retourné, mais le jour suivant, lorsqu’ils ont voulu recommencer à creuser, ils ont tous été massacrés. Un énorme rocher s’est détaché du flanc de l’île, et ils ont tous été écrasés, enterrés sous les pierres. »

Il me parla encore d’un groupe d’aventuriers venus camper là bas, et dont les cadavres rongés par le sel et les oiseaux n’ont jamais pu être identifiés, du dernier gardien de phare retrouvé pendu, de bons bateaux de pêche gouvernés par d’excellents marins, fracassés sur les récifs.

«- Elles sont revenues, elles sont en colère car il n’y a plus de sacrifices. Maintenant le phare est automatique, et on a fait des îles une réserve pour les oiseaux. Une réserve pour les démons, oui ! Plus personne n’a le droit d’y aller, et c’est tant mieux ! »

Il repris son souffle, ayant presque crié ses dernières phrases.

«-Il y a dix ans, j’ai repêché les dernières victimes de ces îles maudites. Un groupe de touristes, qui avait navigué discrètement. Tous, retrouvés noyés, les membres brisés, la peau déchiquetée, les yeux hagards.

– Comment savez vous qu’ils venaient des Sanguinaires, ces cadavres ? Cela n’aurait pu être qu’un affreux accident de navigation.

– Je l’ai vu comme je vous vois, cet homme. J’ai sorti de l’eau, moi même, ses restes encore tout sanglants, et dans sa main il serrait cette pierre rouge qu’on ne trouve que sur ces îles. Elle a la forme d’un doigt crochu, d’une griffe de sorcière, durcie et racornie. Quand l’île a brûlé, elles se sont réfugiées dans ces plantes, qui sont devenues des pierres et ou leurs âmes noires se cachent toujours.»

Après cette harangue, il se tut. Bien que je m’en défendisse, son récit m’avait troublée. La nuit avait glissé sur nous pendant qu’il parlait, et enveloppée de ses ombres menaçantes, je n’étais pas loin de croire à ces chimères. Avec un scepticisme un peu feint, je le remerciais de son histoire, et pris congé. Sa voix m’accompagna dans l’obscurité, sépulcrale :

« N’y allez pas ! »

Je rêvais à tout ceci sur le chemin du retour, frissonnant en me remémorant toutes les atrocités qu’il m’avait racontées. Sûrement, mon Corse devait être un peu fou, ou bien il m’avait joué un beau tour, de ceux que l’autochtone fort de son droit aime à préparer aux visiteurs un peu naïfs. Mais, chemin faisant, je ne pouvais me départir d’une certaines crainte qu’il avait insufflée en moi. Je m’en ouvris à Lucas, mon hôte sitôt arrivée, alors que l’apéritif était servi.

Il se mit à rire, en entrechoquant les glaçons dans son verre. Sur sa calme terrasse, dans la langueur du soir, les lumières de la ville dansant au loin et un martini à la main, les spectres des sorcières des Sanguinaires me paraissaient bien moins terrifiants.

« – Je connais aussi cette vieille légende, dit-il. Ce n’est qu’un ramassis de superstitions et de folklore, rien de plus. Ces îles au nom certes macabres n’ont jamais abrité que d’innocents pêcheurs et quelques cormorans, tu peux me croire. »

Je lui assurais crânement que je n’avais pas accordé de crédit à ces fariboles, mais le trouble de ma voix se décelait facilement.

« – Le pire maléfice qui existe au monde, reprit-il, c’est celui des biscuits apéritifs. Quel pouvoir démoniaque nous pousse donc à en avaler sans pouvoir cesser, sitôt qu’on en a picoré un? Là est la vraie puissance du mal, dans le croustillant et la cacahuète. Et tiens, pour te prouver, à toi, amatrice de soleils couchants, qu’il n’y a rien à craindre, demain si tu veux, nous irons admirer l’aurore sur Mezzu Mare. En accostant par la facade ouest, personne ne nous verra.

– Ce n’est pas une réserve ornithologique interdite ? demandais-je.

– Je te promets de ne pas emporter ma carabine, va. A toi qui exhibes fièrement ton bandana à tête de mort, un si piètre acte de piraterie ne devrait pas faire peur. »

Je fanfaronnais de concert, ne voulant pas passer pour craintive et superstitieuse, même si la perspective d’un abordage sur l’île des Sorcières ne me paraissait pas une promenade des plus enchanteresses.

«- Et toi, Armand, fit mon hôte en se tournant vers le troisième convive, tu viendras chasser la sorcière avec nous ?

– Je prendrais même mon appareil photo, répliqua-t-il d’un ton enjoué. Une belle photo de sorcière sur la cheminée, voilà qui aura de la gueule.

– Ca sera toujours plus décoratif que celle de ta femme. »

La conversation roula sur ce ton pendant le dîner et jusqu’au digestif, et j’allais me coucher, tout à fait rassérénée par la chaleur de l’amitié et du vin corse. Aucune fantasmagorie occulte ne vient troubler mon sommeil ni la journée qui suivit.

Néanmoins, j’hésitais un peu quand vint le moment d’embarquer. Mais j’avais noué autour de mon front ce fameux bandana à têtes de morts, et je devais m’en montrer digne.

« – Allez, monte à bord, moussaillon, fit Lucas, déjà derrière le gouvernail. Si tu es sage, je t’attraperai un beau cormoran que tu pourras dresser et garder sur ton épaule.

– Ca sera très chouette, lui répondis-je. Mais le cormoran, c’est pas une espèce protégée ?

– Si, mais c’est juste par ce qu’il sont immangeables. Allez, accrochez vous, on est partis. »

Dans un vrombissement plastronnant de moteur, le bateau démarra et nous filâmes vers le large. Fièrement juché à l’avant, debout, une main sur le volant, Lucas nous conduisit avec habileté jusqu’aux abords sinistres de Mezzu Mare. Coupant le moteur, il se rassit pour entreprendre de savantes manœuvres de louvoiement entre les récifs qui entouraient l’île. Facilité par une mer d’huile, l’accostage se passa bien, mais une ineffable angoisse m’étreignit le cœur lorsque je posais le pied sur le sable de la petite plage que nous avions choisie comme port. Perché sur un rocher de la montagne qui s’élevait au dessus de nous, un cormoran d’un noir de jais nous fixait insolemment.

« – Sale bête, murmurais-je.

– Je croyais que tu en voulais un pour toi, se moqua Armand.

– Pas celui-là. Je lui trouve un vilain air. Un air menaçant.

– Les cormorans ne peuvent pas prendre l’air menaçant.

– Lui, il y arrive très bien, insistais-je. »

A ces mots, le cormoran déploya ses ailes, poussant un cri suraigu qui ressemblait à un rire mauvais, et s’envola dans la nuit tombante.

« – Là, tu vois, il est parti le méchant zoiseau, me rassura Lucas, moqueur.

– C’est dommage. Un cormoran satanique et menaçant, j’aurais voulu le prendre en photo, continua Armand en jouant avec son appareil. »

Je soupirais, et nous commençâmes à chercher à travers le maquis et les rochers un sentier qui conduirait au sommet. A mi hauteur, je repérais à nouveau l’oiseau qui nous avait si mal accueillis. Il voletait au dessus de nous, sinistre. En réprimant un frisson, je continuais la pénible ascension derrière mes deux amis. Le jour déclinait rapidement, et la lumière rasante me perçait les yeux. Le charme mélancolique et grandiose de l’aurore insulaire, ici, n’avait aucun effet, tant la venue de l’ombre était chargée de menaces.

Grimpant la tête baissée pour éviter l’éblouissement, mes regards tombèrent alors sur une pierre étrange qui rougeoyait comme un charbon ardent. Fascinée, je me penchais dessus sans oser la toucher. Elle avait la taille et la forme d’un poing ouvert aux doigts recourbés.

«  – C’est joli, hein, fit Lucas qui avait observé mon manège. C’est à cause de cette roche que l’île porte ce nom. On n’en trouve qu’ici, d’un rouge si intense. »

Je me redressais sans quitter la pierre et son éclat si particulier des yeux. Mon ami donna un léger coup de pied dedans, et la ramassa pour me la tendre.

« – Prends là. C’est moins joli loin de la lumière du soleil, mais ça ira bien avec tes rideaux tout de même. »

Je n’avais pas très envie de toucher la pierre qui semblait flamboyer dans sa main, mais j’avais suffisamment suscité de commentaires moqueurs pour aujourd’hui. Je tendis mes doigts et la saisis. Sans la garder trop longtemps contre ma chair, qu’elle semblait brûler, je la glissai dans mon sac et remerciais évasiment.

Enfin nous parvînmes au sommet, pour admirer les lueurs colorées du crépuscule. Les derniers feux du soleil mourant faisaient rougir les roches ocres des Sanguinaires. Une odeur âcre, pourtant sucrée, entêtante et douceâtre, montait du maquis. La mer émettait, en léchant les bords de l’île, un clapotis à peine perceptible.

« – Oh, c’est beau, s’exclama Armand. Allez, photo.

– Celle que tu trouves sur douze millions de cartes postales? Ou est l’intérêt de la prendre toi même ?

– Elle sera ratée, surexposée et on verra un bout de mon doigt dans le coin supérieur gauche, me rétorqua-t-il. Comme ça mes petits enfants pourront se souvenir que leur papi passait de chouettes vacances en Corse mais que c’était vraiment un photographe pourri. »

Et, saisissant son appareil, il le coinça contre son visage, et se mit à jouer avec les boutons de réglage. Il avança de quelques pas vers le bord.

« – Attention, le prévint Lucas. Gaffe à pas tomber, on te repêchera pas. »

Armand cessa d’avancer, s’assura d’un coup d’œil que le sol au dessous de lui était encore stable et que la distance qui le séparait d’une chute douloureuse restait raisonnable. Il releva son objectif et commença à le pointer vers l’horizon. Alors que la roche de ces montagnes s’élevait depuis des millénaires, elle sembla d’un seul coup se dissoudre sous les pieds de notre ami. Elle fut en instant, à l’endroit ou il se tenait debout, parcourue de milles lézardes, puis s’effrita dans une poussière d’ocre. Armand eut à peine le temps de constater que rien ne le soutenait plus, qu’il basculait dans le vide sous nos yeux horrifiés. Il dérapa le long de la pente, tâchant de se retenir aux herbes du maquis, brûlant ses paumes sur les pierres qui roulaient et entraînaient son corps. Dans sa course folle, il heurta une pointe saillante. Il rebondit sous le choc, prenant un élan supplémentaire, et continua à glisser le long de la pente. Une affreuse traînée sanguinolente qui s’étalait sur le rocher qu’il avait heurté nous fit craindre le pire. Dans sa chute, il vint s’abîmer sur plusieurs autres roches avec des bruits horribles, et son supplice s’acheva par un plongeon mou dans l’eau noire. Dans une infâme ironie, l’appareil photo qu’il tenait à la main lorsque le sol s’était désagrégé avait roulé loin de la crevasse ouverte, et restait là, l’objectif béant pointé sur nous deux, impuissants et tétanisés.

J’allais me précipiter vers la falaise quand Lucas me retint d’un geste et m’entraîna vers le sentier. Malgré la violence de la chute, nous avions un espoir fou de retrouver notre ami vivant, et nous commençâmes à dévaler la piste envahie de ronces, saisissant à pleines mains les épines pour garder l’équilibre, et tordant nos pieds sur les accidents du chemin étroit. Un croassement immonde déchira nos oreilles, et je distinguais dans l’ombre encore pâle la silhouette du cormoran qui tournoyait au dessus de nos têtes.

Nous étions presque sur la plage lorsque Lucas s’arrêta brutalement. Le suivant de près, je le percutais de plein fouet. Il tourna vers moi son visage habituellement serein. Au lieu du sourire tendre et condescendant qu’il avait toujours pour moi, je le vis grimaçant de douleur, et ses yeux se vidaient de leur éclat pétillant, sous l’effet de la peur et de l’étonnement.

«Mon pied. Il est coincé par…»

A grands coups de talons, il tentait de se dégager de la racine qui s’enroulait autour de sa cheville. Je me baissais pour l’aider, et je vis le bois aride se tortiller, ramper et onduler dans la poussière pour saisir les jambes de mon compagnon. Les épines perçaient sa peau, et les branches noueuses se serraient autour de ses membres dans des craquements sinistres. Une violente traction lui fit perdre l’équilibre, la végétation l’attirant vers elle pour l’engloutir. Je frappais de toutes mes forces les bosquets animés d’une force maléfique, en tentant d’écarter le piège vivace qui voulait se refermer autour de Lucas, gémissant et se tordant, couché en travers du sentier. La moitié de son corps avait déjà disparu dans le maquis infernal, qui se balançait pour l’entraîner dans ses insondables entremêlements.

Une épaisse liane jaillit tout à coup de l’autre côté du chemin que nous nous étions frayés et vint claquer sur sa gorge, interrompant net ses plaintes. Ses épines durcies par le soleil, longues comme le pouce, se plantèrent dans sa mâchoire, et le malheureux Lucas, étranglé, écartelé, déchiré par une flore infernale et furieuse, cessa de se débattre.

Avec un hurlement d’horreur que j’avais trop longtemps contenu, j’enjambais son corps et dévalais le reste du sentier. Malgré mes sens effarés, mes mains en sang, et la sueur brûlante que la panique et une chaleur poisseuse et persistante faisait couler le long de mes reins, j’arrivais sur la plage ou nous avions accosté. Je tirais alors de mon sac qui pendait encore à mes côtés mon fameux bandana, que j’avais dénoué sur le bateau. J’essuyais mon visage, mes mains, tentant de reprendre mon souffle, en croisant les bras sur mon torse pour empêcher mes côtes d’éclater sous le martèlement de mon cœur affolé. Levant la tête, je vis, perché à la même place que lors de notre arrivée, le cormoran qui m’avait semblé de si mauvais augure. Il me fixait toujours, et je distinguais au fond de son œil la même lueur macabre et enjôleuse que sur la pierre ramassée un peu plus tôt. Il prit de nouveau son envol, s’élevant dans les cieux, puis vint fondre sur moi. Je me remis à courir dans le sable épais, vers la mer et le bateau qui tanguait doucement, solidement arrimé à un récif.

L’une des larges ailes frôla ma tête. Une odeur de cadavre, de sel et de cendres m’emplit les narines lorsque l’oiseau passa si près de moi. Je m’attendais à sentir son bec se planter dans mon crâne, mais il ne fit que m’effleurer, et je poursuivis ma course. De l’eau jusqu’à la taille, je me débattis jusqu’à l’échelle d’acier, me hissais à l’intérieur de la coque, détachais notre corde d’amarrage de mes mains tremblantes et mis le contact.

Le moteur gronda et d’un coup de volant, je tournais le dos à cette île sauvage et maléfique. Je ne sais trop par quel miracle j’évitais de me fracasser contre les rochers qui bordent l’archipel, ni comment, par une nuit obscure, je parvins à la côte.

«- Pour résumer, tu es allée en Corse, tu as bronzé, mangé du saucisson et vu mourir deux amis d’enfance dans des circonstances atroces?

– Et j’ai perdu mon bandana. Je vous avais prévenus que c’était une histoire triste.»

Les convives gloussèrent et nous nous séparâmes. Pas un, évidemment, n’avait cru mon récit, malgré la pierre que j’avais conservée et qui trônait sur l’étagère, jetant de temps à autre un éclat mauvais. Peut être aurais-je du leur raconter les cauchemars hallucinés qui me poursuivaient depuis. Peut être aurais-je dû parler de ces visions de rituels sans âge, nés du sang et de la sueur que j’avais laissés sur ce bandana, arraché par la serre du cormoran. Peut être aurais-je du raconter comment, hors du temps et de l’espace, dans un sommeil convulsif, j’avais vu le maléfice à l’œuvre. Que j’avais entendu leurs voix chuintantes, récitant les litanies qui devaient arracher mon âme par lambeaux. Que quelques fluides corporels abandonnés sur un simple carré de tissu avait suffi pour l’envoûtement, et que je sentais parfois gronder leur fureur à l’intérieur de mon ventre. Peut être aurais-je du leur dire.

J’allais ouvrir grand la fenêtre et contemplais le ciel. Dans un bruissement d’ailes, le cormoran descendit du toit pour se percher sur mon épaule et me gratifier d’un affectueux coup de bec.

Non, il ne fallait pas leur dire.  

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