Chapitres 39 – 40 (extraits) et 41 (intégral)

Chapitres 30 40 (extraits) et 41 (intégral)

Chapitre 39

Suivre l’exemple

(…)

– Ma tante ? C’est moi, Aldanor. Je peux entrer ?

La jeune fille avait tendu l’oreille, en attendant le coup bref et léger qui lui donnerait la permission de pénétrer dans les appartements de sa tante. Quand il eut résonné doucement, elle avait poussé la porte, maintenue en permanence entrebâillée par une petite cale de bois, et était entrée en frissonnant. Les fenêtres non plus n’étaient jamais closes, ici, même pendant les rudes hivers montagnards. Eshandia Markan était pourtant, comme toujours, installée dans l’embrasure de la baie. Ses yeux éteints et décolorés avaient quitté l’horizon pour se poser un instant sur sa nièce. De tous les membres de sa famille encore en vie, c’était Aldanor qu’elle voyait le plus. Bien sûr, son frère cadet Maenek et son aimable épouse Jilini venaient la saluer brièvement chaque matin. Mais leur compagnie mutuelle leur renvoyait à tous les trois des images anciennes d’une horreur si tenace que l’entretien était quasiment, pour chacun d’eux, insupportable. La belle Ancianor également passait, souvent en tout début d’après-midi, avant de retourner à ses livres et à ses parchemins. Mais à dix ans, son turbulent neveu Chamchaek ne tenait pas en place, et cavalait dans tout le château, ses deux petits frères, les jumeaux Waelmir et Shendrik, en permanence à ses trousses.

Aussi, l’adolescente, plus calme et rêveuse que ses frères, et dispensée des innombrables études poussées, dévolues à l’héritière du titre et du domaine bien déterminée à assumer ses futures responsabilités, avait-elle plus de temps à consacrer aux autres. Eshandia avait compris, après quelques temps, que sa nièce ne lui rendait pas seulement visite par devoir moral. Elle doutait fort, pourtant, d’être une compagnie agréable pour une enfant de treize ans. Elle était morte à un moment imprécis, quelque part durant les vingt années (pas plus?) qu’elle avait passées aux mains des Sorciers Noirs. Sa dépouille respirante était finalement revenue au château de son père, muette, immobile et figée, sans plus de mémoire que de personnalité. Malgré les efforts des siens, rien de plus que des bribes, des sursauts, n’était réapparu, mais Aldanor continuait, inlassable, à venir s’installer chez elle, pour lui raconter la vie du château, lui faire la lecture, apporter des bourgeons de sapin ou arranger un bouquet de fleurs.

Ce soir là, la jouvencelle était pourtant moins souriante qu’à son habitude en arrivant chez sa tante après le crépuscule. Elle avait attrapé dans l’armoire une couverture de laine, et était venue la draper autour d’Eshandia tout en déposant un baiser léger sur sa joue livide et décharnée.

– La nuit sera froide, s’était-elle expliquée en arrangeant les plis autour de ses épaules.

Puis elle s’était laissée tomber, d’un mouvement las, sur le petit siège bas placé en face de la momie, pour y rester un long moment, l’air perdu, examinant d’un œil perplexe le décor de la chambre.

– Tu devrais essayer de manger quelque chose de plus consistant que de la soupe, tante Eshandia, avait-elle fini par dire en remarquant le plateau de son repas, le bol vide, mais le tranchoir de pain, la petite tourte et les fruits restés intacts.

Cette dernière avait effleuré d’un doigt sa mâchoire presque édentée, dont les résidus pourrissaient lentement, douloureusement.

– Effectivement, avait constaté sa nièce en se relevant.

L’adolescente avait fouillé la pièce du regard, avant d’avoir une inspiration soudaine. Elle était allée déposer la bouilloire en fonte, à moitié remplie, dans l’âtre, puis était repartie vers l’armoire dont elle avait réussi à extirper un petit sachet brodé aux effluves boisées, placé là pour repousser les mites.

L’ayant ouvert précautionneusement, elle en avait tiré quelques clous de girofle qu’elle fit ensuite infuser dans le bol. Tout en émiettant le pain dans l’eau parfumée qui tiédissait doucement, elle avait expliqué à sa tante :

– Les femmes du désert disent que cette épice peut soulager les dents. Mais apparemment, elles s’en servent surtout pour être de bonnes épouses, d’après ce que m’a raconté Ancianor. Elle est assez au courant, puisque ses fiançailles avec Teil Micen sont désormais confirmées.

Aldanor avait poussé un profond soupir en ajoutant une cuillère de miel à la bouillie qu’elle lui avait ensuite présentée.

– Tu penses bien qu’elle est absolument ravie. Je voudrais l’être aussi pour elle… Mais je n’arrive pas à m’empêcher de penser… Bon, Ancianor va se marier, et puis un jour, elle aura la charge de Père. Cham deviendra un guerrier, il passe déjà son temps à s’entraîner sur les petits. Et eux, s’ils survivent à ça, ils n’arrêtent pas de dire qu’ils iront explorer les mers comme le roi… feu le roi, je veux dire.

La gamine s’était interrompue pour soupirer de nouveau. Et d’une toute petite voix, elle avait repris la parole.

– Mais, tu vois… Moi… Je suis contente pour eux, bien sûr. Mais j’aimerais bien… Faire quelque chose, moi aussi. C’est juste que… je ne sais pas quoi. Je n’ai pas très envie de me marier, après, peut-être que ça viendra… Enfin, bon, je ne suis pas très belle. Je n’aime pas me battre, et puis Mère ne voudrait jamais. Je suis malade en bateau, et je suis nulle pour la broderie, ou la musique, le dessin et tout ça. Qu’est-ce que je pourrais faire…

Eshandia savait bien qu’Aldanor n’attendait pas de réponse. Elle avait contemplé sa nièce dont les grands yeux intelligents semblaient s’égarer entre les interstices sillonnant les moellons des épais murs du château, puis le bol de nouveau vidé sans difficultés, et la couverture arrangée autour de son corps squelettique. Son regard vide étaient revenu à sa fenêtre, vers le paysage nocturne, et s’y abîmait, alors qu’elle croassait avec peine :

– Soigner.

La petite avait suivi son conseil, mais n’avait pu soigner Eshandia elle-même, dont elle n’avait jamais plus entendu la voix, et qu’on avait retrouvée les yeux désormais clos quelques années plus tard, toujours assise près de la fenêtre, les derniers bocaux de ghjàllic’ qu’elle avait préparés soigneusement étiquetés devant elle.

(…)

Et le soir même, la découverte et les dispositions prises par l’ingénieure faisaient bourdonner la Cour. De longtemps vidés et abandonnés, les bains de la citadelle, situés dans un sous-sol verrouillé, avaient été retrouvés, ouverts et approvisionnés par Keviskat qui avait réussi à localiser la chaufferie condamnée, à moitié enterrée, aux conduits presque éboulés puis à les faire réparer et remettre en service. Les trois vastes cuves étaient déjà en train d’être récurées par les esclaves, et seraient le lendemain remplies d’une eau pure et chaude. Anverion avait ordonné que l’une d’entre elles soit préparée en priorité, afin de pouvoir accueillir les Dames de la Cour, toutes positions confondues, dès le matin.

Après le déjeuner, les deux autres seraient ouvertes pour les mâles, et, enfin, serviteurs et autre valetaille auraient la permission de venir s’y plonger au soir lorsque toute la noblesse y aurait abandonné sa sueur. Il était regrettable que Keviskat n’eut pas découvert les étuves plus tôt, songea le roi en terminant de dicter ses instructions. Malgré la vétusté des lieux, obscurs et renfermés, ils offraient une certaine forme de confort dont il aurait aimé profiter davantage.

Au sein du Palais des Divins, les immenses piscines profondes, et toutes leurs luxueuses dépendances, faisaient ses délices depuis toujours. C’était même sur les dalles de marbre entourant l’un des bassins tièdes qu’il avait pour la première fois mis sa virilité à l’épreuve, triomphalement. Il faut dire qu’il avait soigneusement préparé son coup. Ah, c’était tout de même dommage que les vieux bains d’Esc’Tag soient demeurés si longtemps indisponibles, soupira-t-il de nouveau au matin en ajustant sa couronne. Sa poupée aurait été ravissante renversée dans les vapeurs moites et épaisses, le dos plaqué contre le sol de carrelage brûlant. Tant pis, il l’aurait d’une autre façon.

– Gayos ! Fais entrer la Garde. De suite.

Les Quatre furent introduits dans le salon du divin monarque où il avait laissé traîner les plans antiques disséqués par Keviskat, curieux de comprendre son petit exploit. Après l’avoir salué, ils se répartirent paresseusement dans les sièges en attendant les ordres de Son Altesse. Hu Micles s’était emparé de l’un des croquis de l’étuve qu’avait réalisé la damoiselle, et l’examinait avec intérêt.

– Je ne te connaissais pas la passion de l’architecture, mon joli.

– C’est tout à fait normal, Ton Altesse, répondit le jeune Garde sans quitter le dessin des yeux. Moi, je cherche simplement où le premier maître d’œuvre a disposé l’alcôve secrète pour espionner les filles nues. Mais je crois qu’il a omis ce point essentiel. Ce devait être le genre de baigneur à contempler uniquement les sites, soupira-t-il en laissant retomber le parchemin, récupéré par Oulichnitza.

– Excepté pour toi et tes revendications vicelardes, ça m’a l’air plutôt bien conçu, fit-elle après avoir y jeté un coup d’œil. À moins que le coin des puceaux mal foutus ne soit là ?

Elle éleva le plan à la vue de tous, en tapotant du doigt une petite pièce isolée dans un renfoncement.

– Non, ma douce, malheureusement pour eux. L’architecte a installé à cet endroit une petite cataracte fraîche et abritée.

– C’est bien ce que je disais, reprit Hu Micles, tourné vers sa Capitaine. Le généreux garçon vous aura au moins laissé un toit pour vous doucher.

– Tu es décidément ignoble, mon frère, soupira Meli Ha alors que le roi ricanait. Ne pourrais-tu pas t’interdire ce genre de remarques ?

(…)

Oulichnitza laissa tomber sa serviette, simplement jetée sur son épaule, sur un rebord de pierre, et se glissa dans l’eau alors que Meli Ha, élégamment drapée dans la sienne, faisait le tour de la pièce à la recherche d’un meilleur rangement. L’Érévite s’accorda quelques brasses, le temps de reconnaître leurs compagnes. Damoiselle Hélias, l’Alcade raffinée, était installée contre le bord de la cuve, et entrouvrit ses yeux perspicaces pour saluer la Capitaine d’un sourire engageant. Dans un coin à droite, Psomia Srà s’était pelotonnée, et sa tête inclinée ne se releva qu’à peine pour les nouvelles arrivantes, sous le regard vigilant d’Aldanor qui lui faisait face.

– Pas trop chaud, Doc ? lui lança Oulichnitza qui commençait déjà à mijoter, tout en la rejoignant.

– Toujours moins que les eaux de l’Aul Timon, ma Dame, répondit l’Estivienne.

– Votre mer est vraiment plus bouillante que ça ? Vous avez encore besoin de faire cuire la matelote, ou vous rajoutez juste du persil ?

– Et deux doigts de vin blanc.

La Capitaine ricana tout en murmurant.

– Semblerait que Dame Srà a pris un poil plus que ça, hier.

– Ça expliquerait son état, peut-être… fit Aldanor en continuant à surveiller l’Intendante du coin de l’œil.

Cette dernière, de plus en plus avachie, menait intérieurement plusieurs luttes acharnées. Contre la bile qui remontait de son estomac. Contre le sommeil lourd qui pesait sur ses paupières. Contre le sang qui martelait à ses tempes crispées. Et surtout contre le brouillard fétide qui enveloppait ses faits et gestes de la veille.

Bon, alors, rien qu’un petit verre après la fin du bilan de régularisation. Ensuite ? Ah ! Le premier était vraiment si petit… et puis… oh, il ne restait presque rien dans ce flacon, autant le finir. Est-ce qu’elle en avait un autre, au fait ? Oui, tiens, de la poire. C’est bon, la poire. Puis… trouver des croquants aux amandes, avec la poire… dans les cuisines… devrait y en avoir. Les cuisines… Oui, oui, bonsoir, votre Seigneurie… que…

Les souvenirs troubles et désagrégés de la nuit revinrent par bribes crochues en mémoire à Psomia Srà, qui se laissa glisser sous l’eau.

– Elle s’est noyée ? demanda Hélias qui tenait encore la tête rousse et bouclée sur ses cuisses nues.

– Je ne pense pas, Damoiselle Hélias. Vous l’avez sortie juste à temps. Je ne devrais pas avoir besoin d’insufflations de secours, répondit Aldanor en relevant son oreille posée sur le sein exposé de Psomia.

– Mon frère regrettera décidément son alcôve de surveillance, constata Meli Ha, elle aussi agenouillée auprès de l’Intendante dont elle souhaitait se conserver les bonnes grâces.

– Les mâles sont tous des porcs, éructa péniblement Dame Srà qui revenait à elle.

(…)

Chapitre 40

D’Est en Ouest

En arrivant dans sa province natale, un sourire aux lèvres, Kazahar Reginken avait tout naturellement voulu commencer son tour des Seigneurs d’Estivie par le premier d’entre eux, Maenek Markan, sur les terres duquel il était entré. Le château ancestral n’était qu’à deux jours de cheval, mais sa progression avait brutalement été stoppée par les vestiges d’un éboulement colossal, qui bloquaient la route principale, de surcroît affaissée de part et d’autre de l’énorme monceau rocheux. Kazahar avait hélé un gamin qui rôdait près des châtaigniers déracinés par l’effondrement, à la recherche de fruits à sauver.

– Petit frère! Dis, sais-tu quand la route sera de nouveau praticable ?

– Quand notre Seigneur l’aura ordonn’, répondit l’enfant. Mais pas avant long, aio ! Il sait bien comment pensent les nuages et la rocha, le Seigneur Markan, et il enverra pas de gars avant la fin des orages. Ça serait les tuer, si il reste de la fangue là dessous. Et c’est le temps des travaux, en plu’. Il nous cassera pas les poches à nous faire labeurer sur une route qui sert à personne.

Le diplomate avait considéré les alentours. Lui-même aurait pu rejoindre le château par les sentiers escarpés, en gravissant les montagnes pour gagner les crêtes, ou en dégringolant par la vallée pour retrouver l’une des autres grandes routes du domaine. Mais, hormis quelques uns dans son escorte, les soldats qui l’accompagnaient étaient bien trop chargés par leurs armes, leurs paquetages, et l’éclat resplendissant de la gloire du Dieu Roi pour emprunter ces passages là.

– Cascarà, avait-il soupiré. La route vers l’Ouest, pour le domaine Taukem, on peut y passer ?

– Comme une vache, lui avait assuré le môme.

Kazahar avait ordonné à sa troupe de tourner bride, et de repartir dans l’autre sens, quand l’enfant, qui s’était rapproché de lui, reprit la parole à voix basse.

– Vous allez chez ces Sires là ?

– Ces Seigneurs là, petit frère.

– Chez eux, vous passerez près d’un villard, sur un piton, juste après la cascat’ de la Découverte. Jusqu’à cinq et six toits. Vous connaissez la fougère, vous irez demander l’anzian Ruha. Il s’est cassé la patte y’a peu, mais ce goff’ grogne sur ses voisins qui veulent l’emmener voir un docteur. Il se laisserait prendre par un Seigneur comme vous, puisqu’ l’sien n’y veut rien.

– L’anzian Ruha, le village de six toits, après la cascade de la Découverte, récita Kazahar. Grâce à toi, petit frère.

– Graze à vous, Seigneur.

(…)

Accompagné de son épouse, de sa fille et de son gendre, le Seigneur Markan l’avait poliment écouté.

– Nous ne resterons pas à dîner tranquillement sur nos sièges quand notre Dieu et Roi a besoin de nous, l’assura-t-il enfin. Vous pourrez dire à Son Altesse que je fais dès aujourd’hui préparer mes troupes pour rallier l’armée de l’Ouest, messire Reginken.

– En revanche, vous, resterez bien à dîner ? ajouta gracieusement Jilini.

– Ce serait avec grand-plaisir, Dame Markan.

– Le Docteur Drimeik sera également des nôtres, ce soir.

– Je n’ai pas encore le plaisir de le connaître, mais j’ai eu l’honneur d’être reçu à plusieurs reprises au sein de sa tribu.

– Que le souffle du khamsin mène dans nos cohortes les valeureux guerriers du Tamaig Drimeik, souhaita Teil, l’époux d’Ancianor, qui après douze ans de vie auprès de la noblesse sédentaire n’avait pas perdu l’idiome poétiquement abscons des hommes du désert.

– Je pense que vos vœux seront entendus, Tamaag Micen, assura le diplomate avec un sourire fin.

Il n’ignorait pas que les deux tribus s’étaient de longtemps disputées, parfois même dans le sang, la suprématie sur les sables d’Estivie. Le mariage de Teil avec l’héritière Markan, s’il avait coûté à sa tribu de lourdes concessions, lui avait assuré une telle supériorité que les Drimeik eux-même ne pouvaient plus rivaliser. La présence de l’un d’entre eux à la table du seigneur Maenek était bon signe, pensa Kazahar. Les peuplades nomades du désert elles-mêmes finissaient donc par se rassembler sous la bannière des Divins, qui s’étalait depuis soixante ans au fronton du château Markan, entre les armoiries des habitants.

– Je dois admettre, sans aucune offense, que je suis surpris d’entendre évoquer un médecin parmi les descendants du Tamaig Drimeik, reprit-il, curieux.

– Les temps modernes, que voulez-vous, soupira malicieusement Maenek. J’en ai moi même parmi les miens, c’est vous dire.

– Ma petite sœur Aldanor officie au sein du onzième régiment de l’armée de Son Altesse, expliqua Ancianor avec fierté.

– Plus maintenant, ma Dame.

Il reprit très vivement, sous les regards inquiets de la famille alarmée, évidemment sans nouvelles depuis bien des mois.

– J’ai pu m’entretenir avec ma Damoiselle Aldanor avant mon départ. Vous serez, je crois, heureux d’apprendre qu’elle a été nommée au régiment royal, en tant que Second Médecin du Roi.

(…)

Il se leva misérablement pour le saluer.

– Ton Altesse.

– Bonjour, gamin. Tu devrais demander à Nitza de t’attribuer des grasses matinées, de temps à autre, conseilla Anverion en remarquant la tenue pénible de son Garde. Mais puisque notre douce Capitaine n’en a pas le souci, il faut bien que je m’en charge. Retourne donc te coucher, va. Ou te raser.

– Hmpf… Et toi ?

– Moi je m’en vais exalter mon âme de poète au soleil levant, dans la solitude qui convient à l’inspiration de l’aède. Je te libère donc. Surtout que je n’excelle pas assez aux bout-rimés pour faire sonner quoi que ce soit avec hmpf.

– Hmpf…

– Tiens, oui, je n’y aurais pas songé. À tout à l’heure, gamin.

Il connaissait assez bien son Roi pour ne pas prendre ombrage de sa condescendance un peu moqueuse, qui ne lui importait guère, et n’empêchait pas son attachement véritable à Anverion. Mais il était vaguement écœuré, en repartant vers son grabat, de s’en être tiré à un tel prix pour si peu. Bon, il pourrait écrire une autre lettre pour Vislème. Elle, au moins, n’attendait pas de vers.

Aldanor également les repoussait, délicatement, loin des petits trous qu’elle creusait dans le sol humide. Elle comptait bien aider Psomia Srà à se défaire de ses mauvaises habitudes, mais cette dernière l’avait suppliée de les garder secrètes. Aussi, afin d’éviter les questions du Docteur Sharulís sur de trop fréquentes visites à l’herboristerie, la jeune dame avait résolu de réapprovisionner ses propres stocks, notamment en racines de valériane dont elle projetait de gaver l’émotive Intendante. Les jardins d’Esc’Tag manquaient décidément de simples, avait-elle constaté, même des plus basiques. Mais un gros ruisseau coulait en contrebas de la cité jusqu’à l’orée des bois de Tos’Wax, et en le suivant, elle trouverait très certainement sur ses rives de quoi tranquilliser sa nouvelle patiente. Il fallait faire vite, car entre son ultime visite à Zauriel et Taa’lag, sa consultation désormais quotidienne et interminable avec Dame Srà, sa malle à vider de tous ses effets, les réorganiser, replier, puis replacer soigneusement, elle souhaitait aussi passer avant le départ au temple de Waregga.

Malleor et Morgiane reviendraient peut être en ville, une fois la troupe partie. Et si cette dernière allait se recueillir auprès du Haut Dieu de la Vie et de la Mort, elle voulait qu’elle puisse y recevoir, des mains bienveillantes de l’Auguste Csihar, une lettre affectueuse et quelques présents de sa part.

Elle était donc partie vers sa récolte de bon matin, et fouillait la terre en bordure de l’eau, auprès d’un très modeste bosquet, tout en chantonnant une antique ballade estivienne.

– Dans les cieux enchâssée, une vacillante lueur passée…

– Vous seriez presque un plus digne adversaire que Dricaion aux bout-rimés.

Aldanor retourna brusquement la tête, une fois de plus surprise par Anverion dont c’était l’une des manœuvres de prédilection. En revenant de sa promenade lyrique dans les plaines d’Esc’Tag, il avait entendu le doux fredonnement, pas tout à fait juste, mais attrayant, de la cueilleuse.

Après réflexion, le divin monarque avait résolu de revoir son plan. Certes, la jeune femme s’était montrée, comme toute les autres, assez vulnérable à son magnétisme sensuel. Mais cela ne serait pas suffisant, en témoignait sa fuite la dernière fois, et le soin qu’elle avait depuis mis à l’éviter. Il ne parviendrait jamais à enflammer assez son désir, assez longtemps, pour la posséder de son plein gré. La donzelle était trop honorablement pusillanime pour se livrer à un séducteur lascif, mais bien assez stupide pour succomber à un tendre soupirant. Il fallait se résoudre à consentir à son petit jouet quelques simagrées amoureuses de plus avant de pouvoir le briser sans retour.

– Ah ! Votre Altesse… Je ne m’attendais pas à vous voir par ici.

– Vraiment, vous ne m’attendiez pas ? Pourtant vous étiez déjà agenouillée. Pour une fois…

Le Dieu se laissa glisser de cheval et s’approcha d’elle.

– La soumission commence à venir, c’est bien. Juste…

Il posa son index sur les cheveux auburn et appuya légèrement pour lui faire incliner la tête.

– Là.

Aldanor déposa ses racines à terre, en songeant qu’elle finirait sans doute par en avoir tout autant besoin que Posmia Srà, et commenta dans un soupir désabusé :

– Votre Altesse adore ça, n’est-ce pas ?

– Vous apprendre le protocole ? C’est vaguement distrayant. Gardez la tête baissée.

– Voir les gens se recroqueviller devant vous.

– Évidemment que j’adore ça. 

Tout en parlant, il avait laissé jaillir ses griffes et promenait une pointe d’acier le long du crâne de la jeune femme. Inquiète, elle se raidit.

– J’aime inspirer la terreur, et d’un simple geste de la main… 

Nonchalamment, ses doigts descendaient vers la nuque offerte.

– … pouvoir faire des gens tout ce que je veux.

Debout à côté d’elle, rien qu’en resserrant sa prise, il aurait pu briser le cou gracile, ou la saigner à mort. Mais au lieu, ses longs doigts fins revenus à la normale caressèrent avec sensualité la peau frissonnante de la doctoresse.

– Absolument tout.

L’Obscur en était donc encore à cette fantaisie, déduit Aldanor. Elle aurait bien voulu que son caprice lui passe plus rapidement, qu’elle ne se voie pas forcée de l’éconduire sans ambages. Il n’apprécierait certainement pas. Elle se demanda si jamais une femme s’était refusée à Anverion. Si oui, elle n’avait sans doute pas dû vivre pour le raconter. Tant pis. Une Markan choisirait toujours la mort au déshonneur.

Aux pieds du Dieu Roi qui effleurait maintenant son épaule, elle releva décidément la tête, et, plantant dans ses yeux vert tendre un regard de pierre, elle chassa sa main avec un mépris ostentatoire.

– Non. Pas tout.

(…)

Chapitre 41

En ordre de bataille

– En avant… Marche !

Les voix puissantes, aux accents et aux timbres multiples, de tous les Capitaines de l’armée de l’Ouest éclatèrent au même instant. Impeccablement alignés au Nord Ouest d’Esc’Tag, harnachés de pied en cap, fantassins, cavaliers, archers, bâtisseurs, forgerons, messagers, prêtres, guérisseurs et intendants aux ordres du Dieu Roi se mirent à avancer, le fracas de leurs pieds innombrables couvrant presque le roulement des tambours de guerre. Les fougueux destriers caracolaient nerveusement, avides de s’élancer sus à l’ennemi comme tous les combattants, mais leurs puissants congénères attelés aux chariots réglaient sagement leurs allures, leurs oreilles pointées vers les collines qu’ils allaient devoir franchir.

La sergente Cenei eut un sourire pour Psito, juché sur les barils méticuleusement sanglés sur les cantinières, qui laissait passer les escouades du onzième régiment avant de faire s’ébranler sa propre milice de tournebroches. Tout en rendant sa politesse à la sous officière au caractère bien trempé qui entraînait les hommes à sa suite, le cuistot commençait déjà à rêver à la tambouille du soir, et faisait en esprit le tour des réserves considérables qui les accompagnaient.

Des salaisons en tout genre, des pois, fèves, haricots et lentilles, des racines et des herbes, des fromages capiteux, des pommes et des noix, des biscuits croquants, farines, épices, miel, sans compter les volailles caquetantes bichonnées par les soldats, et leurs gros œufs bruns. Et quelques tonneaux de liqueurs, du vin aussi, et la bière, légèrement amère, pillée dans les caves de Ruz’Gar. Chaque homme en aurait une chopine, ce soir, une fois le campement monté.

Bós rêvait aussi, en avançant, à sa propre Chopine à l’autre bout du royaume, qui devait déjà gazouiller gentiment. Il espérait un peu être rentré pour les premiers mots de sa bala, mais pas avant d’avoir bien combattu pour son Dieu et Roi, non ! Fallait qu’Anverion puisse être fier des murthaques, quand même, qui n’étaient pas des quinteux de tire-au-flanc comme ces Ci’Maxais désormais calmés.

Sauf l’une d’entre eux, qui, au contraire et pour la seule fois de sa vie, avait légèrement tressailli, et osé s’aventurer sans sa mère, sans sa mère ! hors de la Tour des Dames, sur les remparts de la forteresse pour regarder partir la troupe. Tout en évitant de regarder vers les fossés en contrebas ou pourrissait le cadavre de la sergente Frantag, Taa’lag éprouva une vague tristesse à voir s’éloigner les cohortes du divin monarque. Même si Dame Zauriel lui avait assuré, de sa voix monocorde et faiblarde, qu’elles n’avaient rien à craindre, la jeune Incarnée aurait bien voulu que la Cour royale, fascinante et grisante, reste encore un peu. Depuis la mort de son père, elle entendait de sa chambre des voix légères, de la musique, apercevait de nobles Dames superbes et hardies, et quand elles allaient jusqu’aux jardins, elle pouvait même au passage admirer toute la suite fastueuse du Dieu Roi.

Des fois, elle avait en plus la chance d’entrevoir le beau damoiseau Incarné qui traversait le château à toute vitesse. Bien sûr, elle ne lui parlerait jamais, car on ne doit pas adresser la parole aux mâles avant qu’ils ne le demandent, mais elle aimait à le regarder, et à penser souvent à lui. Toujours affairé, et admis aux quatre coins de la forteresse, ce devait être là, avait décidé Taa’lag, quelqu’un d’important.

Pourtant, Gayos lui-même ne serait pas allé jusqu’à se définir comme important, au moins durant son service à Esc’Tag, exception faite du Concours Universel. Lui ne regretterait pas le départ. Anverion, dans ses périodes sédentaires, se montrait bien plus exigeant que durant la marche et au sein de son campement. Et le travail de son valet s’en trouvait d’autant compliqué. Rien que de pouvoir oublier les marches biscornues de la forteresse réjouit son jeune cœur. S’il devait courir de Généraux en Érudits, il aimait mieux le faire au grand air, sur les planches du bivouac, qu’entre les murs épais, tortueux et sombres du palais de Ruz’Gar.

Et il était plus rapide de se faufiler au milieu des tentes, et se glisser entre les pans de la toile, pour porter ordres et messages avec la promptitude du vent.

Ah, le vent, qui se faufilait dans les artères du camp, et se glissait entre les parois flottantes des pavillons. Geneio en frissonna par avance, installé dans la carriole des Érudits qui avançait au sein du régiment royal à l’avant-garde. Ah, vanité, vanité ! Encore du vent que tout cela ! S’il s’était montré raisonnable, l’année précédente, après l’éclosion des premières primevères, quand son cher patient lui avait demandé, nonchalamment, s’il était tenté par une promenade à l’Ouest…

En ces beaux jours du printemps passé, les reflets du soleil renaissant sur les mèches dorées du Dieu Roi, le Seigneur Docteur n’avait su qu’acquiescer, et s’était laissé entraîner avec Temox au sein de la campagne. Aujourd’hui, cahotant sur des routes étrangères que l’été délaissait peu à peu, il contempla tendrement son ami près de lui, absorbé par les Hauts Faits de Vardouix dont il ne se lasserait décidément jamais. Mais bientôt, décréta Geneio Fóros, Temox pourrait relire les aventures du héros guensordais près de l’âtre immense du manoir confortable qu’il avait acquis près de la capitale, grâce à ses paris.

Quand le divin monarque donnerait pour de bon l’ordre d’hiverner, il demanderait son congé, et laisserait à sa chère enfant, assidue et brillante, le soin de son royal protégé. Rares étaient les guerriers assez terribles et téméraires pour pouvoir, de toute façon, écornifler Son Altesse. Et ses migraines n’étaient pas reparues de longtemps, bien longtemps. Non, protégé par la Garde, le Docteur Markan et sa propre puissance, décidément, le roi était sauf.

Le roi était donc sauf, pour le moment.

Mais l’Idée et ses partisans chevauchaient à son côté, aussi droits et résolus que les autres membres de l’armée de l’Ouest. La Coalition de Ci’Max était noyée dans les eaux du Loy, Atla décimée et repeuplée, Ruz’Gar et les siens écrasés, leurs restes empalés terminant de se décomposer dans le dos de la troupe, qui laissait les riches domaines d’Esc’Tag entre les mains d’un fidèle d’Anverion… Et bientôt les puces des Compagnons seraient concurrencées sous leurs hardes par mouches et asticots. Mais les victoires éclatantes et meurtrières du Dieu ne sauraient plus faire douter l’Idée. Elle ne devait, après tout, que temporiser. Les opportunités de succès au sein de la forteresse se représenteraient, sous de bien meilleures auspices, en y regardant bien. Elle y avait, de plus, trouvé de nouveaux appuis, et sut rassurer ses anciens partisans.

Exception faite de Nevjernil, qui dirigeait sa monture avec la noblesse et l’assurance d’une Capitaine du Régiment royal, en laissant errer son esprit affligé et dégradé. Elle avait quitté Rymdir, armée de sa bravoure et de sa flamberge, en rêvant d’abattre l’injustice et la corruption. Et elle s’éloignait de plus en plus de sa respectable patrie, vers les hauteurs de Sanjan derrière l’indigne Dieu Roi, vers les abîmes de la duplicité et de la félonie derrière l’infâme Idée. Mais elle ne pouvait plus échapper aux mensonges : trahir ses scrupules aux conjurés lui aurait coûté la vie ; trahir les conjurés, sa vie et son honneur ; trahir sa souffrance à son amie Aldanor, son honneur et leur amitié. La sobre damoiselle de Rymdir à la voix resplendissante se dérobait sous le masque grimacier du cancrelat vrombissant.

Quelles créatures étranges, tout de même, que ces bipèdes presque sans poils.

S’ils pensent, à quoi pensent-ils donc ? Surtout le sien, un jeune mâle aux crins bleus, pétulant comme un poulain. La question occupait souvent les longues marches de Charlatte, l’infatigable jument baie qui avait emmené Hu Micles depuis Caihu Do jusqu’à Esc’Tag. La dernière farce de son cavalier l’avait ébouriffée, du toupet à la queue. Voilà qu’il semblait maintenant s’être lié d’amitié avec un carnivore mal élevé. Bon après tout, ce dernier, comme leur ami commun, semblait avoir bon fond, des griffes et l’amour de la sieste. Et la bestiole les accompagnait dans la randonnée tant espérée par le troupeau des chevaux caihusiens, déprimés derrière les clôtures de leurs pâturages d’Esc’Tag.

L’aimable jument régla son pas, pour éviter de poser un sabot sur la longue queue fauve de Bernard, venu soudainement folâtrer entre ses membres, avant de lui bondir sur la croupe, et de s’y enrouler pour s’endormir en regardant s’éloigner les murs de la Cité. Il y avait connu des heures sombres, découvert l’odeur et la couleur, et espérait, en fermant ses yeux jaunes, ne plus les recroiser jamais.

Hu Micles aussi s’était décidé à sommeiller quelques heures. Charlatte saurait quoi faire pendant qu’il se reposait. De toute façon, il ne s’agissait que de suivre Anverion. Sans le divin monarque et la fête grandiose qu’il lui avait offerte, son séjour aurait été fort ennuyeux. Dastine, qui se trouvait vieillissante, le repoussait de plus en plus fréquemment avec amertume. Il n’avait plus la permission de s’amuser avec Aldanor, et quand le roi lui rendrait son autorisation, il serait bien pénible d’en tirer quelque chose après le petit incident du couloir, et avant que son aînée ne l’immole finalement. Sa Meli Li semblait avoir oublié toute forme d’indulgence, même pour lui.

Sa sœur avait toujours été fière, implacable, éminente. Mais avec lui, elle savait se montrer bienveillante et chaleureuse. Ces moments-là étaient de plus en plus rares, hélas. Hu Micles posa sa main sur la tête de Bernard, qui avait décrété que le garrot de Charlatte serait plus confortable, les pattes pendantes de chaque côté de l’encolure. Il écouta ronronner le chat alangui, dernier souvenir de la tendresse de Meli Ha.

Bernard, Hu Micles, et même le farouche Dricaion, rude, sévère, n’auraient pu vivre sans l’affection sincère et les douces caresses de quelqu’un d’autre. Mais Vislème était bien loin. S’il avait eu le choix, Dricaion ne serait pas davantage resté à Esc’Tag qu’il n’aurait dirigé sa marche vers Sanjan. Il aurait piqué des deux jusqu’à la capitale, juste le temps de prendre sa maîtresse sous son bras, et serait allé s’enterrer bien loin avec elle. Peut être même jusqu’en Estivie, qui sait. Beau temps, l’Estivie. Et pas trop de visiteurs, à vivre perché sur une montagne. D’après ce qu’il pouvait juger du Docteur Markan, en plus, les gens devaient être corrects. Généreux et pondérés, il espérait. Vislème serait heureuse, en Estivie.

Mais Dricaion grogna en secouant la tête pour chasser ses illusions. Il n’avait pas le choix. Il ne l’avait jamais eu, de toute façon. Décider, ça n’était pas pour lui. Toute sa vie, on avait décidé, et il avait fait avec. Anverion avait décidé de partir ? On partait. S’il avait décidé de rester… Les choses auraient tourné différemment, mais certainement pas vers un petit castel particulier en haut de la montagne sous le soleil estivien. Il ferait avec. Et il savait, il voulait, à toute force, savoir que Vislème ferait avec. Elle n’arrêtait pas de lui écrire qu’elle était bien, là-bas, au Palais, après tout. Elle devait quand même se sentir un peu seule, depuis que la fille aînée d’Ascanthe, une bonne copine à elle, était partie à son tour.

Ascanthe, en tout cas, se sentait seul. Il pressentait qu’il fêterait ses cinquante-cinq ans avec pour seul entourage son neveu de cinq ans, officiellement vingt-six. Frère et parents disparus, épouse et filles envolées, petits-enfants presque étrangers. Ne lui restaient plus que le doux, malicieux et fragile Mektaion, et son frère aîné, superbe et dangereux. Au moins ce dernier pouvait se passer de sa protection, même s’il ne devrait pas se dispenser de ses conseils. Enfin, il était le Dieu et Roi de la Terre, et lui, seulement un cadet Divin, vieillissant et sourcilleux. Son Excellence ne partageait pas son affection entre les deux fils de son frère, mais réservait ses soins au plus jeune uniquement. Et il avait fort à faire, en l’absence d’Anverion, car au Palais ne demeuraient que deux personnes intéressées par le destin du prince évaporé.

Il avait fallu de longues et nombreuses années de hargne rentrée à Rial’Als pour comprendre comment elle pouvait tirer profit de son idiot. Mais il faisait un excellent levier, simple et accessible, pour manipuler son aîné bien plus coriace. D’un seul regard, elle pouvait faire pleurer Mektaion, et le divin monarque de s’en trouver tout bouleversé. Puisque le divin Hallouís n’avait jamais payé pour les malheurs de la reine, il faudrait bien que ses fils héritent de sa dette. Le débile tout comme l’autre.

Pourtant, Hallouís avait payé pour sa sœur, estimait Chenas, satisfait de chevaucher botte à botte avec le divin monarque sur la route de Sanjan. Depuis le mariage, leur famille avait reçu de nombreuses gratifications, en terres, en privilèges et en pouvoirs. Sa cadette Rial’Als, tout du moins. Lui avait bien sûr hérité du domaine ancestral d’Asimen, mais les cadeaux du feu roi étaient presque tous destinés personnellement à son épouse, qui régnait de plus officieusement sur le royaume pendant qu’il vagabondait. Elle n’avait jamais cessé d’associer son grand frère à sa politique, bien sûr. C’était elle qui l’avait aidé à devenir gouverneur du prince Anverion, malgré le choix du roi, et nommé Mentor royal, puis Conseiller Suprême sitôt Hallouís enterré. Mais peut-être n’avait-il pas payé assez cher pour les quinze années acerbes, bilieuses et chagrines que sa petite sœur avait passées après ses noces ?

Enfin, Anverion n’en était pas responsable, de toute façon. Il l’avait éduqué, en grande partie, lui-même, et, même s’il ne semblait pas souvent faire mieux que son père, Chenas pourrait toujours s’assurer que son neveu rentre dans le droit chemin.

Meli Ha, par contre, avait abandonné l’ambition de faire entrer le divin monarque dans ses premières vues. Féroce et raffinée, l’aristocrate Caihusienne avait en vain épuisé ses élégances charmeuses. Mais elle n’était pas encore à bout de ressources. Elle tourna la tête vers la droite pour contempler son indéfectible cadet, qu’elle seule savait suspecter de dormir à cheval. Son soupçon se confirma rapidement. Hu Micles n’était pas sans failles, soupira-t-elle, mais il était et serait toujours là. Leur père, le gouverneur de Caihu Do, soutiendrait de toute sa puissance militaire et financière l’élévation de son héritière chérie. Et bien qu’Anverion ne soit pas sensible à ses grâces, elle avait su séduire et s’attacher de nombreux amis à la Cour, depuis la capitale jusqu’à la route qui quittait Esc’Tag vers le Nord Ouest. Et surtout, Meli Ha avait ses propres talents. Rien ne pourrait ébranler sa confiance en elle-même, poussée presque au delà de l’orgueil. Elle réussirait, elle le savait. Elle avait même déjà connu, dans les ombres d’Esc’Tag, et en faisant soigneusement taire quelques hurlements d’effroi et de douleur, des avancées certaines dans ses machinations retorses.

Dans les ombres d’Esc’Tag, ça n’était pas l’effroi et la douleur qui avait fait hurler Oulichnitza, malgré de nombreuses torsions ces derniers jours. Hélias manquerait à la Capitaine de la Garde Royale, ayant dû demeurer à la forteresse pour quelques temps, afin d’aider son nouveau gouverneur à réorganiser la milice urbaine, et déraciner une fois pour toutes les derniers germes de la révolte. Mais l’Érévite se consolait rapidement, et savait se détendre. Son amie la rejoindrait tôt ou tard, et entre temps, quoi ! Il y aurait des combats, du vin et du sang. Si elle voulait autre chose, elle le prendrait là où elle le trouverait, d’un seul coup d’œil ou de griffe. Cela lui suffisait aussi pour remplir le seul devoir qu’elle se reconnaisse, garder la tête dorée d’Anverion sur ses larges épaules. Sornettes que tout le reste !

Et Oulichnitza saurait toujours conjuguer sa loyauté forcenée et son amitié inconditionnelle avec ses propres joies et plaisirs. Elle aiguillonna Hynder jusqu’à la monture du roi, à la tête de ses troupes, et lui murmura quelque chose, avant de s’élancer au triple galop devant lui, bientôt rattrapée par le Dieu Roi enchanté.

Son Conseiller Suprême et Oncle revêche allait ronchonner, se dit Anverion en éperonnant sa monture à la poursuite de Nitza. Qu’il ronchonne, donc. Les grognements de Chenas ne l’impressionnaient plus depuis bientôt trente ans. Les criailleries de sa mère lui avaient duré un peu plus, pas de beaucoup. Et à huit ans, même les sermons de son auguste Tonton ne le freinaient plus en rien. Depuis cet âge, à vrai dire, il ne s’était laissé intimider qu’une seule fois, et son Dieu et Roi de père avait encore dû y mettre une rage furieuse dont les murs du Palais avaient tremblé. Mais son père n’était plus, et il était Dieu et Roi.

Le monde qui défilait en un éclair autour de la course frénétique de son cheval lui appartenait, comme tous ceux qui y vivaient, ses sujets à l’arrière, ses ennemis en face. Bientôt l’ennemi serait à l’arrière, soumis comme les autres, s’il était prudent. Et dans les tréfonds de sa Terre, s’il ne l’était pas.

Ayant dépassé Nitza, il continua à galoper, levant la tête pour saluer ses pairs célestes d’un sourire radieux. Il n’avait de respect véritable que pour eux, les huit Haut Dieux, en tout cas. Le restant n’était qu’autant de poussière, égale à celle qui s’élevait de la route à sa suite, chatoyant un instant après son passage, pour retomber mollement pendant qu’il s’éloignait. Mais sa poussière à lui. A guider et protéger. Il s’arrêta sur un monticule pour la contempler, qui s’étirait indéfiniment, vallons, bosquets, cité, catins et aubergistes, prêtres, soldats, érudits, esclaves et généraux, à la fois suppôts et jurés de sa gloire. Omettre l’un d’entre eux, c’était la compromettre.

Et se compromettre, jamais, se répétait inlassablement Aldanor tout en suivant la carriole des Érudits de la Cour de Campagne. Elle savait qu’il suffisait d’un seul baiser du Dieu Roi caracolant au loin pour souffler les innombrables recommandations de Geneio rêvant à deux pas d’elle. Mais se moraliser comme elle le faisait n’aiderait en rien à guérir son obsession, qu’elle croyait encore naissante, pour le divin monarque. Il fallait à tout prix que son esprit s’éloigne de ces pensées bien trop sentimentales.

Et elle songea tout à coup à Rhawil.

Après tout, le nomade du désert excellait dans l’art d’imaginer des jeux de patience pour occuper les idées durant les longues errances monotones. À treize ans, l’adolescent ténébreux lui avait appris, pendant les études surveillées des étudiants de première année, les Mystères silencieux, un simple stylet et une feuille pour jouer. À dix-sept, son affreux lézard, comme elle le surnommait affectueusement, s’interdisait de répondre par oui ou non à sa devinette, pendant qu’elle le bombardait de questions sur la route qui quittait l’Académie de Yaakan pour sinuer dans les sables jusqu’au château familial. À vingt ans, c’était elle qui lui faisait réciter, dans l’ordre d’arrivée à maturité, la liste des simples endémiques de Murthec, avec usage courant et normes posologiques.

Et à vingt-deux, le docteur Markan et le docteur Drimeik s’était salués chaleureusement, et l’un était parti vers l’épouse à qui il était promis depuis ses douze ans, et elle vers le prestigieux voyage initiatique des médecins du royaume.

Elle aurait tant à lui raconter, à l’affreux lézard au regard aussi sombre que sa peau, au parler subtilement imagé et parfaitement énigmatique. Elle lui parlerait de nouveaux protocoles de réanimation avancée, des coutumes hilarantes (pour qui n’en faisait pas les frais) des lointains érévites, des bâtisses immenses de Capoïa Sympan, de Morgiane, de Geneio et Temox, de la meilleure façon de vaincre une ulcération nécrotique. Rhawil serait amusé et curieux de tout ça, s’il n’avait pas changé. Mais s’il n’avait pas changé, il froncerait ses épais sourcils, et triturerait sa barbe fine, en agitant les orteils fantômes de son pied amputé, en apprenant tout le reste.

Mais, sans doute, il devait avoir changé, après tout. Marié depuis quatre ans, reparti au sein de sa tribu du désert, l’unique médecin des sables ne pouvait pas être resté le camarade complice et dévoué qu’Aldanor avait connu.

Les choses changent, dut-elle bien se résoudre à admettre. Mais pas tout. Et il faudrait bien plus qu’un grand blond avec une couronne sur la tête pour la changer, elle.

Et de souvenirs en résolutions, de leçons en ambitions, de mirages en certitudes, ainsi avançaient les sujets du Dieu Roi de la Terre, les innombrables créatures de Guensorde, guérisseurs et tueurs de l’armée de l’Ouest, laissant derrière eux les épaisses forêts de Tos’Wax, aux arbres dont le feuillage jaunissait doucement, et dont les racines profondes plongeaient loin dans une terre noire et riche, sous laquelle pourrissaient déjà les cadavres anonymes, mutilés et tordus, de ****** et de ******.

FIN DU TOME 1

L’intégrale

Les héraults du roi

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