« La Vase dormant sous l’Onde » -Prologue-

Bannière du prologue de "La vase dormant sous l'onde"

Résumé du livre précédent

La guerre de l’Ouest continue dans le royaume de Guensorde, et le divin monarque Anverion part extirper les racines putrides de l’hérésie des Compagnons, alors que dans le campement et jusqu’à la capitale de Capoïa Sympan, l’Idée se précise…

Début du Tome 2: Vingt-et-un ans avant la Campagne de l’Ouest

La tempête faisait rage désormais, et sur le vaisseau du Roi Hallouís, les marins approuvaient enfin la royale décision de jeter l’ancre, quand bien même la côte se profilait dans un horizon lointain. Ils avaient pourtant un peu bougonné contre leur bénin monarque en entendant l’ordre de stopper le navire à une petite vingtaine d’encablures des rivages guensordais. Parmi tout l’équipage qui avait suivi l’Explorateur dans son long voyage, il était le seul à rentrer au pays à contrecœur. Il n’avait accepté de repartir vers le royaume qu’il avait abandonné à sa reine que sur les insistances répétées de son Capitaine de la Garde, et nul n’ignorait son manque d’entrain à regagner la patrie. Cette halte supplémentaire avait donc d’abord irrité les marins, qui en comprenaient enfin le bon sens. Si le vaisseau avait continué sa route, les vagues déchaînées l’auraient fracassé contre les récifs avant qu’il ait pu rejoindre la côte.

Sourd aux hurlements du vent, statique malgré le roulis féroce qui projetait même les plus vieux loups de mer à plat ventre sur le pont, le Dieu Roi accoudé à la poupe observait avec mélancolie l’immensité de la mer en furie qu’il venait de retraverser. À l’aller, il avait laissé dans ses eaux ses regrets, ses deuils impossibles, ses responsabilités et ses obligations, le fiel d’une épouse, la roideur d’un frère, les angoisses et les distances de deux fils, un palais trop vaste et froid, envahi de cauchemars, qui ne serait jamais plus un foyer. Désormais, elles déferlaient de nouveau sur lui, semblant décidées à l’engloutir pour jamais. Cette fois encore, il ne resterait pas longtemps à Capoïa. Il songea à son prochain voyage. L’Estivie, peut-être. Voilà plus de deux ans qu’il n’y était pas retourné. Son vieil ami Maenek avait eu des garçons, entre temps, des jumeaux, et l’hospitalité cordiale du château Markan lui manquait souvent.

Oui, c’était décidé, il irait admirer les deux bambins, taquiner Dame Jilini, chatouiller ses aînées et jouer avec le cadet comme jamais il n’avait eu l’occasion de le faire avec ses propres enfants. Ensuite, il irait grimper sur une crête avec son camarade et une bouteille de vin, et lui talocher affectueusement l’arrière du crâne sitôt qu’il se fendrait d’un « Votre Altesse ».

Un craquement sinistre interrompit les rêveries du divin monarque. Le mât d’artimon avait cédé sous une bourrasque terrible, et menaçait de s’écrouler vers l’avant en entraînant avec lui le reste du gréement. Hallouís bondit du gaillard d’arrière, mettant à l’œuvre toute sa puissance divine, sa rapidité et sa force pour retenir l’imposant pylône de bois dont la bascule condamnait à une mort certaine tous les occupants du navire. On le disait défaitiste, veule et apathique, depuis sa Cour et presque partout dans le royaume, mais l’Explorateur, lorsqu’il se voyait confronté à une cause qui lui tenait à cœur, savait faire preuve du plus grand courage.

Tous les muscles bandés, il soutint un moment le poids du mât et de la voilure, malgré le fracas des vagues qui s’abattaient sans relâche sur le vaisseau tourmenté. Mais une gigantesque lame scélérate montait des abysses, et la clameur des marins terrifiés couvrit un instant le mugissement de l’ouragan, pour s’interrompre brusquement. Tout fut englouti.

Le Capitaine de la Garde Royale, le vénérable Palzo, reprit conscience sur la plage plus d’une heure après. Les eaux s’étaient apaisées, et avaient rejeté sur le sable quelques membres de l’équipage, certains encore vivants qui se traînaient, hagards et gémissants. Il se leva, péniblement, et chercha du regard la haute stature et la chevelure dorée qui étaient l’apanage des Divins.

– Ton Altesse ! appela-t-il d’une voix faible. Hallouís ! Mon Roi ?

Il commença à arpenter, malade d’angoisse, le rivage couvert d’algues, d’écume et de débris. En reconnaissant le divin monarque, allongé sur le dos au bord de l’eau, encore à moitié immergé, et sa main serrée sur le bras d’un corps noyé qu’il avait tenté de sauver, il se précipita. Il tira son souverain par les épaules, lui arrachant une plainte horrible. Maintenant que l’eau ne le baignait plus, un flot de sang épais s’écoulait de son crâne broyé par la chute du mât. Ses os, malgré leur résistance exceptionnelle, avaient été rompus entre le pont et le pilier, et sa longue et violente immersion, l’effort suprême qu’il avait fait pour nager, entraînant l’un de ses marins avec lui, avaient presque eu raison du Dieu Roi de la Terre.

– Mon Roi ! gémit Palzo. Je t’en supplie, dis quelque chose.

– Mes… mes fils… Je veux… Voir… ahana le divin monarque sans même ouvrir ses yeux délavés, aux nuances turquoise. Avant de…

– Avant de? Avant rien du tout ! Nous retournons au palais, puisque tel est ton désir, s’exclama le Capitaine. Tu seras soigné en un clin d’œil, et nous repartirons ensuite.

– Mes fils…

Le guerrier aux cheveux blanchis balaya la plage du regard, et cria, un peu au hasard :

– Seigneur Docteur ! Docteur Vasíl !

Un douloureux soupir du blessé reporta sur lui son attention. D’un geste languissant, il désignait à son garde le corps désarticulé qui flottait doucement à quelques mètres, enroulé dans les pans déchirés de la blouse noire et moirée de son Premier Médecin.

– Au Roi ! clama le Capitaine presque désespéré. Gardes ! Soldats ! Matelots ! Au Roi ! Venez…

Les rares survivants du naufrage avaient finalement réussi à gagner un gros village de pêcheurs, mais aucun guérisseur local n’avait été en mesure d’apaiser les souffrances d’Hallouís, dont les lèvres décolorées ne s’entrouvraient qu’à peine pour soupirer après les princes Anverion et Mektaion. Palzo s’était résigné à ramener le mourant au palais, accompagné des derniers fidèles encore meurtris par le drame. Dès qu’il en avait eu l’occasion, il avait dépêché un messager à la Cour, dans l’espoir bien vain que Rial’Als enverrait ses deux enfants à la rencontre de leur père à l’agonie. Mais il connaissait assez la haine qu’éprouvait la reine pour son époux pour savoir qu’elle apprendrait sa mort avec plus de ravissement encore si sa dernière volonté ne s’accomplissait pas.

– Bonsoir, ma sœur.

– Chenas… Je suis mariée au Roi depuis près de quinze longues, très longues années… N’arriveras-tu donc jamais à m’appeler Ta Majesté comme il sied ?

– Je ne crois pas. Après avoir personnellement corrigé à coups de jonc mon effrontée petite sœur, et à plusieurs reprises, je me vois incapable de lui donner de la Majesté. Tant pis si cela fait froncer le divin museau d’Ascanthe, ou le sien.

– Bah, ne te préoccupe pas de Son Excellence. Désormais, il devra mesurer ses reniflements méprisants. Mon très aimé mari et souverain est aux portes de la mort, mon frère. Pour une raison incongrue, il semble insister pour venir trépasser au palais, et son croulant Capitaine dévoué nous ramène le cadavre en devenir. Ils sont arrêtés pour la nuit, sur la Route Royale du Nord-Est, à quelques heures d’ici.

– Je vois. Et qu’attends-tu de moi, exactement ? Que j’aille par inadvertance renverser la carriole de ton cher et tendre sur le chemin ?

– Trop risqué, Chenas. Non, je voudrais que tu les retardes, le plus possible. Raconte à Palzo qu’ils ne peuvent être vus en ville avec notre Dieu et Roi dans cet état, par exemple. Voilà qui devrait émouvoir notre parangon de noblesse. Qu’ils arrivent de nuit, par des sentiers détournés et une porte discrète. Je me chargerai du reste. Bien qu’avec un peu de chance, Hallouís rejoindra ses pairs avant même de passer les murs de Capoïa.

– Et tu seras régente.

– Et je serais régente. Et toi Mentor Royal. Va.

Le Roi ouvrit péniblement les yeux. Ses sens divins avaient reconnu l’atmosphère tant détestée du palais. Enfin ! Il allait pouvoir parler à ses garçons, et ensuite… Mais il ne reconnut pas ses appartements en examinant les lieux.

– Où…

– Là, là, doucement, Votre Altesse, le tranquillisa une voix pleine de sollicitude. Vous êtes chez vous.

Un lancinant rictus tordit le visage livide du monarque.

– Je suis le Docteur Fóros. Notre reine m’a fait appeler à votre chevet dès votre arrivée. Elle a souhaité qu’on vous épargne les multiples, innombrables escaliers vers les hauteurs de la Tour des Divins, et vous a fait installer ici.

– Anverion… Mektaion… Je veux…

– Bientôt, Votre Altesse, bientôt. Tout d’abord, j’aimerais vous examiner de façon plus approfondie. Il me semble que les soins qu’on vous a apporté furent pour le moins… sommaires, oui, sommaires.

– Non ! s’exclama le Roi avec une véhémence inattendue. Mes fils… mes garçons… reprit-il dans un murmure.

Geneio considéra son patient. Tout jeune médecin, il s’était donné pour consigne de toujours respecter au mieux la volonté des malades qui lui étaient confiés, et à soixante-quatre ans, il n’avait dérogé à sa règle que lorsque la maladie ou la douleur avait assurément altéré leur jugement. Il officiait à la Cour comme Second Médecin Royal depuis maintenant sept ans, principalement auprès des deux jeunes princes qu’il adorait, et n’avait jamais vu son Dieu et Roi manifester un tel intérêt pour ses rejetons, que leur mère écartait soigneusement de lui à chacun de ses retours.

Il lança un coup d’œil à Temox, aussi dubitatif que lui. Son assistant haussa légèrement les épaules, soupira et sourit tristement. Tout l’art de Geneio serait impuissant à maintenir l’Explorateur en vie. Seul un effort de volonté acharnée avait prolongé ses jours jusqu’ici, et l’unique soulagement qu’on pouvait désormais lui apporter était de lui amener ses enfants, qui ignoraient encore tout de la catastrophe et de l’arrivée de leur père.

– Fort bien, Votre Altesse, se résigna le médecin. Je vais les faire appeler. Je suppose que vous refuserez tout breuvage pour endormir ne serait-ce qu’un peu votre souffrance ?

– Je ne veux… rien.

– Tout comme votre aîné qui repousse rageusement mes mixtures, sourit Geneio. Le prince Anverion tient de vous.

– Pourvu… que… non.

Sur cette funeste plainte, Hallouís referma les yeux, et continua à attendre. Il entendit le Docteur Fóros et son assistant quitter la pièce, et tous les remords qu’il portait sur ses épaules brisées l’écrasèrent à nouveau, comme chaque fois au palais, depuis presque trente ans. Depuis le jour terrible où on avait retrouvé les corps de ses parents, la princesse héritière Irínia et son mari Zabven, sans vie, pulvérisés dans une gigantesque bouillie sanglante au pied de la Tour des Divins, sans qu’on ait jamais pu savoir ce qu’il s’était passé. Ce jour-là, où le tout petit Ascanthe avait commencé à protéger d’une couche de glace son cœur brisé, et où sa grand-mère Oramastis avait cessé de le traiter en jeune garçon taquin pour le préparer à hériter de sa charge.

Et depuis le jour, quatorze ans plus tard, où, presque éteinte par le pouvoir, les guerres et les chagrins, elle était devenue la première Divine régnante à abdiquer le trône, pour se retirer du monde dans un appartement non loin des jardins. Et encore depuis le jour où, croyant ramener un peu de chaleur et de gaieté dans le palais sinistre, sur les murs duquel il voyait encore goutter le sang de ses parents, il avait décidé d’épouser la magnifique Rial’Als qui avait conquis son cœur sans le moindre effort. Et enfin jusqu’au jour le plus horrible de tous, où il avait compris que même ses enfants étaient perdus pour lui, quand Anverion âgé de quatre ans, auprès du berceau d’un Mektaion tout juste né qu’il venait de prendre dans ses bras, avait demandé, presque hargneux.

« Reposez-le, Père. Vous allez le faire pleurer. »

C’était lui qui pleurait, à présent. Silencieusement, sans un mouvement, les larmes dégringolaient sur ses joues amaigries. Comme il aurait voulu vivre autrement, mourir autrement ! Que ses sujets s’émeuvent de son trépas, et partir entouré d’une épouse tendre, courageuse, du frère aimant qu’il avait connu quelques années seulement, de deux fils affectueux, plein d’un respect complice, de son ami Maenek aussi, qui n’avait jamais voulu se résoudre à quitter sa montagne ne serait-ce que deux semaines. Mais non, il était là, seul, et il mourrait dans l’indifférence, la froideur, et sans doute même l’allégresse de certains.

Son allégresse, Rial’Als ne se donnait même pas la peine de la cacher, et ce fut d’une voix presque chantante qu’elle le salua en entrant dans la chambre d’invités éloignée où elle l’avait fait reléguer sous prétexte de son confort.

– Votre Altesse.

Il se força à soulever ses paupières noyées de sanglots. Peut-être que leurs fils l’accompagnaient, après tout ? Il constata qu’elle était seule, et referma à nouveau les yeux.

– Les enfants… Je veux… parler…

– Allons, allons, Votre Altesse, ne vous agitez pas. Pour le moment, vous ne semblez pas en état de rien leur dire, je crois. Reposez-vous, remettez-vous un peu, vous les verrez plus tard.

– Mourir… je vais mourir, Rial’Als. Il faut… les voir… leur dire… Amenez-les.

La voix geignarde de son royal mari s’était faite presque suppliante, et la reine hautaine se délectait de la souffrance et de l’humiliation de celui qu’elle avait poursuivi de sa haine sitôt qu’il l’avait demandée en mariage. Il lui avait proposé de sacrifier son bonheur, sa liberté, ses inclinations, à ses rêves de pouvoir et de richesse. Sans le vouloir, il avait fait son malheur, et la noble Incarnée, sitôt couronnée, s’était transformée en vipère sournoise, avide et impitoyable, à qui le malheureux Hallouís encore amoureux avait abandonné sa couronne, sa maison, même sa famille pour tenter de la rendre heureuse en s’enfuyant au loin. Pour elle, il avait subi le mépris de ses sujets, la désapprobation muette et glaciale de son frère, le rejet de ses fils auprès desquels elle le calomniait sans vergogne. Et rien n’avait suffi.

Aucun présent, si délicat fût-il, aucune marque d’affection, quelle qu’en fût la sincérité, aucune douce remontrance, peu importe sa légitimité souveraine, n’avait pu atténuer la hargne de son épouse. Anverion était né comme par miracle après quatre longues années de chambres séparées, la reine quasiment poussée dans le lit conjugal par son frère qui l’exhortait à faire au moins un héritier pour tenir son rang. Il avait fallu une grave maladie du petit prince, qui fit craindre pour ses jours, pour la résigner de nouveau à tomber enceinte. Et la dernière fois qu’il l’avait connue… Non, non, il ne voulait pas penser à cet épisode honteux. Ses fils. Voilà ce qui importait, maintenant. Il fallait, coûte que coûte, qu’il parle à ses fils.

– Amenez-les. Tout de suite.

– Non, Votre Altesse, je regrette, c’est impossible. Puisque vous semblez y tenir tant, ménagez-les donc, voulez-vous ? Pensez à la terreur de l’id… de Mektaion, lorsqu’il vous verra ainsi. Croyez-moi, il ne le supportera pas. Il s’enfuira en hurlant, et Anverion qui ne peut souffrir de voir pleurer le petit le suivra, furieux contre vous. Est-ce là vraiment le dernier souvenir que vous voulez leur laisser ?

– Je dois leur parler, grogna Hallouís d’une voix basse, sa fureur prenant peu à peu le pas sur la faiblesse et la douleur, et ses griffes émergeant de ses doigts crispés. Avant de mourir.

– Vraiment ? Dites-moi, vous qui le savez sans doute, est-ce si agréable pour un enfant de contempler le cadavre de son père ?

L’allusion sordide mortifia avec une violence inouïe le divin monarque. Et, une fois de plus, la dernière, le Dieu Roi de la Terre, Hallouís l’Explorateur, céda à la volonté implacable de son épouse, et succomba.

La suite >>

Les héraults du roi

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