Chapitre 1 (tome 2)

Bannière du chapitre 1 Tome 2 "Têtes de pioche"

Résumé du chapitre précédent

La révolte qui a embrasé le Grand Ouest jette ses derniers feux, les plus ardents, dont l’infâme hérésie des Compagnons de Sanjan. Anverion, le Dieu Roi, marche sur eux à la tête de son armée, un sourire déjà victorieux aux lèvres, certain de sa divinité et de sa toute-puissance. Derrière lui marche l’Idée, toujours retorse et vicieuse, mais de plus en plus déterminée à jouer n’importe quelle carte pour abattre le divin monarque, cruel, indigne de sa couronne.

Et tout autour gravitent guerriers et érudits, dont la douce doctoresse que le Roi, à des fins malveillantes, a décidé de séduire. Mais serait-ce là l’erreur que va commettre l’Obscur ? Qui des hérétiques, des traîtres ou du Docteur Markan fera vaciller les jambes d’airain du Dieu Roi de la Terre ?

Chapitre 1 – Têtes de pioche

– Nous devrions bientôt passer le village de Maug’U. Moins de deux lieues au Nord.

L’Incarnée toisa son compagnon, qui lui désignait sans remarquer son regard méprisant la direction du village. L’homme lui avait été assigné comme partenaire un peu avant le départ d’Esc’Tag, et si elle ne s’était pas permise de grommeler devant le Capitaine des éclaireurs, elle pestait toujours intérieurement lorsqu’ils avaient enfourché tous deux leurs montures pour quitter la Cité et reconnaître la route qui mènerait l’armée du Dieu Roi vers les hauteurs de Sanjan.

Non seulement, elle devrait travailler avec un humain, mais, en plus, un bleusaillon, même pas vingt ans, engagé volontaire il y a deux semaines parmi les habitants d’Esc’Tag. Né sur le domaine de Ruz’Gar, le nouveau connaissait la région comme sa poche, toujours vide d’ailleurs. Bon, au moins elle avait réussi, dès la première heure de leur chevauchée, à doucher son enthousiasme populacier, et il se contentait désormais, en suivant la cavalière, de lui désigner les endroits qu’il pensait importants.

Un village? La belle affaire! C’étaient des ennemis qu’il fallait chercher, des passages suspects, les signes d’une embuscade.

Elle l’ignora, et continua à avancer dans le territoire que son Capitaine lui avait ordonné d’inspecter, avec deux heures d’avance sur le régiment royal, à l’avant-garde de la troupe. Le patelin s’y trouvait, comme prévu, en contrebas d’une douce colline. Elle arrêta son cheval, et plissa les yeux sous l’ardent soleil de midi pour en distinguer les contours. Entre des ruines écroulées, quelques gros bâtiments branlants s’élevaient encore, encerclés par un chaos de gourbis, et un médiocre édifice de pierre un peu à l’écart. Un temple, probablement, mais elle ne pouvait pas voir de son poste à quel Dieu la cambuse était dédiée. Elle s’apprêtait à repartir, quand la voix agaçante du novice s’éleva de nouveau:

– C’est bizarre! Où c’qu’ils sont tous, les villageois? C’est jamais très plein, Maug’U, mais là y a vraiment pas un rat!

– Toujours plus que d’habitants, je pense, laissa-t-elle tomber sèchement. Et eux doivent être aux champs.

– C’est pas des cultivateurs, ici, c’est des mineurs. Du charbon. Pas vraiment de bois, dans ce coin-là. Mais la mine s’est tarie y’a deux ans, du coup, le village va pas fort… M’enfin, là, c’est quand même bizarre. Où qu’ils peuvent être?

– À la taverne. Dans le caniveau, sous une table, qu’est-ce que j’en sais?

Le jeune humain contempla le village ramassé, silencieux, sinistre, dont même la lumière étincelante des débuts d’après-midi de la région ne parvenait pas à éclaircir les ruelles torves.

– On va pas voir? osa-t-il finalement.

L’Incarnée n’allait pas se laisser donner des leçons de balisage par une vulgaire bleusaille humaine, et avait déjà une riposte hargneuse à la bouche, quand elle se prit à réfléchir. Ils marchaient avec près de deux heures d’avance sur le gros de la troupe, et ils n’avaient pas encore quitté le domaine de Ruz’Gar, dont tous les anciens sujets avaient ployé le genou devant le divin monarque. Hormis les quelques bouts de papier dispersés voilà huit jours par les Compagnons, aucune agitation dans la région. Et ces derniers s’étaient terrés dans leur repaire de Sanjan, à plus de quinze jours de marche au nord-ouest. À peine plus près, les seuls ennemis potentiels d’Anverion étaient eux aussi cloîtrés derrière les remparts de Cenbron. Et, en fait d’ennemis… Une dizaine de gros marchands, exploitants ou manufacturiers dirigeaient la ville. Richissimes et roués, certes, mais pas un seul véritable guerrier, ni stratège, ni combattant, à la tête de leurs milices.

La chaleur écrasante, après plusieurs heures de chevauchée, lui tournait un peu la tête, et avait tiédi l’eau de sa gourde. Dans le village tapi en contrebas, on devrait bien trouver un puits. Saumâtre, probablement… Mais, à l’ombre des taudis, elle saurait réquisitionner, au nom de la glorieuse armée du Dieu Roi, l’un des barils de la bière douce qui inondait la province.

– Puisque tu y tiens, cracha-t-elle méchamment à son compagnon, tout en dévalant la pente qui menait vers Maug’U.

Même à l’intérieur du hameau, ils ne purent apercevoir la moindre créature, hormis une petite colonie de rats qui détalèrent à l’approche des deux cavaliers.

– Qu’est-ce que je disais, ricana l’Incarnée, tout en dirigeant sa monture dans la rue principale, toute aussi déserte.

– Ah, si! Y’a quelqu’un, là.

Le novice lui montra, à quelques dizaines de pas, la silhouette avachie d’un homme, assis sur le sol, contre un mur de torchis. Lui aussi semblait hébété par l’heure torride, la tête calée entre ses bras appuyés sur ses genoux. Sans doute était-il juste revenu du labeur pour déjeuner, pensa le jeune homme, en remarquant l’outillage abandonné à ses pieds. La cognée d’abattage et le crochet à anneau pour traîner la bille indiquaient un bûcheron.

– Holà! Toi! Au nom du Dieu Roi!

L’Incarnée avait arrêté son cheval non loin de l’ouvrier, et le contemplait de haut. Il ne sembla pas l’entendre, ne leva même pas la tête à son apostrophe.

– Hé! L’ivrogne! reprit-elle. Approche!

Mais il ne bougea pas plus. Excédée, elle sauta de cheval pour le saisir au collet, sortant les crocs. Son compagnon frissonna. Les Incarnés l’avaient toujours effrayé. C’était donc un homme brave, ou fou, qui se tenait assis là, immobile, alors que la main griffue se tendait vers lui, pensa-t-il. Enfin, il avait suffisamment entendu, dans les tavernes d’Esc’Tag, les voix joyeuses et hardies des travailleurs de retour de la peine, pour savoir que les bûcherons n’étaient pas une engeance impressionnable. Les bûcherons… à Maug’U?

– Atten… cria-t-il, trop tard.

Le crochet à bois fermement planté au-dessus des reins, l’Incarnée n’eut pas le temps de réagir qu’elle était déjà tractée au sol, et ne vit même pas s’abattre en travers de son visage le fer de la cognée. Le deuxième éclaireur, resté monté, fit volte-face et prit le galop. Dans sa terreur, il pensait tout de même à rejoindre la troupe, donner l’alerte, sans voir la horde qui émergeait des masures tout autour de lui. Il était pourtant presque parvenu au temple à la limite du village, mais une main ferme saisissait déjà la bride de son cheval, et en fit dégringoler son cadavre pour récupérer, entre ses omoplates, la petite hachette lancée avec une vigoureuse précision. Malgré le sang qui en dégouttait lentement, la lame de métal lançait des éclats chatoyants sous les lueurs à peine déclinantes du zénith.

L’acier immaculé des épées au service du Dieu Roi les reflétaient pareillement, à une grosse lieue de là. Anverion, à la tête de son armée, tourna un regard satisfait vers ses soldats. Malgré la chaleur et le relief, encore doux, la troupe avançait avec ardeur, avec une telle alacrité que le point de halte envisagé par le divin monarque pour déjeuner avait été passé avec plus d’une heure d’avance. Mais il ne doutait pas de trouver, dans ces petits vallons, un endroit convenable pour y stationner le temps nécessaire. D’ici peu de temps, le soleil commencerait à descendre à l’Ouest, et les collines étendraient à leurs pieds de vastes zones d’ombre où reposer ses vaillants guerriers. Il se remémora les cartes minutieuses qu’il avait exigées de Maître Naksha, et repéra en esprit le lieu de pause parfait, à encore une heure et demie de marche. Il laissa courir ses yeux de menthe, comblés, le long de ses cohortes pleines d’allant. Oui, elles marcheraient sans problème jusqu’à ce petit vallon herbeux, frais et tranquille, où coulait même un modeste ruisseau dans lequel les chevaux plongeraient avec délices leurs naseaux frémissants.

Il n’avait reçu aucun rapport des éclaireurs, pour le moment, mais ces derniers avaient eu pour consigne de progresser sans halte jusqu’au lieu de campement, à moins d’un signalement urgent à faire. Leur absence augurait donc bien. Tout en continuant d’avancer, il se souvint d’un petit village médiocre, tout près de la halte qu’il venait de décider. Lorsque l’occasion se présentait, le Dieu Roi ne se refusait jamais un détour pour aller parader auprès de la populace en adoration. Bah, Maug’U ne méritait pas de dévier, même de si peu, sa route. L’endroit avait été prospère, autrefois, mais l’épuisement de sa seule ressource en avait fait un trou inculte, où ne survivaient que les miséreux trop pauvres pour abandonner les réduits de torchis qui constituaient leur unique fortune.

Parvenu vingt minutes en amont de son aire de pique-nique, il donna quelques ordres brefs, et, une fois arrivé, la Garde à ses côtés, sa Cour de campagne et le régiment royal s’arrêtant après lui, il démonta crânement. L’endroit était parfait. Les ombres prévues, les eaux repérées, l’herbe moelleuse permettraient à tout un chacun de reprendre des forces, après les quatre lieues parcourues depuis Esc’Tag, sous une chaleur devenue éprouvante.

Et lui pourrait aller se désaltérer sur les lèvres fraîches et veloutées d’Aldanor. Leur dernière étreinte avait laissé sur sa langue un goût délicieux, mais bien trop ténu. Même s’il savourait le succès obtenu, ça n’était jamais qu’une demi-victoire. Certes, la jeune femme lui avait rendu ses caresses et ses baisers avec la passion attendue, mais ses résolutions craintives avaient fini par reprendre le dessus et lui arracher sa proie. Obligé de tenir son rôle de doux galant généreux, le Dieu avait dû enchaîner sa nature autoritaire et vorace pour la laisser partir. Une expérience à ne pas renouveler, songea-t-il, en examinant le terrain. Et une habitude à ne pas lui laisser prendre, également. Mais, dans le vallon accueillant où sa troupe venait de faire halte, il ne parvenait pas à trouver de recoin sombre et tranquille où entraîner son jouet.

L’heureux dénouement de sa petite comédie imposait une discrétion absolue. Non seulement l’honorable damoiselle se croirait bien mieux respectée s’il lui garantissait le secret de ses écarts, mais lui-même n’aurait pas à se soucier d’un public trop bavard, susceptible de gêner ses manœuvres ou d’en exagérer les conséquences. Il ne voulait plus s’ennuyer d’elle une fois qu’il aurait obtenu satisfaction et surtout pas s’embarrasser d’éventuels reproches. Non, cette plaisanterie-là devrait se jouer à huis clos. Et ainsi, nul ne verrait le divin monarque, l’Obscur altier et féroce, sous le costume ridicule de l’amoureux transi.

Il attrapa la coupe d’eau glacée et parfumée que Gayos, zélé et prévenant, lui tendait respectueusement, en jetant un coup d’œil à son valet déjà reparti vers la tambouille pour activer le déjeuner de son maître. Voilà bien un témoin qui serait difficile à éviter. Mais le garçon, déférent et entièrement dévoué à ses moindres caprices, ne serait pas une gêne, décida-t-il. Et quand bien même, s’il le devenait, il ne le demeurerait pas bien longtemps.

Pendant que les capitaines de chaque régiment désignaient ceux qui, parmi leurs hommes, devraient rester sur le qui-vive, l’œil attentif et l’épée au poing, les Érudits de la Cour, au milieu des compagnies d’élite du régiment royal, quittaient peu à peu les carrioles cossues, dont les épais rideaux avaient été tirés pour y conserver la fraîcheur. Aldanor se laissa glisser avec souplesse du dos d’Almachar, son étrange bai, vif et imprévisible, qu’elle maîtrisait de mieux en mieux. Elle desserra la sangle et la muserolle de son cheval, puis, avec un sourire aimable pour ses confrères, les Dames et Seigneurs de l’Esprit de la Cour de campagne, s’approcha de la voiture dont le Premier Médecin du Roi et son assistant, amis chers et conseillers avisés, n’étaient pas encore descendus.

Le docteur Geneio Fóros, les bras croisés, considérait son partenaire d’un regard qu’il tentait sans succès de rendre sévère, démenti par son sourire tendre et rieur.

– Hmm, hmm, toussota-t-il discrètement. Temox, mon ami? Tu me vois navré, navré! d’interrompre ta trois-centième lecture des fascinants et glorieux Hauts Faits du Seigneur Vardouix, mais voilà bien déjà dix minutes au moins que nous sommes arrêtés.

– Deux-cent-quatre-vingt douzième, mon doux Seigneur, corrigea l’assistant, en refermant délicatement l’ouvrage.

– Mille pardons, s’égaya Geneio. Si j’avais su, je ne me serais certes pas permis de perturber ta découverte de ce texte inédit.

– Et me voilà plongé dans les affres intenables d’un suspense haletant, pour quelques croustades de volaille et trois tranches de fromage.

– Et un bocal de pêches au sirop, mon cher. Ingénieusement détourné des réserves de Son Altesse en personne par son ignoble serviteur et médecin.

Temox éclata de rire en voyant le vieux docteur, espiègle, tirer un gros récipient hermétique de sous les coussins de la carriole et le brandir avec solennité.

– Chaparder les compotes! Est-ce là bien digne de toi?

– Je ne chaparde pas, mon ami, j’argumente. Je me plais à croire que mon exposé sur les vertus et bienfaits de la pêche, en particulier sur une créature aussi vétuste que moi, a su aussi bien instruire que convaincre la digne gardienne des desserts royaux.

Les deux complices redoublèrent d’hilarité. Ne souhaitant pas déranger leur jubilation, dont elle percevait du dehors les éclats communicatifs, Aldanor resta près de la porte, souriant elle-même sans bien savoir pourquoi.

L’armée s’installait pour déjeuner avec ravissement, chacun louant en esprit leur divin monarque pour avoir su leur choisir une halte aussi agréable. Lui seul, et pour une fois, ne se félicitait pas de sa décision. Malgré les agréments du lieu, il n’avait pas réussi à y déceler de recoin assez dérobé aux regards pour profiter pleinement de la pause. Ses Quatre s’étaient égayés autour de lui; Meli Ha réajustait d’une main nonchalante le bon ordonnancement de sa coiffure, Hu Micles, baillant encore, grattait tendrement les oreilles de Charlatte, sous l’œil jaloux de Bernard, Dricaion revenait d’un pas lourd des chariots de transport, un tonnelet de vin sur l’épaule, et Oulichnitza avait dégringolé jusqu’au ruisseau dans lequel elle s’était alanguie tout entière. Anverion recommença son inspection minutieuse du vallon. Somme toute, s’il parvenait à attirer sa proie derrière ce rocher, au pied de la colline, qui semblait masquer un léger renfoncement… Il la repéra non loin, au sein du régiment royal, près des carrioles des Érudits, et entreprit d’élaborer son plan. Son regard revint sur la roche, bien assez écartée du flanc de la pente pour les dissimuler tous les deux. Elle aurait bien du mal à s’enfuir, cette fois, sourit-il, coincée entre son torse puissant et le bloc de pierre presque aussi inébranlable. Quoique… La masse de grès paraissait osciller sur sa base, se déplacer légèrement, et son divin instinct était à peine entré en alerte qu’elle culbutait déjà, pour laisser jaillir des profondeurs de la terre la horde dépenaillée et forcenée de Maug’U.

La bande qui se précipitait vers le centre du bivouac n’avait rien d’une troupe militaire. Sans chef, sans ordre, ni uniforme, ni cri de guerre, quelques outils, des pierres et des bûches pour équipement, ils n’étaient dirigés et armés que d’un seul objectif. Malgré les soldats du régiment royal, enfin alertés, qui taillaient dans leur cohorte de sanglantes brèches, les attaquants continuaient leur progression, indifférents à leurs pertes, repoussant leurs ennemis sans même paraître les voir. Ils fonçaient opiniâtrement sur les luxueuses voitures des Seigneurs de l’Esprit, près desquelles Aldanor était restée tétanisée.

En entendant le tumulte de l’attaque, qui s’amplifiait rapidement, Temox avait ouvert les rideaux d’un geste brusque et aperçu la meute furieuse qui chargeait la carriole.

– Montez! ordonna-t-il à son amie, qui se tenait encore dehors, désarmée et vulnérable.

– Non, n’ouvrez pas! Il ne faut pas que…

Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Trois des enragés étaient déjà sur elle, leurs yeux déments fixés sur l’intérieur de la voiture, et leurs pauvres armes levées vers le bois de la porte. L’un d’entre eux s’écroula, la gorge transpercée par un carreau d’arbalète. Le plus éloigné s’effondra à son tour, convulsant sur l’herbe, le dos déchiqueté par les griffes venimeuses de Meli Ha, suivie de près par le reste de la Garde qui éliminait les derniers assaillants. Le dernier debout, un homme émacié et sans âge, se préparait à asséner un coup de maillet sur la portière piètrement protégée par le corps d’Aldanor, quand la main de Temox, toujours penché à la fenêtre, en jaillit pour le saisir par la nuque. Avec une incroyable furie, l’assistant attira le crâne de l’agresseur contre le châssis et l’y fracassa d’un seul geste.

– Et bien, ça n’aura pas duré longtemps, commenta Oulichnitza qui venait d’arriver sur les lieux du carnage.

– Une quarantaine de misérables contre mes troupes d’élite? C’était déjà bien trop long, cracha Anverion, furieux.

– Mais je n’en ai eu qu’un seul! pleurnicha Hu Micles en les rejoignant à son tour auprès des carrioles.

– Te voilà à égalité avec la poupée, dans ce cas, ricana la Capitaine en jetant un œil au corps tressautant aux pieds de la jeune femme.

– Cette gloire-là n’est pas la mienne, ma Dame, répondit-elle en rassemblant ses esprits. Et n’appartient encore à personne pour le moment, d’ailleurs.

– Il n’est pas mort? demanda le Roi.

– Non, Votre Altesse.

Elle s’agenouilla auprès de l’homme abattu sur le sol, la main encore crispée sur son maillet, dont la tempe enfoncée laissait gicler un torrent de sang.

– Mais cela ne saurait tarder, je pense.

– Certainement pas, répliqua le divin monarque. Puisque vous êtes là, vous allez me le réparer sur le champ. J’ai bien envie d’avoir une conversation avec l’un de ces gueux, et il ne me reste que lui, apparemment.

Les yeux d’Aldanor allèrent du mourant en haillons jusqu’au Dieu Roi debout devant eux, puis se reposèrent sur le blessé.

– Je ne crois pas que cela soit possible, Votre Altesse, finit-elle par répondre avec douceur. Désormais, lui octroyer la grâce de Wareegga est la seule chose que je puisse faire pour lui.

– Pour lui, peut-être, ma poupée, mais c’est pour moi que vous travaillez. Alors rafistolez-le. Juste assez pour que je puisse avoir ma petite causerie, au moins.

La doctoresse comprit, au pli cruel et réjoui qui incurvait les sourcils d’Anverion, ce que ce dernier attendait.

– Mais, Votre Altesse…

– Et si jamais il vous prend la fantaisie de le gracier au nom du demi-moche, c’est avec vous que je viendrais discuter. Me suis-je bien fait comprendre, ma poupée-jolie?

– Votre Altesse a été parfaitement claire. Permettez-moi donc de l’être à mon tour. Si c’est en effet pour vous que je travaille, c’est au Dieu de la Vie et de la Mort que j’ai voué ma main, et prolonger les jours de ce malheureux dans le seul but de le livrer à la torture n’est pas en accord avec le serment que je lui ai prêté.

Geneio, qui observait la scène depuis la carriole, ses mains enlacées dans celles de Temox, ne put retenir une petite grimace, aussi satisfaite qu’inquiète.

– Ne vous en faites pas, répondit Anverion d’un ton léger. Je m’arrangerais avec l’ami Wareegga s’il chicane. Je me charge de ça, occupez-vous donc du reste.

Il jeta un œil à ses comparses amusés autour de lui, cherchant lequel d’entre eux il pourrait charger de surveiller la petite effrontée. Meli Ha se sentirait outragée par une telle mission, et il avait suffisamment rabaissé l’orgueil de l’aristocrate de Caihu Do pour le moment. Il était hors de question de confier son jouet préféré à Hu Micles, qui n’attendait qu’une seule occasion de ce genre pour se croire affranchi de son interdiction. Dricaion fulminait encore des combats, irrité par le goût du sang et la perte de son tonneau de vin. Et il avait besoin de la douce Nitza pour exprimer à coup de poings tout son désarroi à ses généraux irresponsables.

– Gayos! héla le divin monarque. Toi qui voudrais bien faire croire au monde que tu peux mieux faire que de servir du vin, voilà une chance de prouver tes talents. Garde-moi ces deux-là à l’œil, et si le moribond y reste, tu me raconteras comment.

– Bien, Votre Altesse, fit l’adolescent d’une voix fragile, en s’inclinant respectueusement.

Il n’aurait pas vraiment appelé ça une chance, songea-t-il en regardant Anverion et la Garde s’éloigner. Bien sûr, il rêvait d’une opportunité de servir son maître d’une manière plus éminente qu’en pliant ses chemises et en remplissant son verre. Et pour une fois que le divin monarque lui confiait de plus grandes responsabilités… L’unique survivant de la horde de Maug’U pourrait expliquer les motifs et les manières de l’attaque, informations stratégiques essentielles, sans doute, pour le Dieu Roi.

Mais s’il voulait satisfaire la volonté d’Anverion, il devrait aller à l’encontre de celle d’Aldanor. Et en plus d’admirer la doctoresse, Gayos l’appréciait grandement. La jeune femme était la seule à la Cour qui lui témoignait non seulement du respect, mais aussi de la gentillesse, le faisait rire et se préoccupait de lui, malgré son jeune âge et sa condition domestique. Sa première mission d’importance l’écartelait donc entre son affection pour sa seule amie et son dévouement pour son Roi.

Il n’osait pas la regarder, alors qu’elle se défaisait de sa sacoche et l’ouvrait avec lenteur. Temox sortit précautionneusement de la carriole, Geneio à sa suite. Et pendant que le Premier médecin se penchait vers sa consœur encore irrésolue, le vieil assistant tapotait l’épaule du valet de sa solide main noueuse.

La suite…

Les héraults du roi

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