Chapitre 2 (tome 2)

Bannière du Chapitre 2 Tome 2 "Ce qu'il vient à l'esprit"

Résumé du chapitre précédent

L’armée du Dieu Roi sort victorieuse de l’embuscade tendue à Maug’U par les Compagnons, mais leur dirigeante, la mystérieuse Fidèle, gagne tout autant de points qu’elle perd d’acolytes. Anverion parviendra-t-il à comprendre les tenants et les aboutissants de cette attaque suicide, où bien l’opposition marquée d’Aldanor fera échouer ses projets de torture?
Au nom sacré de son Seigneur et Maître le divin Wareegga, la doctoresse est prête à bien des choses…

Chapitre 2 – Ce qu’il vient à l’esprit.

Aldanor, une fois l’état du mourant évalué, semblait s’être finalement décidée, et avait étalé sa trousse de chirurgie devant elle. Mécaniquement, elle frotta ses mains à l’essence de thym, enfila ses gants, puis demanda à Geneio, agenouillé près d’eux.

– Pouvez-vous m’aider à l’asseoir contre la voiture, Docteur Fóros?

– Que comptez-vous faire, mon amie? demanda ce dernier tout en s’exécutant.

– Pour le moment, je vais tâcher de sonder la fracture, déjà.

Elle appuya légèrement sur le bout des doigts inertes du patient, puis le long de ses sourcils broussailleux, ensanglantés.

– Je ne crois pas que cela serve à grand-chose, reprit-elle d’une voix très lasse. Aucune réaction… Il n’ouvre pas les yeux, ne donne pas de réponse verbale, ni motrice. Le pouls est très inquiétant, en plus. Même si je parviens à contrôler l’hémorragie…

– Il demeure toutefois une excellente idée de finaliser votre examen, ma chère enfant…

– À quoi bon lui faire subir ça… si ça suffit à le garder en vie, nous savons tous les deux quel destin l’attend.

Le Seigneur Docteur contempla d’abord l’homme appuyé contre le bois, puis la jeune femme, bouleversée, qui saisissait tout de même un linge propre pour nettoyer le crâne écrasé.

– Vous êtes tout à fait, tout à fait à même de prendre les décisions qui s’imposent, Docteur Markan, je n’ai à ce sujet pas le moindre doute.

Il leva un œil pâle sur Gayos un peu en retrait, penaud, et reprit d’un ton sentencieux.

– Mais si le vieillard que je suis peut se permettre de vous donner un humble avis… Certes, son futur s’annonce peu engageant, mais Son Altesse vous a interdit, in-ter-dit! de lui concéder la grâce de Wareegga. Le choix est entre vos mains, ma chère, mais la main ne doit après tout mettre en usage que ce que la raison ordonne.

Il lui lança un petit clin d’œil.

– Et si votre raison n’est pas encore bien résolue, vous devriez vous laisser de plus amples délais de réflexion avant de porter sur lui votre main.

Aldanor avait commencé à tapoter le front du malade, et réprima un sourire. Son vieil ami avait raison. Si elle évitait de se précipiter, eh bien… En quoi Son Altesse pourrait-il lui en faire le reproche? Et Gayos aurait accompli sa gênante mission sans risquer, lui aussi, les foudres de son divin maître. Elle continua d’éponger le sang avec une lenteur étudiée, sous le regard du valet, qui commençait à réaliser la manœuvre des deux comparses en blouse noire.

– Ils vont le laisser mourir tout simplement, n’est-ce pas, messire Temox? murmura-t-il à l’assistant toujours à ses côtés.

– Mais je n’en sais rien, mon jeune ami! Je ne suis pas médecin, moi… Et à ce qu’il me semble, le Docteur Markan est à l’œuvre, vous le voyez bien vous-même. Et les moyens de leur art sont parfois énigmatiques… pour nous autres profanes…

L’adolescent contempla son amie, toujours occupée à empêcher sereinement les flots de sang déjà amoindris d’inonder le sol.

– En effet. D’après ce que je vois, elle se livre à la tâche confiée par Son Altesse. C’est très bien, alors. Je pourrais lui dire que ses ordres ont été suivis.

– Vos ordres ont été suivis, Votre Altesse, confirma Gayos au divin monarque, qu’il venait de rejoindre au bord du ruisseau.

Anverion, tranquillement assis, baignant ses jambes, tourna la tête vers son valet.

– Fort bien. Il semble que tu puisses après tout te montrer utile. Et comme je crois que le régiment royal va avoir besoin d’un nouveau Commandant…

Il retira ses pieds encore bottés de l’eau, dégageant vers la surface le corps du Seigneur Diwalth qui resta à y flotter, et se releva d’un bond.

– Enfin, je verrais plus tard. Vous avez donc été sage, pour une fois, ma poupée? demanda-t-il à Aldanor qui suivait le jeune Incarné à quelques pas.

Elle contempla avec tristesse le noyé qui s’éloignait très doucement au gré du courant, puis reposa ses doux yeux sur le divin monarque.

– Comme Messire Gayos peut en témoigner… Toutefois, tout mon dévouement à votre Altesse n’aura hélas pas suffi.

La doctoresse et le domestique frissonnèrent, alors que la peur inspirée par le Dieu Roi entré en fureur commençait à instiller leurs cœurs. Instinctivement, ils se rapprochèrent l’un de l’autre, alors qu’aucun d’entre eux n’ignorait qu’Anverion dans sa colère était capable de les écraser d’un seul geste tous les deux en même temps. Même Aldanor, forte de son impertinence et de sa conscience tranquille, n’osa pas reprendre la conversation, et attendit en silence la première attaque du divin monarque.

– Vous m’auriez occis mon unique cafard? gronda-t-il.

– Cet homme n’est pas mort de ma main, Votre Altesse, corrigea la jeune femme, mais d’une défaillance cardio-vasculaire fatale due à un engagement du tronc cérébral dans le trou occipital.

– Et comment fait-on payer ses impertinences à un engagement du tronc cérébral dans le trou occipital, dites-moi?

– Probablement via une craniectomie… ou tout ce qui tient de la trépanation, réfléchit Aldanor. Enfin, c’est ce que j’inclinerais à faire.

– Et que vous n’avez donc pas fait, apparemment. Je vous comprends décidément fort mal, ma poupée, soupira le Dieu, un peu calmé. Tout ce qui tient de la trépanation est pourtant foutrement amusant, à mes yeux.

– Je n’en ai pas eu le temps, Votre Altesse…

– Gayos! Est-ce qu’elle a au moins essayé quoi que ce soit, ou bien vais-je devoir m’initier aux joies de la craniectomie sur sa petite caboche de plomb?

– Oui, Votre Altesse! Je veux dire, oui, elle a essayé, bien sûr… Je vous jure qu’elle a fait tout ce qui était en son possible pour vous satisfaire.

Gayos parlait avec assurance, et Anverion qui ne l’avait jamais vu qu’effacé et soumis se résolut à le croire. Au fond, l’affaire n’avait pas tant d’importance. Il avait déjà passé son exaspération sur Diwalth et quelques-uns de ses pairs, et l’attaque n’avait fait quasiment aucun dégât dans ses rangs. Et il aurait bien du mal à infliger un châtiment de second ordre à Aldanor sans compromettre l’exécution de sa punition principale.

De surcroît, même sans moribond à torturer, il parvenait à lui seul à comprendre le déroulement de l’assaut. Il voyait nettement la main de Compagne Fidèle lancer sur lui la horde de Maug’U. Le village déserté, misérable, avait sans doute bien accueilli les Compagnons qui s’y étaient embusqués. En inspectant l’excavation depuis laquelle avaient jailli les assaillants, il avait trouvé les anciennes galeries de la mine tarie qui avait fait la fortune du patelin.

Et, même parmi la quarantaine de gueux mal outillés qui en avait émergé, personne n’ignorait que leur combat était perdu d’avance. Ils ne s’étaient précipités que sur les luxueuses voitures du régiment royal, qu’animés d’un seul objectif: lui-même. Si l’un d’entre eux parvenait à enfoncer sa cognée au travers de sa divine poitrine… C’était en tout cas le sermon que leur avait tenu Fidèle. Elle savait bien, elle, qu’aucun de ses Compagnons faméliques n’avait dans ces conditions la moindre chance contre le Dieu Roi de la Terre. Mais leur faire croire à cette possibilité pour les envoyer au carnage tout frétillants d’allégresse, lui permettait d’importuner le divin monarque et ses troupes, et de se rappeler à leur bon souvenir.

Mais c’était le seul élément de la stratégie des Compagnons qu’il parvenait à comprendre. Depuis leur déclaration écrite, manifeste officiel de leur prétendue vérité, il n’arrivait pas à imaginer la façon dont Fidèle envisageait son triomphe. Certes, en lui expédiant quelques vulgaires agités à massacrer, la dirigeante hérétique semblait mettre en œuvre la révélation des Dieux dont elle se gargarisait, tout en récupérant au passage quelques beaux contes de martyrs tombés pour leur foi. Mais c’était une carte qu’elle ne pouvait pas jouer à satiété. Si trop de cadavres infidèles venaient à jalonner la route du divin monarque, les autres zélotes seraient bien vite calmés par l’épouvante qu’il inspirerait alors, et les succès d’Anverion prouveraient aux yeux des autres sa légitime toute-puissance.

Il ne s’attendait pas à nombre de tentatives de ce genre, en vérité, ni même à un véritable affrontement en règle contre la cohorte des Compagnons au grand complet. Si Fidèle n’agissait pas avant qu’il atteigne leur repaire de Sanjan, il parviendrait, malgré les excellentes défenses naturelles du bastion, à envahir ses murs et à y suspendre en grappes les hérétiques par les poignets jusqu’à ce que mort s’ensuive. Même s’il n’ignorait pas que leur doctrine avait trouvé hors de l’Ouest quelques échos malingres, l’anéantissement de la communauté originelle et de sa meneuse suffirait à les assourdir à jamais.

Une fois l’armée prête à repartir, plus ardente encore à marcher après la petite provocation de l’ennemi, le Dieu Roi sauta en selle et fit appeler Chenas auprès de lui.

– Votre Altesse?

– Dites-moi, mon Oncle, commença-t-il d’un ton léger, comment pensez-vous mettre fin à mon odieuse tyrannie?

Le front du Conseiller Suprême se rida profondément, fronçant ses sourcils orageux sur ses yeux écartelés.

– Je n’ai jamais pensé mettre fin à quoique ce soit vous concernant, mon Neveu, répliqua-t-il pour finir. J’aimerais fichtrement savoir ce qu’il vous est passé par la tête pour…

– Mais oui, mais oui. Vous me voyez d’ailleurs aussi prodigieusement ravi que peu surpris de votre loyauté.

– Alors que…

– Je cherche à pénétrer l’esprit de cette Compagne Fidèle, mais je ne parviens pas à me mettre à sa place.

– Et pourquoi pensez-vous que j’y parviendrais, moi? grogna Chenas, un peu rassuré, mais toujours offensé.

– Vous avez plus en commun avec elle que quiconque, mon Oncle, expliqua le Roi. Je n’insinue pas par là que vous êtes fol, félon, ou femelle, bien sûr. Mais si mes informations s’avèrent exactes, vous faites tous deux partie de la plus haute noblesse du royaume, vous êtes tous deux des créatures individuellement puissantes et vous avez à votre disposition un vaste panel de ressources diverses, qu’il s’agisse d’influence ou de richesses matérielles. Fidèle est à peine plus jeune que vous, à ce qu’on me rapporte, et je suis quasiment certain qu’elle a comme vous vécu assez longtemps à la Cour, et qu’elle et moi nous sommes assez bien connus, même.

– Vous savez donc qui elle est? s’étonna l’irascible conseiller.

– Je m’en doute très fortement, mon Oncle. Et si je commets l’étourderie de vous le dire un jour, vous comprendrez à ce moment-là pourquoi je ne vous le dis pas de suite.

– Hmpf… grogna Chenas. C’est donc pour ça que vous n’avez pas levé votre main de sur elle, je présume?

– Entre autres, oui. Mais je ne veux surtout pas qu’on la croie assez dangereuse pour que je lui retire ma royale protection et la livre impunément à toutes les convoitises terrestres ou divines. Je m’occuperais d’elle personnellement, très personnellement, d’ailleurs, et je n’ai pas besoin de l’aide des autres Dieux pour lui infliger des tourments nés hors de ce monde.

Le sourire d’Anverion avait pris un pli terrifiant, remontant le long de son visage avec un aplomb malfaisant et radieux. Même Chenas, pourtant guerrier d’exception et d’expérience, qui avait vu naître le jeune Roi, et l’avait déjà aperçu dans toute sa rage, toute sa détermination et toute sa cruauté, eut un mouvement de recul. La nature profonde de son neveu ne varierait donc jamais, pensa-t-il, pendant que ses inclinations ne feraient que gagner en intensité.

– Donc, que feriez-vous, vous, pour mettre fin à mon odieuse tyrannie? reprit ce dernier.

– À la place de Fidèle? Je vous enverrais probablement les assassins les plus habiles, ne serait-ce que pour vous faire sombrer dans l’obsession, et mettre vos tourments à profits pour vous pousser à commettre une erreur qui vous sera fatale.

– Admettons… Mais quand je serais mort, il faudra bien qu’elle se débarrasse également de Mektaion, puisque sa prétendue révélation lui impose d’anéantir le Dieu Roi de la Terre, quel qu’il soit.

– Et bien, si c’est vraiment là son intention, je suppose qu’elle fera assassiner Son Excellence votre frère, et très probablement Son Excellence votre oncle, dans les mêmes temps.

– Voire même certainement avant moi… réfléchit Anverion à voix haute, alors que l’éclat de ses yeux s’affadissait rapidement. Puisqu’ils sont les deux seuls autres Divins sur cette Terre…

– Et que vous n’avez toujours pas d’héritiers légitimes.

– J’ai un héritier légitime! tonna le Dieu en revenant à la discussion. Même deux, avec Ascanthe.

– Cela ne garantit pas votre descendance, Votre Altesse, insista Chenas. Les filles d’Ascanthe ne pourront jamais hériter du trône des Divins puisqu’elles ne sont pas descendantes directes d’un monarque régnant, et je ne crois pas qu’il soit possible pour lui d’avoir d’autres enfants désormais.

– Je n’irais pas le lui demander, si j’étais vous.

– Quant à Mektaion…

Le Conseiller Suprême s’interrompit prudemment. Il savait qu’Anverion était extraordinairement susceptible sur tout ce qu’on pouvait dire de son petit frère, et, bien que lui-même partageât le mépris de sa sœur pour le prince farfelu, il ne voulait surtout pas risquer les foudres ou les suspicions du Roi.

– Mektaion en est très certainement capable, fit le divin monarque d’un ton sec. Et s’il doit un jour porter la couronne, il sera tout à fait en mesure d’assurer la prospérité et l’avenir du royaume.

– Mon Neveu…

– Si je vous entends encore une fois exprimer le moindre doute à ce sujet, mon Oncle, mon frère et moi-même pourront jouer à la balle au tambour avec votre tête. Ce qui nous plaira fort à tous les deux.

– Je ne doute pas de Son Excellence… Je dis, simplement, qu’il serait plus… sûr… pour sa propre vie, même… que vous…

– Oui, oui, union, copulation, lardons… vous m’avez déjà chanté cette chanson plus d’une fois. J’y viendrais, je vous l’ai dit, mais pour le moment, la Compagne Fidèle dont je dois m’occuper ne donne pas vraiment envie d’être grimpée. Encore que ça pourrait incontestablement la faire revenir à l’adoration qu’elle me doit, ricana Anverion, tout en congédiant son oncle d’un signe cavalier.

Il y en a d’ailleurs une autre qu’il faudrait ramener à ce sentiment précis, continua le divin monarque en pensée. Et par le moyen suscité, au demeurant. La scène autour du moribond avait prouvé qu’Aldanor n’avait pas encore réussi à perdre l’habitude de lui tenir tête. Mais au lieu de s’en courroucer, le Roi s’en trouva plutôt satisfait. Il n’y avait pas vraiment d’urgence à se débarrasser d’elle, d’autant plus qu’elle pouvait toujours servir en tant que médecin. Et il s’amuserait bien plus à mater une poupée impertinente qu’à enfourcher une vierge sentimentale. Il jeta un œil mécontent à la course du soleil. Malgré le bon rythme maintenu par ses soldats, l’assaut, mais surtout ses suites, avaient fait perdre un temps considérable à la marche, et le lieu de campement ne serait pas atteint avant trois heures, au mieux. Jamais il n’aurait le loisir d’aller folâtrer avec sa poupée. Il devrait consacrer une partie de sa soirée à prendre des dispositions certaines pour protéger Mektaion et Ascanthe d’éventuelles menées assassines de Fidèle, remplacer Diwalth et ses incompétents consorts, compulser ses habituels rapports, dérouler une tournée d’inspection surprise, s’entraîner au combat avec ses Quatre, et, au fond, gribouiller une liste rapide des Damoiselles du royaume qui pourraient faire de passables épouses.

Rien d’exaltant, soupira-t-il, hormis la perspective de rosser ses alliés et compagnons jurés. Comme Anverion avait toujours manqué de l’once de modestie nécessaire pour savoir déléguer avec sagesse, il se trouvait assez souvent face à une charge de travail qui ne l’avait, pour le moment, pas encore écrasé. Mais il songeait parfois à s’y résoudre, et, en regardant la Garde autour de lui, s’imagina sur qui il pourrait se décharger de quelle mission. Nitza s’occuperait évidemment de la sécurité de Mektaion et d’Ascanthe. Parfait, oui, elle en serait ravie, ainsi que son petit frère, et son Auguste Tonton beaucoup moins. Dricaion serait un excellent Commandant du régiment royal, pour peu que ses subordonnés arrivent à comprendre le sens profond de ses hmpf impérieux. Meli Ha irait parader dans les tournées d’inspection avec son œil aiguisé et son intolérance aboutie. Ce qui lui laissait Hu Micles à épouser. Le divin monarque réprima un éclat de rire en parvenant à cette conclusion, mais continua à s’égayer en songeant que si la progéniture serait sans doute décevante, la nuit de noces risquait d’être fort distrayante. Sa jovialité canaille s’étalait de plus belle sur son visage alors qu’il lançait une œillade univoque à son protecteur juré.

– Je ne sais pas à quoi tu penses, Ton Altesse, mais arrête tout de suite parce que j’ai peur, couina ce dernier en remarquant le manège du Roi.

– J’avoue que je me fais peur aussi, mon joli. Mais heureusement pour toi, au moins tu ne sais pas à quoi je pense.

– Ton Altesse aurait-elle la bonté de nous faire partager ses craintes? demanda Oulichnitza, ravie de voir son ami de belle humeur.

– Oh, non, ma douce, je vais être un pieux monarque débonnaire tout bien soucieux de votre sérénité et vous épargner ces affres-là.

– C’est une étiologie historique dont tu nous prives alors, Ton Altesse, intervint Meli Ha. Ignorer à jamais ton unique et fugace motif d’effroi, tout en sachant qu’il est dû à mon frère, c’est d’une atrocité sans nom.

– Et bien, vous n’avez qu’à deviner, alors. Je triple la solde du mois du premier qui trouvera la réponse la plus exacte, même.

– Attention, mon Roi, attention… s’alarma Hu Micles. Tu prends là de gros risques, tu pourrais y perdre pas moins de… de… laisse moi faire le calcul… six en bronze! Tu les as, au moins?

– Bah, je vendrais le gamin, s’il faut.

– Hmpf… Et si c’est moi qui trouve? rétorqua Dricaion.

– Franchement, si c’est toi qui trouve, intervint la Capitaine, c’est moi qui allonges.

– Le triple, hein. Tenu, grommela le garde taciturne en tendant une pogne énergique à Oulichnitza.

C’étaient sur des enjeux bien plus colossaux que s’était engagée l’Idée, et elle les considérait avec une inquiétude sans cesse renouvelée comme le soir tombait sur l’armée en marche. Sa détermination ne pourrait plus vaciller, mais les événements de la journée avaient heureusement réveillé sa cautèle indispensable à toute bonne trahison. Car, malgré la répugnance de l’Idée à se donner ce titre, elle en était là, à la trahison. Et si elle échouait, son sort ne serait pas celui des hérétiques de Sanjan, qu’Anverion se contenterait d’exécuter pour avoir pris les armes contre lui. Non, pour l’Idée, comme pour les rares traîtres aux Dieux Rois dont les insuccès se dispersaient dans l’histoire, le châtiment serait bien plus terrible. La loi ne prévoyait pour son crime aucune punition; et laisserait donc à l’Obscur toute liberté d’en décider à sa guise.

L’Idée se souvint des récits bien antérieurs à son temps, qui racontaient le destin des renégats. Elle se rappela le supplice décidé par la jeune reine Chaàris pour sa suivante, asservie aux Sorciers d’au-delà des Mers, qui avaient aidé quelques-uns d’entre eux à s’introduire au Palais. Chaàris avait, depuis son couronnement et jusqu’à sa mort, mérité son surnom de Plaisance, mais n’avait pas hésité à faire emmurer les pieds et les mains de la jeune fille, scellée de dos dans la pierre de la Tour des Divins, et maudite par les hommes et les Dieux. Il avait fallu plus de quarante ans de cuisantes mortifications infligées par quiconque passait près d’elle pour que Wareegga, à la demande des héritiers de Chaàris, lui accorde finalement la mort.

Et Anverion ne ressemblait en rien à la bonne reine Plaisance, tout comme l’Idée était bien plus coupable et malfaisante que la petite servante putréfiée vive pendant un quart de siècle. L’Idée, elle, ne pouvait pas échouer.

La suite…

Les héraults du roi

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :