Chapitre 4, Tome 2

Résumé du chapitre précédent

« Une vie de sacrifices est le sommet suprême de l’art ». Depuis les premiers pas, et les premières frasques, du petit Anverion, jusqu’à la complainte de son jeune frère refusant de subir le règne exigeant de son aîné, les docteurs Fóros et Markan ont beaucoup à se raconter, et encore plus à faire.

Chapitre 4: Soyez gentil…

Au contraire de son benjamin, Anverion se sentait plein d’ardeur. Il avait réussi à mettre en place la protection de ce dernier et de leur oncle, attribuer les postes vacants des responsables de l’attaque de Maug’U, et terminait les dossiers du jour, assez brefs, en attendant que cuise son dîner, pendant que Gayos arrangeait la décoration luxueuse de son pavillon. Il détestait ce caprice de son maître, songeait-il en sautillant sur place pour tâcher de suspendre aux montants de bois une magnifique tenture dans le salon, qui serait décrochée et réenroulée dans moins de huit heures, et qu’il faudrait remettre le lendemain soir, puis le soir d’après, et encore, et encore. Il allait réussir à nouer l’attache quand le planton de faction passa la tête à l’intérieur depuis l’auvent et le héla. Les cordons de soie lui échappèrent, et la lourde tapisserie s’écroula au sol.

– Qu’est-ce qu’il y a? grommela le valet à voix basse, pour ne pas déranger le Roi au travail dans la pièce attenante.

– Les docteurs de Son Altesse qui veulent le voir. Le Premier Médecin, et pis l’autre, la poupée, souffla le garde.

– Le Docteur Markan! corrigea un Gayos trop véhément, qui alerta l’oreille d’Anverion à côté.

Le divin monarque posa son dernier rapport avec un sourire gourmand, ouvrit négligemment les premiers boutons de sa chemise, puis arrangea soigneusement quelques mèches choisies autour de sa couronne. Il plongea ses mains dans la bassine, s’arrosa le visage, et frotta sur ses paumes les quelques taches d’encre que ses notes y avaient laissé. En bon neveu attentif, il fit sourdre ses griffes, étincelantes et aiguisées, et les examina. Ses apprêts terminés, il ne prit pas la peine d’aller vérifier son aspect savamment négligé dans l’immense alcôve jouxtant son bureau, dans laquelle Gayos avait fait monter un lit de camp dont le confort aurait été outrancier pour la plus luxueuse de auberges de la capitale. Il se rassit derrière son bureau, et s’attela histoire de les faire lanterner à la liste des jouvencelles du royaume entre vingt et trente ans, dont la beauté, la naissance, la richesse et l’influence pouvaient mériter la tiare des consorts.

Même en y ajoutant après coup celles déjà encombrées d’un mari, les candidates étaient peu nombreuses. Hormis les deux filles d’Ascanthe dont l’aînée délurée, avant de convoler elle-même, avait servi l’apprentissage viril d’Anverion, et la cadette rebelle et fugueuse au caractère impossible, aucune femelle ne réunissait en assez grand nombre les qualités exigées par le divin monarque. Et il serait très mal vu, même de sa part, d’épouser l’une de ses deux cousines, perspective peu tentante par ailleurs. Il terminait de réduire en cendres sa liste dans le brasero quand Gayos, qui avait attendu silencieusement en le voyant écrire, lui annonça la visite des deux médecins. Il ordonna à son valet de les faire entrer, et s’installa confortablement.

Derrière Geneio, affichant une maîtrise d’elle-même qu’elle était à mille lieues de ressentir, Aldanor passa entre les toiles moirées et s’agenouilla immédiatement, les yeux rivés au sol, n’osant pas contempler l’Obscur, objet de son désir.

– Votre Altesse, saluèrent les deux docteurs à l’unisson.

– Décidément, ces blouses noires et ces airs graves mettent une ambiance sinistre, constata le Roi en les relevant d’un geste. Dorénavant, j’exige que tous les médecins de l’armée arborent des couleurs vives, des sourires réjouis et des chapeaux amusants. Que diriez-vous d’un immense bonnet pointu, ma vieille barbe?

– Si tel est le bon plaisir de Votre Altesse, ma foi, ma foi. Mais j’insisterais pour qu’il soit rebrodé de pièces d’airain, clinquantes et carillonnantes.

– Il en sera ainsi, promit Anverion. Et vous, ma poupée? Quelque chose de jaune, peut-être… Une cape et des bottes montantes, pourquoi pas?

Elle ne risqua même pas un regard sur lui, et murmura une réponse neutre, ne souhaitant surtout pas engager de conversation badine.

– Comme il plaira à Votre Altesse.

– Et bien, elle est foutrement sérieuse, ce soir, la poupée. Qu’est-ce qui vous amène donc, vous deux? C’est si grave que cela?

– Pas pour le moment, mon Roi, commença Geneio prudemment. Éviter que cela ne le devienne est d’ailleurs la raison, la raison même de notre visite. Sa Seigneurie votre oncle nous a prévenus qu’il existait un risque, un véritable risque, que l’on attente à vos jours, et d’après lui, cela pourrait certainement se faire par le biais d’un poison. En accord avec le Premier Conseiller, le Docteur Markan et moi-même avons préparé un antidote, préventif à tous types…

– Ooh, l’aimable Nononc’ que voilà, ironisa le Roi. Que me voilà ému de tant de prévenances. Il peut s’en couler un pâté à l’oignon, certes, mais je suis tout de même ému.

– Il s’agit de préserver votre vie, mon Roi, soupira le Premier Médecin. Notre antidote…

– Finira dans le pâté de mon oncle avec ses amabilités, ma vieille barbe. De toute façon, Gayos a pris l’habitude de goûter mes plats, pour en… vérifier la température, c’est ça, Gayos?

Le valet, resté aux ordres dans un coin, hocha la tête en rougissant. Pris en flagrant délit de mouillette de pain dans la sauce un soir par son maître, c’était l’excuse qu’il avait lancée et qui avait tant amusé Anverion que ce dernier lui avait passé l’incartade.

– Vous voyez? Si l’assassin empoisonne mon repas, je le saurais avant même d’y avoir touché. Nul besoin de me gaver de vos mixtures ignobles.

– Bien au contraire!

Il n’en avait pas fallu plus à Aldanor pour retrouver sa hardiesse, et relever des yeux courroucés vers le divin monarque.

– Malgré le courage qu’on trouve ici à laisser un jeune garçon subir les affres du poison à votre place, il en existe de nombreux à l’action lente et insidieuse. Tout ce que vous allez gagner en réalité sera quelques heures d’agonie de plus que lui.

– Que mes deux excellents docteurs pourront mettre à profit pour me soigner, ma poupée.

– Je suis tout de même d’accord, oui, bien d’accord, avec le postulat du Docteur Markan. Il existe d’immenses différences physiologiques entre messire Gayos et vous-même, Votre Altesse. L’âge, bien sûr, la corpulence, cela va sans dire, mais surtout vos races distinctes qui peuvent très largement influencer les effets d’un toxique. Il est donc impossible de prévoir d’après ses symptômes ceux que pourrait subir votre puissante et divine nature.

– Vous voyez? fit le Dieu convaincu à Aldanor. Ce n’est pas si compliqué quand on est gentil. Prenez donc exemple.

Geneio sourit à travers sa longue barbe alors que sa consœur lui tendait l’une des boîtes de pilules qu’il présenta au Roi, en ajoutant avec douceur.

– C’est une technique que j’ai mis presque trente ans, trente ans! à perfectionner, Votre Altesse. Avec tout le succès qu’on lui connaît.

– Pour cette fois, c’est un succès. Alors, comment cela se prend-il?

– C’est tout à fait, tout à fait simple, Votre Altesse. Une le matin au lever, et une le soir avant le dîner. L’amalgame spécifique de ces dragées a été pensé pour vous. Quant à vous, Gayos…

Aldanor extirpait de sa sacoche la seconde boîte, marquée de peinture blanche, quand Anverion gronda d’un ton acerbe.

– Vous avez donc perdu votre temps pour lui, Docteur Fóros? En tant que Premier Médecin Royal, n’avez-vous pas d’autres priorités?

– Mon Roi, je… Vous restez ma priorité, bien sûr, bien sûr, et c’est toute ma joie et mon honneur…

– Et c’est une joie que je partage en tant qu’amie, intervint rudement la jeune femme en collant d’autorité la cassette dans les mains du valet. Mais en tant que seconde, je n’ai pas cet honneur et je dois me contenter de prendre soin de votre entourage le plus proche.

Elle radoucit la voix pour s’adresser au jeune Incarné.

– La fréquence de prise sera la même pour vous. Et je ne saurais que trop vous conseiller absolument d’éviter l’alcool pendant toute la durée du traitement.

– Tiens? Et moi, j’ai le droit? commenta le divin monarque, remis en joie par la fougue effrontée de son jouet.

– Je ne suis pas si méchante, il faut croire.

Le vert des pupilles d’Anverion étincela sous un sourcil matois.

– Nous verrons cela, ma poupée.

Saisissant sans peine l’allusion voilée, elle retrouva instantanément sa gêne et ses incertitudes et resta prudemment coite, pendant qu’il laissait tomber une pilule noirâtre au creux de sa main.

– Gayos! À boire! Hmm… Je pense que ça ne va pas me plaire, ça…

Il éleva la gélule vers son visage, l’examina et tordit le nez en humant le parfum.

– Non, Votre Altesse, je vous le confirme, ça ne va pas vous plaire, répliqua Geneio. Mais c’est efficace.

Le Roi grimaça en laissant retomber le médicament sur son bureau.

– Je vous fais confiance pour les deux. Et puisque vous n’avez donc rien à découvrir de bien nouveau, je vous libère, ma vieille barbe. Je vous verrais demain.

Les deux médecins s’inclinèrent profondément et allaient quitter la salle de toile quand Anverion reprit la parole.

– Tss, tss, ma poupée-jolie va rester là, par contre. Il me faut bien quelqu’un pour m’écouter me plaindre. Bonne soirée, Docteur Fóros.

Le vieux médecin resta un instant interdit. Il ignorait évidemment tout des nouvelles menées d’Anverion vis à vis de son amie, trop honteuse de sa faiblesse pour en parler, mais croyait que les dernières insolences d’Aldanor allait encore lui valoir quelques unes des méchancetés raffinées dont le Dieu avait le secret. Il hésitait, se blâmant déjà de l’avoir entraînée sous le pavillon royal, et finit par déclarer, impuissant:

– Bonne soirée, Votre Altesse. Nous vous attendons pour dîner, ma chère enfant, c’est entendu, entendu, n’est-ce pas?

Elle murmura un assentiment faible qui acheva d’inquiéter son auguste ami, bien forcé de saluer et de sortir tout de même, derrière Gayos déjà envolé vers les tonneaux réservés à Son Altesse.

Enfin seuls, se dit le divin monarque béat, en contemplant sa petite victime muette, figée et incroyablement tendue, les yeux rivés sur le tapis. Son inquiétude latente ravissait ses instincts prédateurs; en trois pas il serait sur elle, trop surprise et nerveuse pour réagir, et quelques cajoleries suffiraient amplement à enflammer les ardeurs sensuelles qu’il savait inspirer à la jeune Dame, incapable de les contrôler entre ses bras.

Il était déjà sur le point de se lever quand Gayos déboula dans la pièce, portant verre et carafe sur un plateau valdinguant. Il avait croisé le Premier Médecin sortant seul de la tente du Roi, et craignait à juste titre de laisser Aldanor en tête à tête avec son tyran. Ce dernier jeta au valet trop pressé un regard mauvais, alors qu’il déposait sur le coin du bureau son chargement miraculeusement intact.

– Le verre du Docteur Markan?

– Ces pilules ne sont pas pour moi, Votre Altesse, osa-t-elle doucement.

– Tant mieux, je ne vous en ai pas proposé. Disparais, toi, fit-il vers Gayos qui avait sorti une coupe d’or sculptée et la remplissait en posant à la dérobée des regards inquiets sur la doctoresse. Anverion, qui remarqua sans peine le petit manège, s’interrogea un instant. Qu’y avait-il entre l’adolescent dégingandé et la charmante poupée? Une affaire à éclaircir, se dit-il en revenant à ses préoccupations immédiates. Il se saisit de la gélule, et se leva nonchalamment pour faire le tour du bureau et s’emparer de la coupe qu’il tendit à son jouet, bien forcé de l’accepter, mais qui réussit à la déposer subrepticement. Il attrapa la sienne, goba le médicament et l’avala avec une longue rasade de vin.

– En effet, grimaça-t-il, ça n’est pas fameux.

Il reprit une gorgée, en secouant savamment la tête pour faire miroiter la lumière des chandelles sur ses cheveux blonds, et déclara, en se léchant les babines:

– Non, décidément, ça ne s’améliore pas. Mais je dois pouvoir trouver mieux.

Depuis la sortie de Gayos, Aldanor savait pertinemment que le divin monarque allait recommencer son petit jeu galant, et tâchait désespérément d’anticiper ses manœuvres d’approche. Mais pas un seul instant elle n’avait imaginé qu’Anverion, avec une vivacité inouïe, se jetterait sur elle et la coincerait en un seul geste contre le bois de la table pour s’emparer avidement de ses lèvres.

– Hmm, oui, voilà qui est infiniment mieux, soupira le Roi en la laissant reprendre son souffle.

Il glissa sa main dans la nuque de sa proie pour assurer sa prise, et allait l’embrasser de nouveau quand, revenue de l’attaque fulgurante, elle commença à se débattre avec peine.

– Je vous avais dit non, Votre Altesse!

– Je croyais que vous n’étiez pourtant pas méchante.

– Ce n’est pas de la méchanceté…

Elle s’immobilisa en levant vers lui un regard tendrement désolé. Il hésita un instant à reprendre sa comédie d’amant au désespoir, mais il était d’humeur joueuse. Avec un petit sourire espiègle, il demanda, sans s’écarter d’elle.

– Alors, expliquez-moi. De quoi s’agit-il? Est-ce un stratagème de manipulation pour obtenir des faveurs? Une simple provocation de femelle retorse? Ou bien ne suis-je pas assez gras, court sur pattes et vert de poils?

Le visage d’Aldanor s’éclaira.

– Rien de tout cela, Votre Altesse. Mais vous savez que je ne suis pas le genre de créature à me laisser aller avec un mâle, même avec un nain verdâtre et bedonnant comme je les aime tant.

– Pourquoi donc, ma poupée?

Il repoussa doucement l’une des longues mèches auburn qui masquaient les traits de la jeune femme pour la dévisager avec une intensité gourmande qui enflamma ses pommettes.

– J’ai appris de longtemps qu’une femme a tout intérêt à réserver ses tendresses à celui qu’elle épousera, expliqua-t-elle dans un souffle. Un précepte auquel je m’attache.

Avec une grimace de dégoût pastiche, le Roi détourna les yeux et railla avec mépris.

– Donc c’est cela, vous planifiez de m’épouser. Très original.

– Mais non! s’écria la jeune femme avec une conviction si véhémente qu’Anverion fit un pas vers l’arrière.

– Charmant. La perspective est donc si atroce?

– Je ne dis pas que… Votre Altesse, vous n’aurez jamais pour projet de m’épouser, et je n’ai pas celui d’épouser quiconque. Alors, puisque nous sommes d’accord?

– Vous ne souhaitez pas vous marier, Aldanor?

Un peu déroutée par les attitudes changeantes de son interlocuteur, qui avec un art dramatique consommé naviguait d’une douceur charmeuse à une froideur caustique, jouant l’intérêt, le dédain et l’ardeur sur des modulations savantes, elle réfléchit un instant avant de répondre.

– Pas spécialement. La question ne me tourmente pas plus que cela, à vrai dire.

– Si vous n’envisagez pas de mari à venir, pourquoi lui réservez-vous quoi que ce soit? argua le divin monarque avec une logique retorse.

– Parce que je ne suis sûre de rien, riposta Aldanor. Si un jour je souhaite me marier, à mon âge, considérant mon rang et mes espérances, je me dois au moins de me prévaloir d’une moralité irréprochable.

Anverion, qui l’écoutait attentivement, les bras croisés, haussa les épaules.

– Vous n’avez aucune idée de ce que vous voulez, conclut-il.

– Sur ce point, non.

L’aveu fait d’une voix franche et claire fit un excellent prétexte à l’irritation du Dieu Roi. Il saisit la doctoresse à la gorge et la souleva de terre sans effort, pour l’amener à hauteur de ses yeux acérés, enserrant ses doigts juste assez pour stupéfier sa proie.

– Sur ce point? gronda-t-il très bas, d’une voix rauque. Alors comment osez-vous en faire une raison pour me repousser?

Aldanor, les pieds dans le vide, s’accrochait des deux mains au poignet d’airain d’Anverion, essayant de le faire fléchir sans même qu’il ne le sente.

– Lâchez-moi! couina-t-elle.

À contre-pied, il la haussa encore plus haut, et avança d’un pas vers le bureau pour la déposer délicatement sur le plateau de bois marqueté. La prise abrupte de ses doigts devint tendre lacis autour de son cou, et il eut à peine à s’incliner pour s’offrir le plaisir de l’entendre gémir de nouveau sous sa morsure.

– Non…

Il faisait remonter ses lèvres sur sa peau, vers l’oreille, puis en descendant lentement le long de sa joue, il murmura en ponctuant ses mots de baisers furtifs:

– Si vous me dites non, dites-moi au moins pourquoi.

En atteignant le coin de sa bouche, il suspendit son geste, maintenant toujours le visage d’Aldanor pour l’empêcher de s’écarter.

– J’attends.

Immobile, ne pouvant, ne voulant pas se détourner, elle ne répondit pas tout de suite. La proximité, la violence, la sensualité, la logique et la douceur du divin monarque avaient non seulement balayé, mais aussi déplacé tous ses repères intellectuels et moraux. Même ses instincts avaient été mis en déroute, et ne demeurait que son naturel tendre et ardent. Et, alors que le Roi devait réprimer de plus en plus l’envie de l’embrasser avidement, ce fut elle qui monta à l’assaut de ses lèvres, et l’attira contre elle pour se repaître de sa langue.

Pantelants tous les deux, ils durent bien finir par se séparer après une longue embrassade passionnée. Anverion réussit à rejeter la tête en arrière, contemplant béat sa petite poupée, cherchant sur son visage exalté à distinguer derrière les traits trop connus de la damoiselle réservée ceux de l’amante fougueuse qu’il souhaitait libérer de son honorable cage. Il l’apercevait déjà, dans la courbure d’un sourcil, sur le coin d’une pommette.

– Décidément, vous ne savez vraiment pas ce que vous voulez, la taquina-t-il avec une pichenette sur le nez.

– Votre Altesse a-t-elle à s’en plaindre?

Aldanor s’était plaquée contre lui, et rien n’aurait pu se glisser entre leurs corps enlacés.

– Au contraire, ma poupée-jolie, et je compte même bien en profiter au plus possible jusqu’à parfaite satiété.

Si elle avait été en pleine possession de ses moyens, les mots de son amant auraient eu de quoi l’alerter sur ses intentions véritables. Mais, isolée du reste du monde entre ses bras, elle se laissait flotter, tanguant au rythme encore enlevé du cœur d’Anverion qu’elle écoutait, l’oreille sur sa poitrine, emportée par le souffle puissant qui s’échappait de lui. Elle noyait ses doigts dans l’or ondoyant de ses cheveux, et éprouvait le roulis des muscles de son dos sous sa paume caressante. C’est ainsi qu’elle naviguait, à l’aveugle, éblouie par les jeux trompeurs du soleil miroitant sur la crête des vagues.

En la sentant alanguie, abandonnée contre lui, Anverion serait bien monté à l’abordage. Mais le navire n’était pas encore au mouillage, et elle prendrait grand largue au premier geste trop osé. Pour mener à bien sa manœuvre, il devrait attendre, encore un peu, malgré la violence de son envie de la renverser sur le bois du bureau et de la posséder immédiatement.

Fermant les yeux, il appuya sa joue contre le front de la jeune femme, et tâcha de se focaliser sur son propre souffle. Mais, en prenant une longue inspiration, il s’emplit des effluves de miel de ses cheveux, relevés de myrte et de safran, terminés par les rondeurs de l’amande. Le parfum le plongeait à la fois dans un état d’apaisement absolu et d’excitation inouïe, et le contraste provoquait des sensations si intenses sur Anverion pourtant familier des émois brutaux que la fragrance en devenait addictive. Il la respira de nouveau, rien qu’une seule prise, avant de redresser son menton volontaire. Il venait d’entendre arriver Gayos, fort tapageur pour une fois, avec la noix de veau marinée promise, bien fade et desséchée après la bouche d’Aldanor. Mais les caresses de sa victime, encore trop prude, engendraient une frustration imprévue, et il se trouvait forcé, pour le moment, de l’éloigner afin de préparer sa cuirasse contre les charmes spontanés de la poupée.

– Aldanor… commença-t-il d’un ton plus grave.

– Votre Altesse?

– Que voulez-vous, finalement?

– Votre Altesse l’a dit elle-même, je n’en sais rien, soupira-t-elle. En revanche, je sais parfaitement ce que je ne veux pas.

– Votre honneur est sauf, ma poupée chérie, assura le Roi. Pour préserver votre réputation, je vous promets la plus totale discrétion. Nul ne saura jamais ce qu’il se passe entre nous. Et vous déciderez vous-même de ce qu’il se passera.

– Rien de ce que peux espérer un mâle, Votre Altesse, je vous le répète.

– Les espérances d’un mâle peuvent être plus complexes que ce que vous semblez croire, ma Dame. La fermeté du vit n’oblige pas la mollesse de l’esprit. Donnez-moi juste l’opportunité de vous le prouver.

Grossier préjugé ou sage prévention, au fond, elle ne demandait elle aussi que de pouvoir mettre sa thèse à l’épreuve des tendresses de son Roi. Il le comprit à l’étincelle miroitant dans son regard satiné, et renonçait déjà à la congédier pour la soirée quand un choc sourd les fit sursauter.

– Enchère et gradation! s’exclama fortement le valet de l’autre côté des toiles. Cataplasme de saindoux d’épineux, ça malingre sa race!

– Je crois que le jouvenceau s’est fait mal, traduisit le Roi avec un rictus.

Un peu inquiète, la doctoresse se coula hors de l’étreinte du divin monarque et passa dans le salon, où Gayos se tenait le crâne en gémissant.

– Caserel à tarpolane! surenchérit-il, tout en grimaçant un clin d’œil furtif à son amie échappée du bureau royal. Courbe d’estocade de tapisserie de papillons de prime abord!

– Gayos? Vous vous sentez bien?

Le malin domestique hocha subrepticement la tête, tout en déniant à haute voix.

– J’ai voulu raccrocher la teinture, et le barreau de fixation m’a quasiment assommé. Je crois que j’ai le crâne fendu… Je saigne, Docteur? Je suis sûr que je saigne… Je sens quelque chose…

Enchantée de la petite comédie salvatrice de son ami, elle s’approcha de lui et trifouilla ses cheveux.

– Non, vous ne saignez pas. Ce que vous sentez n’est que la cervelle qui bouillonne hors de votre ethmoïde.

– Bon, pas d’inquiétude alors, ce n’est rien dont il se serve, ricana Anverion qui venait de les rejoindre avec un dépit teinté de soulagement. Apprête donc mon dîner, toi, et va rendre l’âme dans ton lit ensuite. Et n’oublie pas d’avaler la dragée de mes prévenants médicastres, avant.

Aldanor osa une œillade tendre et fugace vers le divin monarque, plus amène envers son domestique dévoué qu’il ne le faisait croire à le rudoyer sans cesse. Satisfait de son effet, il se retourna vers le plat dont Gayos venait d’ôter la cloche, et contempla les morceaux de viande disposés en une pile monumentale de chair odorante et dorée.

– Je ne vous invite pas, ma poupée, commenta-t-il. Cette méchante assiette est ridiculement maigre, et je mourrais de faim à vous avoir à ma table. De toute façon, vous irez resquiller chez la vieille barbe, ce soir, il me semble? Allez, ne le faites pas attendre, votre salubre laitue va refroidir.

– Bonne soirée, Votre Altesse, salua Aldanor. Passez me voir si votre crâne reste douloureux, Gayos.

Alors qu’elle sortait sereinement du pavillon, Anverion dévisagea son valet affairé, agacé par l’invitation de la jeune femme. Il détestait partager l’attention de qui que ce fut, et encore plus celle, bienveillante et douce, de la charmante Estivienne. Il faudrait écraser tout rival potentiel, et d’autant plus un aussi humiliant que ce béjaune de larbin. Mais c’est une croisade qu’il devrait mener dans l’ombre, car il ne pourrait jamais décourager les candidats en affichant nettement et sans ambages qu’Aldanor lui appartenait désormais.

La suite…

Les héraults du roi

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