Chapitre 6 Tome 2

Résumé du chapitre précédent

Le hérault de Cenbron approche du campement militaire du Dieu Roi, en se remémorant avec horreur les atrocités déjà commises par ce dernier.

Aldanor, elle, n’a pas encore de souvenirs atroces, mais cela ne saurait tarder…

Pièges du passé et présents d’amitié

Bermin Melat aussi semblait craindre le verglas. Il marchait dans les passages tortueux du camp royal, à petits pas précautionneux, les yeux rivés au sol. Nevjernil devant lui était venue l’accueillir à l’entrée, où les éclaireurs l’avait escorté, et après les saluts et les présentations, la Commandante du Régiment Royal l’emmenait en silence, la main sur la garde de son épée, écartant d’un sourcil froncé les soldats sur son passage.

Prévenu bien à l’avance de l’arrivée d’un légat important, le Dieu Roi avait eu tout le temps de préparer l’entrevue. Son dais d’apparat avait été déployé, et le siège majestueux qui lui servait de trône durant ses voyages installé sur une estrade. Les Quatre se tenaient devant, féroces et arrogants, alors que les principaux conseillers étaient assis de part et d’autre de Son Altesse. Même au beau milieu des combats, Anverion tenait à afficher la splendeur de sa Cour, aussi les militaires étaient en grand uniforme, les érudits dans leurs plus beaux atours, et lui même avait enfilé un manteau d’un bleu profond niellé de fils d’argents, mais resserré à la taille par l’épais ceinturon clouté qui soutenait son épée. Deux soldats du régiment royal se tenaient à l’entrée, prêts à refermer les pans de toile sur le légat pour assurer le secret de l’entretien.

Nevjernil entra la première et s’inclina, dispensée par son nouveau grade de l’agenouillement usuel. Elle annonça le maître parfumeur, venu en sa qualité de Voix du Padag de Cenbron, puis se retira et ordonna que le pavillon soit clos sur ce dernier, ses gardiens et les quatre esclaves qui le suivaient.

Bermin hésita un bref instant. En homme éduqué et raffiné, il connaissait bien évidemment l’étiquette en vigueur à la Cour royale et devrait se mettre à genoux, mais savait qu’en tant que représentant d’une haute entité politique, de surcroît en opposition au divin monarque, il donnerait là un signe de soumission du Padag contraire à ses intérêts. Mais ses confrères du Conseil étaient tranquillement en train de festoyer chez eux derrière les murailles de Cenbron, décréta-t-il intérieurement en posant les genoux à terre, et lui risquait sa vie face à un Dieu imprévisible et sanguinaire. Mieux valait ramper.

Esclaves, puis reîtres l’imitèrent, ces derniers de mauvaise grâce, jusqu’à ce qu’Anverion se lève et les remette sur pied.

– Votre Altesse, commença le maître parfumeur. Je vous rends infiniment grâce de me recevoir malgré les tensions qui divisent ma chère Cité et votre glorieux royaume. Ô combien mon cœur déplore cette funeste situation, et avec moi le Haut Padag de Cenbron se lamente! Mais il est temps de sécher nos larmes et d’oublier notre désespoir à la lumière d’un avenir pacifié. En gage de notre ardeur à retrouver la joie d’une entente sereine avec votre divine Altesse, permettez-moi de vous offrir ces modestes présents.

Le Roi se contenta d’un sourire courtois, tout en ricanant en son for intérieur. Ses sens divins pouvaient percevoir la terreur du légat aussi clairement que si celui-ci hurlait à pleins poumons au centre du pavillon. Et malgré leur attitude bravache, les combattants qui l’accompagnaient, dépourvus d’uniforme et de discipline, tremblaient également après leur visite sommaire du camp militaire. Que pourraient faire leurs petites compagnies hétéroclites, sans unité, souvent ennemies entre elles, face aux hommes et aux femmes qui marchaient d’un seul pas derrière l’Obscur? Sur les douze mercenaires qui escortaient Bermin Melat au nom de Cenbron, quatre d’entre eux prévoyaient déjà d’abandonner leurs capitaines, le légat et la Cité à leur sort, et de tourner bride au Sud dès la sortie du campement.

Sur un geste impérieux de l’émissaire, le premier esclave s’avança vers l’estrade, portant une lourde cassette ouverte qu’Oulichnitza lui arracha des mains, pour l’examiner avant de la présenter à Anverion.

– Voici quelques échantillons de l’art des Guildes de ma chère Cité, annonça Bermin avec un début de fierté emphatique. Nous vous invitons à déguster la suave liqueur de roses et de fraises en respirant les parfums enchanteurs rêvés par mes compagnons, expliqua-t-il en voyant le Roi extraire deux fioles ridiculement ouvragées du coffret. L’éclat des chandelles vous semblera bien terne comparé au flamboiement des gemmes ciselées par nos orfèvres et serties dans les métaux les plus précieux, et leur reflet sur les soieries de nos maîtres tisseurs.

Anverion avait examiné l’ample foulard brodé, léger comme un souffle, et la broche dorée, stylisée en forme de soleil, sertie de topaze jaune, d’ambre et de grenats autour d’un rubis flamboyant. Il extirpa ensuite une boîte carrée enrubannée et un petit écrin rond en ivoire.

– Ah! s’exclama le légat qui retrouvait ses habitudes marchandes. Dénouez les faveurs de ce coffret, pour y piocher sans remords quelques bouchées d’impénitence. Vous constaterez que le goût délicieux de ces pralines n’est pas leur unique vertu.

Le divin monarque roula des yeux comiques, et demanda en agitant le dernier objet.

– Et cela, qu’est-ce donc?

– Faites jouer le mécanisme, Votre Altesse.

Le Roi enclencha un minuscule bouton et le couvercle se souleva, libérant un miroir de poche monté sur un ressort délicat, dont on pouvait régler l’inclinaison grâce à une petite molette intérieure.

– Un aperçu de l’ingéniosité des maîtres sculpteurs, commenta Melat. D’une solidité à toute épreuve, à porter sur soi en toutes circonstances.

Anverion laissa tomber l’écrin dans le contenant et le posa à terre près de lui.

– N’y manque plus qu’un dé à coudre, fit-il d’une voix aimable au maître parfumeur pâlissant. Je rends hommage aux spécialités de vos concitoyens, et vous remercie pour cet aperçu fort instructif des compétences et valeurs de Cenbron.

– Je… je… voulais également présenter à Votre Altesse, si Votre Altesse le permet… la suite de nos gages d’amitié…

Il se retourna et attrapa un peu brutalement une esclave encapuchonnée par le bras pour l’entraîner face au Roi.

– Le savoir-faire viril est également fait d’importance dans ma chère Cité. Aussi les plus belles des esclaves sont formées avec le plus grand soin pour satisfaire tous les désirs des mâles, et celle-ci fut une élève brillante.

Alors que la jeune fille ôtait sa pèlerine sous de nombreux regards captivés, l’émissaire se souvint de la Dalle de Flamme, et sa délicieuse bouche explosée sur les marbres du palais. Le destin de l’esclave nue devant lui ne lui importait guère, mais il espérait de toutes ses forces ne pas avoir à assister de nouveau à ce genre de scène.

– Quel âge a-t-elle? demanda le divin monarque après avoir considéré les courbes dénudées de la donzelle.

– Elle est de toute première fraîcheur, je vous assure, Votre Altesse.

– C’est bien ce qu’il me semble, oui, soupira Anverion, qui n’avait qu’un goût fort occasionnel pour les tendrons.

– Tu vas pouvoir ouvrir une maison close, Ton Altesse, lança Hu Micles. Quoique… ouvrir une maison close, n’est-ce pas un beau non-sens? Si elle doit être close, comment donc l’ouvrir? Ah, je m’y perds. Comment diriez-vous, vous? demanda-t-il à Melat de plus en plus éperdu.

– Je ne suis pas… spécialement… spécialiste, bredouilla-t-il.

– En verbiage ou en bordels? C’est dommage, moi qui affectionne autant l’un que les autres, nous aurions pu être amis.

– Fonder une maison close, intervint Meli Ha. Tenir un lupanar, ouvrir un bordeau, que sais-je encore. Les possibilités sont infinies, aussi pourquoi ne pas y réfléchir en silence, mon frère?

– En voilà une spécialement spécialiste. En phraséologie, hein. Si j’allais insinuer que ma sœur est une intime des maisons de passe, je serais un bien méchant garçon.

Toute l’assemblée s’ébaubit, exception faite des esclaves qui gardaient la tête baissée et de Bermin Melat qui voyait l’entretien prendre une tournure qu’il n’aimait guère. Il ne parvenait pas à comprendre les railleries de la Cour autour des présents qu’il avait amené. Il n’y avait là que du délicat, du raffiné, du ruineux. Peut-être aurait-il du ramener des arbalètes et des maritornes pansues en grand nombre pour s’accorder aux goûts frustes du divin monarque? Il hésita à conserver le dernier cadeau pour lui, une véritable splendeur, une rareté hors de prix, mais tout le monde avait remarqué le coffre immense, porté par deux esclaves à la peine à l’intérieur du pavillon, et il devrait bien le remettre à ce grossier personnage.

Il le fit déposer au pied de l’estrade, et les deux porteurs en déployèrent le contenu devant l’assemblée dorénavant silencieuse. Une vaste pièce de fourrure se déroula devant le divin monarque enfin intéressé. Exempte de toute décoration, simplement préparée et apprêtée, elle étalait pourtant plus de splendeur que tous les colifichets précédents. D’un brun très clair, chaud et lumineux, elle était parcourue de longues stries mordorées dont les reflets sinueux rappelaient dans un éclat les mèches blondes du Dieu Roi.

Ah! pensa Bermin en se rengorgeant. Il semble que les lourdauds aient finalement compris qu’il y a là un objet de valeur.

– Votre Altesse, fit-il, suave, voici un tapis en peau de küripèque altine. Ces fourrures dont la douceur traverse les âges furent autrefois si ardues à travailler et si précieuses que seuls certains maîtres artisans parmi les plus qualifiés pouvaient y porter la main. De nos jours, hélas, cet art s’est perdu car l’animal dont on tirait cette inestimable toison ne se rencontre plus guère, et n’a jamais pu être élevé. Admirez la clarté de la nuance principale! Plus pâle est le poil, plus rare était la bête, bien plus dure également à capturer pour les chasseurs d’antan.

– Hmpf, pourquoi n’en trouve-t-on plus?

– Je l’ignore, Mon Seigneur, balbutia le légat, intimidé par le grommellement de Dricaion. Cela s’est ainsi fait.

– Hmpf…Battues en excès, cupidité, plus de reproduction… je suppose. Stupide.

– Mais on en voit encore, Mon Seigneur! Enfin, certains racontent en avoir vu, dans les profondeurs des forêts de Camen. Un conte circule même encore en ville à propos d’une küripèque saflique, rayée comme les autres, mais de fourrure blanche, qui aurait été aperçue il y a peu.

– Tu veux courir après la bestiole, gamin? demanda Anverion. Nous pourrons faire un détour par les bois, après avoir rasé la cité chère au cœur de Messire Belat, si ça te dit. Ça nous fera un peu d’exercice.

La lippe de l’émissaire se mit à trembler alors qu’il tournait vers le divin monarque un regard humide.

– Votre Altesse, justement… À ce propos… Nous étions… Je suis… désireux de… discuter… de paix entre ma chère Cité et vos… Votre Altesse.

– Et bien, discutons, mon cher, discutons. Mais présentez-moi d’abord vos charmants compagnons, voulez-vous? J’ai hâte de mieux connaître les joyeux compères qui affichent ces visages avenants.

Anverion sourit poliment aux reîtres débraillés qui formaient l’escorte de l’envoyé de Cenbron. Comme les compagnies de mercenaires étaient interdites dans tout le royaume, leurs capitaines punis de mort et les combattants réduits en esclavage, les groupes de guerriers à louer, toujours en nombre réduit, se faisaient passer pour des travailleurs itinérants, sans tromper personne. Le Roi allait ainsi pouvoir éprouver la sincérité de son interlocuteur, mais aussi apprendre quelles troupes s’étaient monnayées à la cité ennemie.

Quand le palanquin de Bermin Melat quitta le campement sous les derniers feux du soleil, il était bien trop heureux d’être en vie et d’avoir réussi, une forme de trêve conclue, à inviter le divin monarque et son conseil à venir conférer avec le Haut Padag entre les murs même de la ville, pour s’offusquer de la défection d’une partie de ses gardes et du manque d’hospitalité d’Anverion.

Ce dernier aussi était ravi, en reprenant le chemin de son pavillon pour y débuter une longue nuit de préparation du plan complexe et astucieux qui se faisait jour dans son esprit en écoutant la harangue de Melat. En écartant les pans de son bureau, déjà illuminé et fourni d’encre et de parchemins par un Gayos prévoyant, il décida même de terminer son programme par la capture de cette fameuse küripèque immaculée.

Éconduite sans un regard par le Roi qu’elle supposait rassasié de femmes, Aldanor avait rejoint sa tente et s’y était cloîtrée pendant l’entrevue, irritée et chagrine. Elle parvint bien trop vite à trouver des excuses au divin monarque, mais restait désemparée face à la situation, et résolut finalement de demander conseil à sa sœur. Malgré un caractère rigoureux et une rectitude morale parfois agaçante, Ancianor serait la confidente idéale. Toujours compatissante et intéressée aux malheurs de ses cadets, pleine de ressources, l’aînée des Markan comprendrait de plus sans effort les difficultés d’Aldanor.

Elle joignait en effet à son statut d’héritière principale des titres, possessions et charges de son père une beauté parfaite qui avaient attiré autour d’elle des dizaines de séducteurs de tout poil. La doctoresse, qui entendait depuis ses quatre ans s’exclamer autour d’elle «Mais elle est ravissante, cette jeune demoiselle Markan. Et la cadette est une gentille petite, également.» l’avait un temps jalousée, mais s’était très vite désintéressé des séductions et des succès de coquetterie, et ne nourrissait aucune amertume envers la belle Ancianor, qui ne faisait ni étalage ni jactance de ses agréments.

Toutefois, alors que la plus jeune grandissait ignorante et détachée des galanteries, l’héritière expérimentait sourires, œillades, compliments et promesses, billets doux et escapades dans les coins pour le plus chanceux de ses admirateurs. Ce dernier, Teil Micen, avait payé sa chance d’un œil au beurre noir de la part du jeune Cham Markan, mais tout de même réussi à épouser sa douce et ricanait désormais de l’épisode avec son beau-frère.

Il serait amusant de voir Cham décorer Son Altesse d’un coquard, se dit la jeune femme en saisissant sa plume. Mais peut-être moins de voir Son Altesse décorer sa tente avec la tête de mon petit frère. Elle commença à tracer rapidement les premières lignes de sa lettre, les plus faciles. Elle donna quelques vagues nouvelles du front, puis multiplia les questions sur ses parents, leurs frères et ses neveux. Pour éviter inconsciemment d’en venir immédiatement au vif du sujet, elle ajouta quelques paragraphes sur le Concours Universel, le fameux Mystère et sa fortune toute neuve dont sa sœur pouvait disposer à loisir dans les temples de Wareegga. Elle joindrait à son pli l’acte signé par l’Auguste Csihar, pensa-t-elle en trempant sa pointe dans l’encrier. Elle repoussa loin dans son esprit l’image de Morgiane qui venait l’attrister chaque fois qu’elle songeait à cet épisode, et tâcha de se concentrer sur les prémisses de sa confession.

Mais que dire? Elle même ne pouvait s’expliquer l’attraction qu’Anverion exerçait sur elle. Sa personnalité était, certes, hors du commun, mais rebutante par bien des aspects. Et même si elle s’avouait être sensible à sa beauté physique, le prétexte était loin d’être suffisant pour susciter une telle tendresse. Et la réciproque était encore plus énigmatique. Pourquoi le divin monarque lui faisait-il une cour aussi acharnée? Il était, même en son campement militaire, entouré de nombreuses femmes bien plus belles, bien mieux disposées à son égard, avec qui il partageait bien plus de choses et qui avaient tant à lui offrir.

Elle avait rapidement déduit, après leur première rencontre, qu’elle était une sorte de curiosité, de bizarrerie amusante à ses yeux, et que cela, joint au contexte martial qui offrait peu de distractions, expliquait l’espèce de tolérance qu’il avait pour elle. Le surnom dont il l’avait affublée était à cet égard assez parlant. C’est ainsi qu’elle comprenait les libertés qu’il avait prises avec son corps, après la chute d’Atla et sa victoire sur Ruz’Gar, mais également la façon qu’il avait eu de lui faire regretter ses affronts, lorsqu’elle avait pris la défense d’Invavi ou qu’elle l’avait recousu contre son gré, sans la faire passer par les cachots, les brodequins ou le billot. Le jouet était trop pittoresque, trop difficile à remplacer, pour se permettre de le casser.

Mais comment était-elle passée de cocasse bimbelot à gracieuse dulcinée? Sa ténacité, sa détermination et son dévouement lui avaient sans doute valu un brin d’estime de la part du Dieu Roi, au moins. Voilà sans doute la raison pour laquelle il l’avait défendue contre l’agression d’Hu Micles, mais son attitude avait véritablement changée juste après le Concours Universel. Après tout, Anverion avait littéralement avoué qu’il la regardait désormais d’un œil neuf, mais elle avait mis ses compliments et ses avances sur le compte d’une fantaisie passagère, d’une nouvelle façon d’utiliser son jouet de prédilection. Aldanor était consciente que la grâce qu’il avait dispensée à Malleor, pour lui faire plaisir, lui avait coûté, et elle en était d’autant plus reconnaissante, mais elle n’ignorait pas que le geste était intéressé. Pour preuve, dès le lendemain, le Roi l’avait enlacée avec un aplomb confondant, certain que sa petite amabilité lui vaudrait la contrepartie attendue.

Malencontreusement interrompu dans sa manœuvre, il était pourtant revenu à la charge, avec toute l’opiniâtreté qu’ils avaient en commun. Mais ses manières avaient été si différentes ce matin-là… En repensant au baiser qu’elle lui avait donné, la jeune femme tressaillit. Lorsque, malgré ses paroles tendres et ses délicates promesses, malgré les délices infinies qu’elle avait goûtées dans ses bras, elle l’avait repoussé à grand-peine, il n’avait manifesté ni colère ni vindicte, mais n’avait pas non plus renoncé à obtenir ce qu’il voulait d’elle.

Que voulait-il au juste, elle n’arrivait plus à imaginer la plus petite hypothèse. Au fond, il devait encore s’agir d’un piège méticuleux et alambiqué comme seul l’Obscur savait les concevoir et les savourer. Ou peut-être pas, car nul ne saurait présumer des intentions du Dieu Roi, et son analyse du caractère d’Anverion pouvait être biaisée, et son jugement sur lui, bien trop hâtif pour être légitime. Ne l’avait-il pas lui-même déploré au bord de la rivière? Alors qu’elle s’éloignait du divin monarque attristé, il avait regretté qu’elle n’en attende pas assez de lui. Après tout, même les Dieux devraient avoir une chance.

Voilà le nœud du problème qu’il faudrait soumettre à Ancianor, sans nommer dans sa prose l’épineux amant. Au onzième régiment, elle avait eu avec les sergents et certains intendants la tâche ponctuelle de décacheter et de parcourir la correspondance envoyée ou reçue par un autre régiment aléatoirement choisi, et savait que cette mesure s’appliquait à toute l’armée afin d’empêcher au mieux les communications d’espionnage. Et, même si elle aurait voulu tout partager, tout expliquer à sa sœur, elle n’aurait pas supporté qu’une autre créature sache à qui elle avait succombé.

Encore confuse, presque découragée, toujours angoissée, elle ouvrit sa malle pour en extirper avec soin le bocal de ghjàllic’ qu’elle y conservait en permanence, et s’en servit une raisonnable rasade dans une petite timbale, qu’elle déposa près de son encrier avant de se remettre à ses écritures. Elle resta à siroter quelques minutes, l’encre séchant sur sa plume entre ses doigts inertes, cherchant ses mots dans les arômes douceâtres de sa liqueur. Peut-être qu’une ivresse légère l’aiderait également à considérer la situation sous un angle différent, après tout…

Un coup léger et bref sur l’un des montants de son pavillon la tira de sa rêverie.

– Entrez.

Nevjernil se glissa sous la tente et contempla son amie avec un air amusé, les poings sur les hanches.

– Je n’ai pourtant qu’une journée de retard, mais voilà que vous ne m’attendez même plus pour boire!

Aldanor lui rendit son sourire et s’empara d’une seconde timbale qu’elle remplit, pendant que la Commandante s’installait familièrement sur la malle.

– À vrai dire, ma chère, je ne buvais pas par esprit de célébration, je buvais après l’inspiration.

– Faut-il que je m’inquiète? continua Nevjernil de son ton badin en trinquant avec elle. Qu’êtes-vous en train de commettre avec cette plume? Pas de la poésie contemporaine, rassurez-moi?

– Que Wareegga me gracie avant cela! J’en suis déjà pourtant à la thérapie expérimentale, j’ai sans doute besoin d’aide.

– Cap… Commandante Horvà à votre service, grimaça l’Incarnée. Vous inventiez de nouveaux remèdes?

– En quelque sorte, acquiesça Aldanor. Je demandais la collaboration de ma sœur aînée afin de mettre au point un antidote à la stupidité et aux mauvais choix.

Nevjernil leva son verre.

– Mais nous l’avons dans la main, mon amie. Une fois pris, le traitement nous convainc que nous agissons raisonnablement et prenons les bonnes décisions. Bien sûr, il nous rend stupide et nous fait faire de mauvais choix dans la minute qui suit, mais il suffit alors d’ajuster le dosage.

– Ajustons donc, alors!

Les deux timbales furent de nouveau remplies et les jeunes dames les entrechoquèrent.

– Vous savez, Aldanor, je ne crois pas que vous ayez besoin de trouver ce remède, reprit Nevjernil plus sérieusement. Vous êtes bien loin d’être stupide! Et jamais je ne vous ai vue faire de mauvais choix.

– Merci, mon amie… Mais je pourrais en dire tout autant de vous.

La Commandante poussa un profond soupir et reprit une longue gorgée. Devant le silence qui menaçait de s’installer, Aldanor se lança la première et passa aux aveux d’une voix contrite.

– Je vous assure… face au séducteur qui me poursuit, je me comporte avec une remarquable sottise. J’ai beau avoir la quasi certitude que ses intentions à mon égard sont en tout point mauvaises, jamais je ne parviens à le repousser, ni même à éviter sa présence. Et je me jette dans ses bras en sachant parfaitement que je le regretterais violemment un jour. Jamais je n’aurais du le laisser m’approcher…

Nevjernil l’avait écoutée avec attention, mais, bien que curieuse, elle était assez courtoise pour ne pas s’enquérir du nom de l’habile suborneur qui mettait sa vertueuse et digne amie dans un tel péril.

– Je ne connais pas le mâle qui vous assiège, mais je vous connais vous, finit-elle par répondre. Vous êtes une dame généreuse, d’une nature aimante et bienveillante, et c’est de ces qualités dont il profite pour tenter de vous atteindre. Mais vous savez, jamais un Estivien ou un Rymdiran ne se comporterait ainsi; c’est donc quelqu’un qui ignore tout des valeurs, des principes et de la dignité que vos parents et les miens nous ont donnés pour armes. S’il tente de vous nuire, toute votre douceur et la tendresse que vous avez pour lui ne pourront pas le défendre contre elles, j’en suis persuadée. Vous saurez protéger votre cœur et votre honneur, Aldanor. Et s’il s’imagine pouvoir faire usage de la force…

L’incarnée eut un sourire amical qui dévoila ses crocs, ce qui fit glousser sa compagne. Le soutien de son amie lui avait mis du baume au cœur et rendu un peu de courage. Elle n’oubliait toutefois pas son profond soupir, et son marasme des jours passés.

– Dans ce cas, je vais devoir arrêter mes expériences d’apothicaire si mon remède n’est plus nécessaire… C’est assez dommage. Pour la science, je veux dire.

Nevjernil grimaça et roula des yeux, en tendant sa timbale vide. Une fois leur troisième verre de ghjàllic’ en main, elle décida de confesser également les raisons de son trouble, assez vaguement toutefois pour ne pas mettre Aldanor en danger.

– Pour la science, alors. En plus, je suis un cobaye de toute première qualité pour ce qui est de la stupidité et des mauvais choix… Cela remonte à longtemps… Peu de temps après mon arrivée dans l’armée, j’ai…donné mon bras à un protecteur puissant. J’ai choisi de m’engager près de lui, en me persuadant que ses buts et ses convictions étaient justes et honorables, pour pouvoir profiter tranquillement des avantages d’un appui haut placé. Mais à ce moment, je n’ai agi que dans mon propre intérêt, par facilité. Je n’ai vu que ce que je voulais voir… et pas les ambitions que je serais forcée de servir un jour. Et désormais que je les comprends, j’y suis assujettie sans retour.

Elle jeta un œil mauvais à sa propre épaule.

– Voici sa dernière créance, souffla-t-elle en désignant ses galons de commandante. Il en espère un large profit, beaucoup plus que moi. Elle me fait horreur, je vous prie de le croire. Mais si j’avais refusé, on m’aurait réclamé mes arriérés d’une façon plus brutale.

Aldanor était livide quand son amie eut terminé son discours. Elle n’était pas choquée par le comportement de l’Incarnée, elle arrivait à comprendre comment l’on pouvait se laisser piéger de cette façon et les remords de Nevjernil l’excusaient amplement à ses yeux, elle qui ignorait tout des visées de l’Idée. Mais la détresse de son amie, et surtout le danger permanent dans lequel elle devait vivre, l’épouvantaient au plus haut point.

– Nevjernil, il faut absolument vous tirer de là! Allez voir Son Altesse, expliquez-lui que… quelqu’un… tente de manipuler ses soldats, de prendre une odieuse emprise sur les gradés comme il l’a fait avec vous… Je ne sais pas ce que veut cette créature qui vous manipule, et je préfère l’ignorer, mais si vous me dites que ses ambitions sont malsaines et que votre vie est en danger, il faut la dénoncer à notre Dieu et Roi, qu’elle soit mise hors d’état de nuire!

– Vous connaissez Son Altesse, Aldanor. S’il me croit, il me fera torturer pour en savoir plus, puis exécuter pour avoir donné ma confiance à un autre que lui, repentir ou pas. S’il ne me croit pas, c’est mon soit-disant protecteur qui s’en chargera. Et si je tâche de m’enfuir, l’un ou l’autre me rattrapera…

La voix de la Commandante se brisa, alors qu’elle ajoutait:

– Je suis irrévocablement perdue.

– Non! s’exclama la doctoresse, tapant du poing sur la table, en renversant quelques gouttes de liqueur. Je n’accepterais jamais ça et je vous interdis de le croire! Nous allons trouver une solution… pour préserver vos jours et votre honneur.

– Je n’aurais pas du vous le dire, ma chère amie… Je refuse de vous entraîner dans ma chute…

– Et bien moi, je refuse de ne pas vous retenir, riposta l’Estivienne. J’ai appris que tout dangereux et exigeant qu’il soit, un maître indigne peut toujours être abusé jusqu’à ce qu’on s’en défasse. C’est le jeune Gayos, le valet du Roi, dont l’exemple m’a inspirée. J’ai compris que si le dîner de Son Altesse arrive tard, ça n’est pas parce que le jeune homme a pris le temps de manger aux cuisines, non, c’est car le bois de chauffage était humide. Et si notre divin monarque n’a pas pu torturer un malheureux qu’il m’avait ordonné de soigner, ça n’est pas que je l’ai laissé mourir paisiblement de ses blessures, voyons, c’est parce que Wareegga l’a rappelé malgré mes efforts.

Nevjernil releva légèrement son visage décomposé et abattu.

– Faire échouer de vils projets… par l’inaction… Prétendre à l’impuissance…

– Voilà! Peut-être, j’espère, que… Si vous n’êtes pas utile à votre protecteur… Qu’il finira par se détourner de vous. Et vous aurez racheté quelque faute que vous ayez pu commettre, de cette manière.

La Commandante resta songeuse. L’Idée se laisserait-elle abuser? Sans doute pas, non, mais la boqorade hargneuse et fébrile qui leur servait d’intermédiaire serait bien plus facile à jouer. L’espérance incurable d’Aldanor devenait contagieuse.

La suite…

Les héraults du roi

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