Chapitre 7 Tome 2

Résumé du chapitre précédent

Grâce à la valeur et la rareté des présents offerts par le Haut Padag de Cenbron au Dieu Roi, son hérault a pu quitter le camp sain et sauf, et attend sans impatience de revoir Anverion à la table des négociations.
Pendant ce temps, une Aldanor désoeuvrée s’interroge sur les derniers évènements, jusqu’à recevoir une révélation d’importance qui la bouleversera.

Chaque chose à sa place

Quelques heures avant le lever du soleil, Anverion terminait de séparer dans deux pochettes différentes le tas de feuillets recouverts de signes étranges, de flèches et de mots vides de sens qui constituait son plan pour s’emparer de Cenbron. Il avait lui-même mis au point ce code dont il était le seul à pouvoir percer la signification, mais en séparait les pages par mesure de précaution supplémentaire. Il avait enseigné à Gayos les symboles dont il usait pour numéroter les feuilles, et son valet pouvait réorganiser son dossier sans en saisir le contenu. À vrai dire, les gribouillages d’Anverion étaient souvent inutiles; il se souvenait de chaque détail, de chaque aléa et de chaque calcul anticipé pour y faire face.

Le divin monarque rangea l’une des liasses parmi les rapports déjà traités, et chercha que faire de l’autre. Il passa dans la salle de réception, que seuls les rougeoiements timides du brasero éclairaient, et perçut une présence. Fouillant l’obscurité de ses prunelles nyctalopes, Anverion distingua le corps délié de l’esclave offerte par Melat, pelotonné sur le large sofa, et recouvert d’une couverture que le Dieu Roi amusé identifia comme celle d’un Gayos bien généreux. Il faudrait lui trouver une utilité, à celle-ci, songea-t-il en rejoignant son alcôve de toile, ainsi qu’aux autres présents de l’émissaire de Cenbron. Le tapis de küripèque altine excepté, il comptait bien redistribuer chacun des objets offerts. La fille était ravissante, sans aucun doute, et les talents de galantes cenbronites célèbres dans tout le royaume. Mais il s’ennuyait fort auprès des créatures juvéniles et délicates de ce genre, qui manquaient souvent de fougue et mouraient bien trop vite à son goût.

Il déposa son enveloppe sur le coffret ouvragé, déposé sur la table de nuit à côté des chandelles, dont la seule allumée jetait ses derniers feux. Il s’assura plus de lumière, se déshabilla,et se laissa tomber sur le lit en se saisissant de l’écrin, qu’il vida précautionneusement pour y ranger son dossier.

Puis Anverion s’empara de ses cadeaux, et les examina en songeant à qui il les destinerait. La liqueur de roses et de fraises, d’un bel incarnat sirupeux, serait discrètement remise à Oulichnitza. Bien sûr, il l’avait souvent vue boire du sang de loup d’une seule lampée puis fracasser sa chope sur la table dans le plus pur style érévite, mais il était l’un des rares à savoir qu’elle décorait sa chambre avec des coussins en dentelle, des aquarelles fleuries et des sculptures de petits animaux enrubannées.

Il déboucha la fiole de parfum et le huma légèrement. Discret, délicat et frais, il le remettrait à Dricaion, qui s’empresserait aussitôt de l’envoyer à Vislème. Le divin monarque avait compris depuis longtemps que la majeure partie de la solde de son Garde passait en petites attentions de ce type pour sa maîtresse, et qu’il espérait ainsi racheter ses absences et les obligations de son service. Sans l’ombre de Chenas au-dessus de lui, nul doute que l’Incarné taciturne lui aurait demandé son congé depuis longtemps; mais même quand Anverion en personne lui avait proposé de lui rendre sa liberté, il avait décliné d’un hmpf embarrassé.

Hu Micles adorerait les pralines aux vertus émoustillantes. Pourvu qu’il n’en abuse pas, pensa le Roi en les mettant de côté avec les cadeaux déjà attribués. Même si le Caihusien se montrait pour le moment docile et obéissant en s’abstenant de tout rapprochement avec sa poupée, il le connaissait trop bien pour ne pas se douter que son ami, seul et ennuyé, retournerait à la première occasion vers une Aldanor qu’il lorgnait toujours d’un œil égrillard. Mais au moins, hormis Gayos et leur complicité étrange, il ne se connaissait pas d’autre rival désireux d’ouvrir la blouse informe et de dénouer les nattes ridicules du Docteur Markan. Et Hu Micles ne serait pas difficile à gérer.

Ah! Il faudrait aussi choisir dans le coffret quelque chose pour Meli Ha, s’il gâtait tous ses autres protecteurs jurés.

Le foulard ne conviendrait certainement pas pour une grande Dame. La matière était certes exquise, mais les couleurs bien trop criardes, et le motif répétitif et trop banal. Il serait en revanche parfait pour la sergente frisée, quand l’occasion se présenterait. Le miroir aurait pu convenir, mais il avait non seulement déjà un destinataire en tête, mais de plus l’aristocrate en avait plusieurs de ce type, qu’elle délaissait ostensiblement pour se mirer avec un raffinement redoutable dans la lame de son sabre. Il n’allait pas la priver de ce petit jeu-là, se dit-il, en attrapant la broche avec un soupir.

Offrir un bijou à une femme que l’on venait tout juste d’éconduire était d’assez mauvais goût pour l’amuser, lui. Toutefois, le présent mal interprété aurait pu raviver les espérances de Meli Ha, ou bien l’offenser de plus belle. Ne restait que l’esclave de plaisir endormie dans le salon. Après tout, elle lui avait jeté une œillade intéressée lorsque Messire Belat l’avait présentée. Il ne lui connaissait pas de goût particulier pour les autres femelles, mais pas davantage pour les mâles, à bien y songer. Il faudrait proposer l’offrande de façon subtile, délicate, tout de même.

Anverion se redressa, plaça l’une des chandelles dans la lanterne au-dessus de lui, et fit jouer le mécanisme paisible de la boîte au miroir. Il l’étudia en tout sens avec minutie, éprouva la résistance de la molette, dont il desserra au maximum tous les rouages avec la pointe d’une de ses griffes. Puis il tendit le ressort le plus possible, referma l’écrin, puis l’ouvrit de nouveau. La petite glace en bondit brusquement, tournoyant sur elle même à l’intérieur de sa châsse et projetant des éclats de lumière brusques du sol au plafond. Les éclaboussures lumineuses s’apaisèrent peu à peu alors que le miroir perdait son impulsion. Le divin monarque recommença l’expérience avec succès, ravi de la stabilité de son petit bricolage, et déposa son réflecteur chatoyant sur la table de nuit. Depuis un rai de soleil qui se glissait dans l’interstice d’un volet jusqu’aux dessins élaborés projetés sur les murs par les magnifiques photophores du Palais, Mektaion adorait les jeux de lumière, et pouvait rester fasciné par les reflets dansants d’une flamme des heures durant. Le miroir réarrangé l’émerveillerait pendant longtemps. Il le lui enverrait au plus vite. En espérant qu’il ne soit pas cassé avant mon retour, se dit Anverion en se rallongeant. L’une des pointes torsadées de la broche lui piqua le flanc. Il la récupéra et allait la laisser tomber avec le reste quand il se souvint qu’elle n’était pas encore attribuée. Les ciselures délicates des rayons du soleil et les gemmes serties en faisaient un bijou résolument féminin, au moins pour la mode guensordaise. Contrairement à ce que pensait Bermin Melat, le divin monarque avait tout de suite su évaluer le grand prix du bijou, qu’il ne pourrait pas refiler comme petite amabilité à l’une de ses chaufferettes de passage. Il ne manquait pas de nobles Dames susceptibles de le porter dans ses relations, après tout, même à la Cour de Campagne. L’occasion de récompenser l’une ou l’autre se présenterait bien, et la broche n’était pas encombrante. Il la garderait jusqu’à ce qu’elle lui serve, dut-il au final la donner à sa mère en rentrant.

Quand au matin, Anverion avait soupiré auprès de Meli Ha, pour une fois de dernier quart, sur l’inutilité à ses yeux de la jeune esclave et l’impossibilité de s’en défaire, elle avait proposé de le délester du fardeau avec l’enthousiasme escompté. Elle avait prétendu vouloir remplacer sa servante stupide et empotée, engagée pour obliger sa digne famille qui espérait que Sa Hambo prendrait d’utiles leçons auprès d’une Dame si raffinée. Mais ça n’était pas tant dans les arts de la coiffure, du service et du rangement que l’aristocrate de Caihu Do souhaitait employer l’adolescente offerte par le divin monarque.

– Ton nom? fit-elle alors qu’elle l’emmenait vers son pavillon.

– Pamikhale, ma Dame.

– À part faire jouir les mâles, que sais-tu faire?

– Je sais aussi ravir les femelles, répondit l’esclave avec un sourire ingénu et engageant.

– Ça peut servir, oui. Mais sinon? Peux-tu veiller sur ma garde-robe et mon pavillon, porter mes messages, faire mes commissions, préparer mon bain?

– Avant de me vendre à l’Académie Kubuule pour y recevoir ma formation, j’ai travaillé comme suivante pour la Haute demoiselle Fancar de mes huit à douze ans.

– Un simple oui aurait suffi, répliqua Meli Ha. Je n’aime pas les jacasses et ta vie ne m’intéresse pas. D’autres talents?

– Je peux lire, écrire et compter. Danser, jouer de la flûte, coudre et broder, et préparer les onguents et élixirs de la beauté et des plaisirs, lista Pamikhale. Je peux aussi étrangler quelqu’un avec un lacet, ou l’égorger rapidement si besoin.

– Fort bien, approuva la Caihusienne. Tu seras plus utile que Sa Hambo, et pour peu que tu te montres plus souple et plus vive qu’elle, tu seras mieux récompensée.

La petite Maz aux cheveux mauves avait définitivement usé la patience de Meli Ha. Durant leur séjour à Esc’Tag, cette dernière avait voulu envoyer la jeune fille passer la nuit chez un des Généraux, en gage d’amitié. Le militaire en question n’était pas d’une importance assez cruciale pour qu’elle s’en donne la peine elle-même, mais lui prêter sa propre servante, jolie comme tout, suffirait à maintenir de cordiales relations. Autorité, arguments, insultes, promesses et menaces avaient réussi à grand-peine à décider la morveuse, en larmes, à obéir à sa maîtresse, mais il avait fallu se raviser au dernier moment. En la voyant se traîner en reniflant vers la porte, secouée de petits chouinements ridicules, les épaules voûtées et la poitrine rentrée, Meli Ha avait conclu que le cadeau du Général n’avait rien de très plaisant. Sa Hambo avait été tirée par les cheveux jusqu’à son grabat et depuis cet épisode, la Caihusienne lui cherchait une remplaçante plus docile.

Pamikhale semblait faire l’affaire. Il ne restait plus qu’à envoyer à Messire Maz la missive déjà prête, qui narrait avec force condoléances, regrets et éloges la mort tragique de sa fille, tuée d’un coup de sabot par une jument affolée qu’elle tentait de calmer. Tout caihusien, et Maz en particulier, serait ému d’une triste gloire par un tel scénario. Et la jeune humaine, elle, serait envoyée chez un excellent ami de Meli Ha, brillant et curieux, incessamment à la recherche de jeunes personnes en bonne santé pour ses expériences.

– Voici le pavillon de mon frère, tâche de savoir le reconnaître. Hu Micles lui-même n’est pas très difficile à identifier, reprit l’Incarnée pour sa nouvelle esclave. Tu devras parfois t’assurer qu’il en reste éloigné, mais il n’existe pas grand-chose sur cette terre qui ne soit susceptible de détourner l’attention de mon cadet. Tu vois la tresse de crins qui décore le montant de l’auvent? Avec les billes de bois rouges? Si celle du bas est de couleur bleue, tu devras l’empêcher de s’approcher de l’entrée.

– Bien, ma Dame, répondit la jeune fille, sans s’intéresser plus que ça à la mission.

Elle avait très rapidement appris que chercher à comprendre les faits et gestes des autres, en particulier de ses supérieurs, coûtait trop de temps pour ne rapporter que des ennuis. Elle ferait ce que dirait la Garde Royale avec zèle et sans poser de questions. Ce nouveau service la rapprochait de son ambition ultime, qu’elle venait de toucher un instant du doigt pour la voir lui échapper aussitôt. Pamikhale rêvait, depuis le jour où elle avait décidé de se vendre à l’école des plaisirs, d’être achetée par un Seigneur riche, puissant, dont elle réussirait à devenir la concubine, et de vivre choyée dans le luxe et l’oisiveté. Elle avait cru, ne le connaissant pas, qu’Anverion lui offrirait cette existence, et regrettait que le divin monarque ne lui eût pas donné la moindre chance de se montrer serviable.

Sur l’ordre de Meli Ha, elle attendit sur le côté de son pavillon, et regarda passer Sa Hambo, ses boucles mauves ébouriffées, baillant à s’en décrocher la mâchoire, un panier vide au bras et une lettre scellée dans la main. Elle s’éloignait vivement. Sa maîtresse avait précisé de ne pas traîner, le pli devait être remis en priorité, puis les dernières fleurs de bleuet cueillies pendant les fraîcheurs du matin. L’arrivée de la troupe, et son installation, avait écrasé et piétiné herbe, tiges et pétales sur son passage, mais dans un creux non loin, indiqué par Meli Ha, les plantes sauvages avaient été épargnées et Sa Hambo pourrait y faire une récolte fructueuse.

Elle porta la missive sans tarder, puis se glissa hors du campement, sa petite silhouette se détachant dans les dernières brumes de l’aube. Elle frissonnait un peu, les pieds et le bas de sa robe mouillés par la rosée du matin, mais avançait courageusement. La jeune fille avait compris à l’attitude de sa maîtresse ces derniers temps qu’elle courait le risque d’être remplacée, aussi multipliait-elle les efforts pour se montrer diligente et efficace. Même si elle avait pu de ses propres yeux se rendre compte que Meli Ha était une créature dangereuse, elle n’imaginait pourtant pas que sa vie était plus en danger que son emploi. Sa mère serait tellement déçue, si elle était renvoyée! Et puis, comme sa maîtresse le lui avait promis aux premiers jours de son office, la tâche serait difficile, mais elle lui ouvrirait de nombreuses portes et lui permettrait de s’élever bien plus haut qu’elle ne pouvait se l’imaginer. Sa Hambo se répétait la leçon en descendant à petits pas dans le vallon jaspé de bleu.

Une légère brise faisait danser doucement les hautes tiges des herbes et des fleurs qui s’ouvraient à peine. Elle s’arrêta près d’une pousse généreuse de bleuets et commença sa récolte. Les plantes s’entassaient dans son panier quand elle sursauta vivement sous la douleur d’une piqûre dans la nuque. Elle devait avoir dérangé une abeille, ouvrière bien matinale et vengeresse, se dit-elle en tendant de nouveau la main vers les pétales délicats. Son bras resta figé, levé et immobilisé dans son geste, comme tous ses autres membres qui se raidirent un instant, puis se détendirent violemment pour rester inertes. Sa Hambo s’abattit dans la petite prairie, tous ses muscles fatalement engourdis. D’un coup, une crise brutale de violentes convulsions la saisit, agitant frénétiquement tiges, feuilles et fleurs autour d’elle, et s’apaisa tout aussi soudainement. Étendue dans la verdure, toute sa robe se trempait désormais de rosée, pas encore séchée par les lumières éclatantes du soleil levant invisibles à ses yeux vitreux. Son corps fut un instant masqué par l’ombre d’une silhouette qui passait près d’elle et retirait un dard de son cou gracile.

– Femelle, humaine, dix-sept ans. Premiers effets perceptibles, trois secondes. Décès en vingt-et-une secondes. Formule à revoir.

La sonnerie d’appel du premier service des repas interrompit la voix qui se parlait ainsi, suivi par la montée grouillante du raffut habituel du campement militaire. La silhouette s’éloigna.

– Non mais qu’est-ce c’est qu’ta soupe! ronchonna Bós à l’adresse du cuisinier du vingt-huitième régiment. N’y voit à travers tellement y’a rien d’dans.

– Comme ta tête, répliqua le marmiton. C’est la même que d’habitude, ma soupe, sauf le lard qu’y est pas. Y m’ont ficelé le bahut à saindoux sur le haut d’la charrette hier matin, et j’l’ai retrouvé tout ranci et fouattant après la journée d’promenade sous cette chaleur, qu’on s’croirait dans l’clapotard à Plamuk!

Bós se renfrogna et gronda:

– Faut pas insulter les Dieux. Faut du respect.

– Boh, j’insulte pas, c’est façon de dire, se justifia le coq.

– C’est pas respectueux. Tu s’ras maudit, un jour. Faut pas insulter les Dieux.

– Faut pas faire tiger les copains, surtout, intervint le soldat derrière le géant de Murthec, son écuelle vide à la main. Bouge de là, Bós, ou ça s’ra ta carcasse qu’on mettra dans la soupe, mon vieux! Elle s’ra pas pire, façon.

Il s’éloigna de quelques pas, en marmottant pour lui-même.

– Faut pas insulter les Dieux, quand même. Elle s’vengera, la Déesse Flamme, si on y manque de respect.

Autant les expressions fleuries de la soldatesque importaient peu à la Haute Déité du Feu, autant d’autres offenses, plus anciennes, plus graves et de provenance plus élevée pouvaient mériter une rancœur tenace, et lui faire méditer d’utopiques projet de réparation. En vertu du Pacte entre les divinités qui avait instauré la monarchie, elle demeurait impuissante sur Terre par elle-même, territoire protégé par le Dieu Roi, ne pouvant agir que par l’intermédiaire des prêtres, ou à la prière insistante des humains. Et il lui faudrait une horde de zélotes passionnés et soudés pour espérer atteindre l’outrecuidant Anverion. Elle attendait, depuis seize années terrestres, une occasion, un appel venu de la Terre qui lui permettrait d’intervenir et d’exercer sa vengeance.

En ce temps-là, le divin monarque, adolescent malfaisant, avide d’imposer à tout prix son autorité, avait choisi de raser le Val de Graisses. Faubourg de la splendide cité de Capoïa Sympan, situé au bas de l’une des douces collines sur lesquelles elle s’élevait, le Val en était séparé par un effluent vicié du fleuve majestueux qui traversait la capitale des Divins. Il s’était niché là, aux pieds de l’acropole, à la faveur d’un affaissement de terrain, et ses gourbis s’étaient élevés bien plus vite que les projets de réfection des remparts. Tout ce que la ville avait fait dégringoler de ses hauteurs s’y était rassemblé. Chiffonniers, tire-laines, affachayres, mendiants, bouriers, goujards, oyseux, boueurs, taupiers, ivrognes, poissards, coupe-jarrets, gouapes et maseliers, tout corps de métiers puants, journaliers, sous-payés, prohibés ou infamants y logeait ses représentants. Vacarme, pestilence des corps et des gamelles, menées criminelles s’en échappaient continuellement, et entachait inéluctablement la magnificence générale exigée par le Dieu Roi. Ses ancêtres avaient bien du tolérer l’immonde parcelle sauvagement bâtie, incapables de se débarrasser de ces ignobles indispensables.

Mais lui allait éclater la zone, et éparpiller les misérables en petits îlots soigneusement enclavés, trop étroits pour permettre la multiplication des créatures et des nuisances. Le Val de Graisses, ainsi nommé à cause des résidus aigres et suintants qui en maculait chaque planche tordue, disparaîtrait dans les flammes sitôt les habitants évacués. Même du haut de ses quatorze ans infects, Anverion avait bien conscience qu’expulser et déporter ainsi une part de ses sujets entacherait sa gloire, aussi il avait généreusement fait clamer que tout habitant recevrait en monnaie sonnante le dédommagement équivalent à la valeur de l’habitation détruite. Déjà, ainsi formulée, la promesse ne serait pas bien onéreuse à tenir. Mais afin de rétribuer justement chacun, il faudrait baser le paiement sur une estimation fondée du prix des gourbis. Aussi, celui qui se présenterait sans acte de propriété valable ne pourrait légitiment pas recevoir quelque obole que ce soit.

La plupart des habitants du Val ignorait parfaitement les concepts d’acte de propriété, de contrats de vente et même d’écriture ou de lecture. Les rares propriétaires établis avaient fait l’acquisition de leurs murs autour d’une bouteille d’eau-de-vie, et conclu la transaction par un tope-là pâteux de pogne à pogne. Les autres avaient monté des cahutes sur des emplacements inoccupés, rafistolé une ancienne baraque, colonisé un galetas abandonné ou convaincu gentiment l’ancien occupant de déguerpir.

Il y eut bien quelques essais de filoutage, des parchemins fumeux attestant de la « valleur de la bitation à une saume de 254 piesses d’or », des jérémiades et des argumentations sans fin qui permirent aux commissaires du Roi d’expédier au cachot, pour velléité d’escroquerie, outrage à fonctionnaire royal, tentative de corruption et autres délits de misère une bonne partie de la bande.

Le jour prévu, les citadins rassemblés derrière leurs persiennes en amont du trou évacué, les délogés grommelant dans la plaine en contrebas, et le divin monarque et sa cour siégeant sur la colline, les maîtres sapeurs boutèrent le feu en plusieurs recoins à l’amas graisseux de planches, de vieux tissus, de charognes et de détritus qui souillait la cité. On eu droit à quelques crépitements, de belles volutes de fumée bien noires, à travers lesquelles on put voir danser ici et là de timides flammèches. Et ce fut tout. Moisis, putrides, spongieux, sols, murs et toits refusèrent obstinément de s’embraser malgré tous les efforts des incendiaires.

L’échec plongea le divin adolescent, battu, humilié, frustré et ridiculisé, dans une rage incommensurable et glacée. Chenas et Rial’Als, Ascanthe et Mektaion, Oulichnitza et tous ses autres conseillers s’écartèrent, terrassés d’effroi, et la terreur qu’il inspira alors broya les cœurs de toute la ville. Une fois Anverion reparti au Palais sans un seul mot, il fut suivi de sa Cour et de tous ses agents, et la populace du Val réintégra, avec un certain soulagement, son quartier d’origine. Au matin suivant, du quartier et de la populace ne restaient plus que cendres, fines paillettes grises que la rosée transformait déjà en coulée de boue emportée par la rivière.

Seul le feu inextinguible et frénétique, le dévoreur de pierre, l’ultime destructeur que la déesse Plamuk avait confié à ses fidèles, gardé en son temple de Capoïa, avait pu causer une telle destruction, si rapide et si radicale. Il ne restait même pas un morceau de ferraille fondue et tordue. Les flammes avaient tout englouti. Bien sûr, c’était plus ou moins le projet, applaudi par les habitants des autres quartiers, mais l’annihilation parfaite et brutale d’autant de gens, même de si ignobles, révolta les citadins. On blasphéma, on abomina la déesse dont seul un serviteur fidèle avait pu causer ces morts atroces par centaines. On poursuivait les prêtres dans les rues, on les mettait en pièces pour trouver le coupable, pour qu’il explique la colère de Plamuk à l’encontre du tas de misérables. Anverion dut faire garder les temples des flamines de la ville, pour éviter qu’ils ne soient pillés et détruits par la populace enragée contre la déité flamboyante et ses sbires.

C’est vers le Palais pourtant qu’ils auraient du tourner leur colère. Vers la superbe Nitza, qui avait supplié le gardien du temple de lui ouvrir au milieu de la nuit, sanglotant, émouvante dans sa factice détresse, prétendant ressentir un froid intérieur si intense qu’il lui en brisait les os. Elle s’était rassérénée une fois près de la flamme sacrée, et le flamine de garde avait terminé de réchauffer l’adolescente éperdue de reconnaissance. Vers Dricaion qui s’infiltrait pendant ce temps auprès de l’autel, d’un pas lourd et tranquille, plongeait dans le feu ultime l’une des mèches dorées du Dieu de la Terre, qui s’embrasait sans se consumer. Et vers Anverion, qui, tenant dans sa main sa boucle de cheveux enflammée, était allé au plus noir de la nuit achever son projet de réorganisation urbaine. En regardant le brasier se déchaîner, hurlant et tonnant, peignant les alentours de jaillissements lumineux d’un rouge sanglant, le jeune Roi avait tout de même regretté son geste. Il adorait ses longs cheveux, et même si la petite blessure faite à sa coiffure était parfaitement invisible, il s’en sentait assez gêné. Il avait appris ce jour-là la leçon des sacrifices nécessaires à une vie de règne.

Mise à part Plamuk en personne, bafouée et honnie même parmi les autres Dieux, pratiquement tout le monde ignora toujours la responsabilité d’Anverion dans l’incendie du Val de Graisses. Seule Rial’Als apprit la vérité. On pourrait croire qu’une mère peut sentir ces choses-là, et c’est fort possible, mais l’instinct maternel de la reine était légèrement moins aigu que celui de la palourde.

Elle avait passé une bonne partie de la soirée avec Chenas, cette nuit-là, cherchant avec lui un moyen de mieux contrôler le jeune garçon de plus en plus puissant, de plus en plus ingénieux et de plus en plus autoritaire. En quittant les appartements de son frère, elle avait aperçu Dricaion, dont les quartiers jouxtaient toujours ceux de son ancien maître, qui se glissait dans le couloir en traînant sur lui une odeur de fumée et de roussi. Surprenant que son neveu bâtard, rangé et obéissant, rentre chez lui si tard, s’était-elle simplement dit en rejoignant la Tour des Divins. Quelques secondes plus tard, les premiers hurlements étaient montés de la cité, et le Palais éclatait en émoi, tout le monde se précipitant pour comprendre quel drame se jouait dans les faubourgs. Même dans la partie réservée à la famille royale, Ascanthe dans une robe de chambre élégante qu’il jeta vivement sur sa cadette Kahamne, sortie tout naturellement torse nu, son épouse Nochdia survoltée et leur fille aînée qui retirait à la hâte son filet à cheveux, Mektaion affolé, le Docteur Fóros à la barbe dépeignée, Temox aux poings crispés, tous les familiers d’Anverion se croisaient dans le couloir, cherchant à comprendre le vacarme du tocsin. En tant que régente, Rial’Als se devait d’être informée, et envoya son secrétaire, jeune Incarné joli et délicat, aux nouvelles, puis l’un des membres de la garde palatiale chercher son grand frère.

Ce ne fut qu’une fois ses ordres donnés, ayant rejoint le petit groupe réuni sur la terrasse principale pour observer l’incendie, qu’elle remarqua l’absence du divin monarque et de son âme damnée. Ils arrivèrent nonchalamment juste au moment où elle se retournait, encore tout habillés, les yeux rouges de la Cvantk reflétant les flammes du brasier gigantesque tout en bas de la ville. Les deux jeunes gens jetèrent un regard par dessus la rambarde, et Anverion commenta d’une voix tranquille:

– Tiens, le feu a fini par prendre? Il aura fallu le temps… Ou avez-vous fait réitérer l’expérience pour me faire une surprise, Mère? Voilà qui serait bien gentil.

– Nul ne sait ce qu’il s’est passé, Votre Altesse, avait répliqué la reine-mère. Nous découvrons tout juste le sinistre.

– Oh. Une braise qui aurait couvé, peut-être… Je n’y crois guère, mais enfin. Vous vous renseignerez, voulez-vous? Je suis assez curieux.

L’adolescent, presque amusé, repoussa ses cheveux en arrière avec une petite grimace mélancolique, et ajouta:

– Et mes loyaux sujets du Val, qu’en est-il? Installés dans leurs nouveaux faubourgs comme prévu, je suppose?

Un long silence lugubre suivit la question de pure forme du Roi, personne parmi les présents n’étant tout à fait sûr ni du fait, ni de la réaction du divin monarque. Seul Chenas, qui venait d’arriver avec un peu plus d’informations, osa répondre.

– Malgré les ordres donnés par Votre Altesse, le quartier a été repris par la populace. Les eaux de la Diochète et les tranchées que vous avez fait creuser contiennent le feu comme dans le projet initial, il n’y a nul risque pour le restant de la Cité, mais ceux qui ont outrepassé votre volonté sont en train de périr dans l’accident.

– C’est tout à fait tragique. Nitza, tu m’as bien dit que ton oncle Kroleish, le grand Urmarite, était ici, n’est-ce pas?

– En effet, approuva la jeune fille. Le tonton Potor a pris des vacances pour voir sa nièce préférée.

– Et bien, il va reprendre un peu de service. En tant que meilleur traqueur d’Erevo et personnage impartial, je le chargerais de trouver les causes de l’incendie, et si une créature de ma Terre en porte la responsabilité.

– Il te fera ça avec plaisir, Ton Altesse.

Le peuple applaudit le choix de son Roi. L’œil aiguisé et la minutieuse patience du pisteur Kroleish étaient légendaires. Lui qui savait déduire d’une feuille froissée le parcours, le but et l’humeur d’un ours passé dessus l’avant-veille saurait trouver les traces de l’infâme bête sauvage qui avait agi avec le soutien de la déesse. Bien sûr, l’Érévite ne trouva rien de plus qu’un résidu de la boue visqueuse du Val, détaché d’une semelle frottée sur la culée du seul pont conservé avant la destruction, dont la moitié du tablier s’était carbonisée sur la rive des miséreux, et qu’une traînée noirâtre laissée par une main pleine de cendre sur le dernier pilier du parapet. Mais ce fut suffisant pour la population, qui acclama son jeune Roi entreprenant, dynamique et épris de justice.

Rial’Als fit sa propre enquête, bien loin des lieux du drame. Elle retrouva le gardien du temple, qui avait juré, pleuré, assuré et clamé devant Kroleish et ses supérieurs du clergé qu’il n’avait ouvert à personne, ni vu, ni entendu quoi que ce soit. Destitué et chassé du temple par le Grand Flamine désireux d’exhiber des mesures sévères, terrassé par la honte de s’être plus dévoué au sanctuaire ardent d’une donzelle qu’à la surveillance de l’autel igné, le défroqué méditait son suicide lorsque la reine-mère s’empara de lui. Elle n’eut même pas à sortir ses griffes. Résolu à la mort pour fuir par la grâce de Wareegga la malédiction de Plamuk qu’il pressentait, il s’était spontanément confessé pour libérer sa conscience. L’Incarnée couronnée l’écouta patiemment, malgré l’assommant plaidoyer, ne voulant pas perdre d’indices entre les tirades de contrition ridicules et le bric à brac de justifications saugrenues.

La description de la tentatrice ne lui laissa aucun doute quant à son identité. Le retour de Dricaion au milieu de la nuit, juste avant l’incendie, et l’attitude de son fils devant le brasier venaient compléter son faisceau de preuves.

Elle ne s’ouvrit de sa certitude qu’à Chenas, et ils décidèrent ensemble de garder l’information secrète jusqu’à ce qu’elle soit utilisable. Le Val fut transformé en un verger splendide et fécond, et Plamuk attendit son heure, désespérant de voir le Dieu Roi de la Terre, pourtant despotique et sanguinaire, gagner encore et toujours en popularité, en gloire et en succès de toute sorte.

La suite…

Les héraults du roi

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