L’Âge de Marbre (t3) – Prologue

Bannière du Prologue de l'Âge de Marber - dessin par Leanne Bowen

Le Roi est mort ? Qu’importe, vive le Roi ! Depuis le Palais des Divins, l’Idée, désormais au pouvoir, poursuit ses menées machiavéliques pour s’assurer un contrôle absolu sur le royaume.

Mais Aldanor, Temox et Oulichnitza ont échappé à l’anéantissement des fidèles d’Anverion. Hagards, désemparés et impitoyablement traqués, une pénible errance les attend à travers l’hiver hostile qui s’abat sur Guensorde.

La démence et le désespoir rôdent main dans la main, depuis les tréfonds de la terre jusqu’au firmament des Cieux.

Qui saura s’y soustraire?

Mille trois cent quatre-vingt trois ans plus tôt.

Une créature à la taille immense arpentait la plaine, fouillant celle-ci de son regard étrange. Ses yeux luminescents, sans iris ni pupille, dégageaient une lueur dorée et chaleureuse, de même que sa longue chevelure opaline. Tout en elle évoquait une gracieuse féminité, mais sa beauté et son éclat irréels étaient ternis par d’interminables voiles d’obscurité qui ondulaient inlassablement autour d’elle. Elle finit par distinguer une forme couchée sur terre, près d’un pin solitaire à quelques perches, et se hâta vers elle. La silhouette qu’elle avait aperçue était celle d’une jeune femme exsangue, qui paraissait endormie paisiblement sur un lit d’herbe fraîche et parfumée. Elle se pencha sur elle, soupira, et appela.

– Wareegga! Je sais que tu es là.

Dans le soir tombant, alors que le ciel s’embrasait de multiples nuances de nacre et de feu, seul le chant des derniers oiseaux lui répondit.

– Wareegga! On n’attends plus que toi, voyons.

– Ils peuvent attendre encore un peu, répliqua une voix claquante comme un coup de fouet, et qui pourtant ne dépassait pas le volume du doux murmure d’un ruisseau jouant sur les pierres.

– Montre toi, mon ami.

Assis négligemment par terre, adossé à l’arbre, apparut l’incarnation terrestre du Dieu Wareegga. Comme elle, il était gigantesque, et tout en contraste. La moitié gauche de sa personne évoquait un homme superbe et vigoureux, la chevelure sombre et l’œil bleu étincelant, aux muscles fermes et à la peau souple. Mais au milieu de son corps, celui-ci se délitait pour ne paraître, à droite, qu’un vieillard cadavérique, ridé, dégarni, la pupille vitreuse et les dents manquantes. Dans son bras décharné, il tenait un paquet qu’il portait avec délicatesse, et caressait tendrement les cheveux de la femme à côté de lui de sa main valide.

– Il semble que tu aies trouvé ce que nous cherchions, reprit l’autre déesse.

– En doutais-tu, ma chère Daosha? croassa le Dieu de la Vie et de la Mort en levant vers elle son double regard troublant.

– Honnêtement, oui. Tu n’étais pas si enthousiaste que ça pour cette mission, après tout. Wareegga, je sais que tu n’as pas envie de quitter la Terre, mais il faut y aller…

– Et c’est toi qu’ils ont envoyé pour me convaincre de remonter?

– Qui d’autre? sourit la Déesse qui incarnait la sagesse, et qui s’était toujours alliée à Wareegga durant les Guerres Divines.

C’était elle qui avait la première proposé de conclure un Pacte sacré pour protéger les Hommes exténués de leurs affrontements incessants, et suggéré de créer un Dieu nouveau à qui confier la Terre.

– Ne me fais pas croire que je suis le seul à être resté, lança le Dieu. Notre bon vieux Tanom aura encore plus de mal que moi à partir. Rien ne pousse, là-haut, et il doit en être malade.

– Il s’est résigné comme nous tous. Tu es le dernier, et ton retard sera mal vu au Chapitre.

– J’étais en mission.

– Elle me semble accomplie. Qui est-ce?

– Une orpheline qui s’était amourachée d’un guerrier du Nord, expliqua-t-il. Le guerrier s’est fait tuer au combat assez rapidement, son clan a été décimé, laissant la petite bien seule, enceinte et désespérée. Elle ne voulait plus vivre, et, quand elle a été lasse de se battre, j’ai exaucé son souhait.

Wareegga effleura le front de la jeune fille morte près de lui, puis reprit.

– L’enfant n’a jamais vécu, mais il est étonnamment bien formé. Quelques semaines de plus et il aurait été viable. Est-ce que cela te va?

– C’est parfait, mon ami, répondit Daosha enthousiaste. Peut-être que Dehan et toute sa clique te pardonneront ton retard, même.

– Je me fous de leur avis, ma chère, si tu savais…

– Ne commence pas. Nous avons signé une trêve sacrée, et désormais le temps des querelles et des injures est derrière nous.

– Tu veux dire que je n’aurais plus le loisir d’insulter Plamuk? Mon existence va être à périr d’ennui là haut… Encore que je ne puisse pas techniquement périr, ce qui, en un sens, est pire.

La déesse sourit pour toute réponse et lui tendit une main, faisant voltiger les ombres dansantes autour de son bras. Au lieu de la saisir, il se pencha sur le corps étendu à ses pieds, et déposa sur ses lèvres un baiser délicat. Aussitôt, se dernier commença à se décomposer à une vitesse incroyable, et en quelques instants, il n’en demeurait rien que de la poussière d’os voletant dans la brise du soir. Wareegga se leva, s’étira, et serrant contre lui son précieux chargement, planta son regard dans les yeux sans fin de Daosha.

– C’est ainsi, donc?

– Tu le sais bien. Mais si tu ne le supportes pas, rien ne te force à rester. Tu peux toujours repartir…

– Nous avons quitté notre monde il y a si longtemps que je ne sais même plus d’où nous venons. Et aucun d’entre nous ne pourra plus jamais s’éloigner autant de cette Terre fascinante, même si elle nous est désormais… interdite.

Elle posa une main douce sur son épaule, et les deux divinités disparurent entre les plans.

Le Chapitre des Seize les attendait au royaume éthéré, et chacun pour l’occasion avait revêtu sa forme terrestre la plus amène, la moins menaçante. La place du Chapitre avait été pensée comme une pièce octogonale, avec deux rangées de gradins, une pour les Hauts Dieux et la seconde pour les Idoles qui les servaient. Six créatures immenses occupaient déjà le premier rang, et huit plus modestes les sièges à l’arrière. Un murmure accompagna l’arrivée de Daosha et Wareegga, mais personne ne fit de réflexion. Le Dieu de la Vie et de la Mort déposa le corps inerte d’un bébé sur l’autel au centre de la salle, tandis que Daosha, en tant que principale artisane du projet, reprenait la parole.

– Voici l’enfant qui a été choisi pour devenir le Dieu Roi de la Terre. Il est d’origine humaine et vivra parmi les Hommes, mais investi de la puissance divine que chacun d’entre nous lui confiera. Nous devrons veiller sur lui, et le respecter comme l’un des nôtres…

Le sourire de Wareegga s’étira en une grimace sarcastique que Daosha ignora.

– Lorsqu’il aura atteint ses vingt ans, il régnera sur le monde, et ses descendants après lui. Je compte sur chacun d’entre vous pour lui confier une parcelle de votre essence. Wareegga, veux-tu commencer?

– Je préférerais terminer, ma chère, à vrai dire, répliqua-t-il. À toi l’honneur.

Il rejoignit sa place près de Tanom et devant l’Idole Demkin, et laissa chacun de ses pairs défiler auprès du petit corps pâle, posant une main sur le front du bébé, et, dans un éclat lumineux et coloré dont les nuances variaient selon la divinité, lui transférer une partie de leur étincelle céleste et de leurs pouvoirs immenses.

– Un mélange de nous seize, je me demande ce que ça va donner, murmura Tanom à son voisin.

– Imagine un peu… le caractère de cochon de Dehan avec la subtilité ursine de notre chère Medved et la turbulence de Plamuk…. Quel cadeau pour les Hommes…

– Il développera sa propre personnalité, soupira le Dieu de la Végétation. Il faut l’espérer.

Il se leva à son tour pour sacrifier une partie de lui au Dieu nouveau que l’on créait ainsi, et regagna son siège, laissant défiler idoles et déités jusqu’à ce seul Wareegga demeure.

Finalement, le Dieu de la Vie et de la Mort quitta son siège, et modifia son apparence pour n’être plus que jeunesse et vitalité, puis, au lieu de poser une main sur le petit crâne auréolé de mèches blondes, il s’inclina sur le nourrisson et posa ses lèvres sur sa bouche. Il n’y eut ni rayon phosphorescent ni étincelles, mais le bébé poussa un cri puissant qui résonna dans la salle du Chapitre.

– Qu’est-ce que tu lui as fait? grogna Nephes en bondissant de sa chaise. Tu n’as pas partagé ton essence avec lui, tu l’as fait hurler!

– Je lui ai donné la Vie, répliqua Wareegga avec un sourire finaud. De façon à ce qu’il puisse grandir et régner un jour. Les Hommes auraient été bien avancés avec un Roi de six livres inerte et figé dans la mort.

– Tu as bien fait, soupira Daosha pour calmer les esprits. Et bien, maintenant, nous allons le confier aux Hommes choisis pour l’éduquer mais avant… Nous devons lui trouver un nom, tout de même.

De nombreuses propositions furent lancées, dans un tumulte confus, chacun des Dieux, après le petit exploit de Wareegga, voulant à son tour imposer sa marque personnelle sur le bébé qui gazouillait désormais sur l’autel en portant ses pieds à sa bouche.

– Puisque Daosha a eu l’idée de ce Dieu-là, tenta Sanket, pourquoi ne le nommerait-elle pas?

Le chahut reprit de plus belle, mais enfin, après des insultes, des menaces, des griffes sorties et des grognements bestiaux, on convint que c’était la meilleure solution, et que la Déesse des Ombres et de la Lumière choisirait le nom de l’enfant.
– Franchise… Droiture… Noblesse… Je le nommerai Ithaquion.

Les héraults du roi

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